samedi 11 février 2012

Figures et concepts / Eros, ou le projet d’un monde


La naissance du dieu Eros est un sujet qui ne fait pas l’unanimité chez les anciens Grecs. La représentation que nous en avons, sous la forme d’une très jeune personne plutôt dodue et munie d’un arc et d’une flèche, correspond à une version tardive, celle probablement qui le fait naître d’une aventure entre la déesse Aphrodite et le dieu Hermès. Mais les textes les plus anciens font de lui un dieu à la fois plus mystérieux et plus archaïque, en ce sens qu’il constitue une des figures des puissances primordiales qui président à la création du monde. C’est en tout cas de cette façon qu’il est évoqué dans la cosmogonie du poète Hésiode, lequel Hésiode représente avec Homère la grande référence en matière de mythologie. Eros, en ces commencements cosmiques, n’engendre pas, à la différence des autres protagonistes de la genèse du monde. Mais il est celui par qui advient l’union de ces puissances et par qui, donc, ces derniers engendrent. C’est grâce à sa présence, par exemple, que Khaos, la Béance, et Gaïa, la Terre, donnent naissance à d’autres êtres mythologiques. Hésiode ne le dit pas expressément, mais signale les occurrences où Eros n’intervient pas: «Sans l’aide d’Eros, elle (Gaïa) produisit la mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent». Ce qui sous-entend que, en dehors de ce cas, son « aide » est bien réelle... Pas de doute alors que, dans ce contexte primitif, le dieu avait une tout autre forme que celle que nous lui connaissons.
Il y a donc une ambivalence de ce dieu, qui présente d’un côté un visage tardif en tant que dieu instigateur des sentiments amoureux entre les humains, mais aussi de toutes ces audaces du désir qui sont synonymes de bien des entorses aux bons usages et aux bonnes mœurs et, d’un autre côté, cet autre visage, archaïque celui-là, et plus indéfini, mais dont le rôle dans la genèse du monde est essentiel. Entre ces deux visages, il y a, est-on tentés de dire, à la fois une continuité et une insondable rupture.

Les extrêmes se touchent

Cette ambivalence, de nature théologique, présente-t-elle un quelconque lien avec cette autre ambivalence, celle-là d’ordre psychologique, qui caractérise l’amour en tant qu’il est bienveillance et don de soi pour l’autre d’une part et, d’autre part, désir sensuel, attirance physique ? Le récit de la Création dans la tradition biblique nous met peut-être en présence de cette autre forme d’ambivalence d’Eros. Il le fait lorsqu’il oppose l’amour de Dieu pour l’homme, qu’il vient de créer, à l’amour qu’éprouve Adam pour Eve : le premier amour élève l’homme au rang de roi de la terre — d’une façon qu’on ne comprend pas si on ne saisit pas qu’elle est complètement désintéressée —, tandis que le second est synonyme de chute. Pourquoi chute ? Non pas tant parce que l’amour de l’homme pour la femme est nécessairement marqué du sceau de la déchéance, mais parce que, en l’occurrence, ce désir qu’éprouve Adam pour Eve advient sous le signe d’un reniement, de la rupture d’un pacte : pacte qui liait l’homme à Dieu. C’est la rupture du pacte qui projette l’homme hors du paradis, où il se trouvait à l’abri du mal et de la mort. Mais il se trouve que cet amour qui s’affirme dans la rupture du pacte est un amour de type charnel ou sensuel. Et la question se pose donc de savoir si cet amour-là n’est pas en lui-même ce qui prédispose au moins à la rupture du pacte. Or on est étonné de découvrir qu’il existe toute une littérature religieuse, essentiellement mystique, qui utilise le thème de l’amour sensuel pour décrire l’amour que l’homme éprouve envers Dieu. L’islam, c’est vrai, n’a guère exploré cette voie, la laissant à certaines grandes figures de la pensée mystique, dont certaines ont d’ailleurs été persécutées, comme El Hallaj. Cela peut être mis d’ailleurs sur le compte des faiblesses d’une théologie qui s’en tient à une conception dévalorisante de l’amour sensuel et qui passe ainsi à côté du thème dont l’importance n’est pas minime : celui de la pureté propre de l’amour sensuel. Car la méditation sérieuse sur le thème de l’amour et sur cette distinction entre amour désintéressé et amour sensuel montre que, dans leur extrémité, ces deux formes d’amour se touchent. Ce qui signifie que l’amour désintéressé, qui se développe ultimement en volonté de se sacrifier pour l’autre, de se donner totalement à lui, ne se contente pas de vouloir la vie de l’autre dans son esprit, il le veut aussi dans son corps, dans son corps traversé par l’esprit. Et parce qu’il veut que vive aussi le corps de l’aimé, et pas seulement son esprit, l’aimant débouche sur une forme d’érotisme supérieur, où l’ivresse demeure cependant attachée au don de soi. Symétriquement, l’amour sensuel, en tant que désir de s’unir au corps de l’autre, ne peut laisser s’épanouir ce désir que s’il l’ouvre à une retenue qui, en son fond, n’est pas autre chose que l’expression d’une volonté de se donner, de renoncer à soi-même pour l’autre. Toute attitude différente débouche sur une forme ou une autre d’échec du désir, c’est-à-dire de chute du désir dans la convoitise d’un ego enfermé dans sa solitude. L’union n’est plus alors que celle d’ombres, de corps désertés de leur esprit qui soliloquent à deux.

Eros et Agapé

L’amour sensuel n’est donc pas, en soi, impur et, dans son intensité extrême, dans la tension infinie qui se joue entre désir et retenue, il se meut en volonté de se donner entièrement à l’autre et se révèle ainsi dans sa dimension de liberté par rapport à la tendance de l’ego à se replier sur soi.
Mais cette sorte de mobilité de l’amour, qui lui permet de passer d’une de ses figures à une autre, n’empêche pas qu’il existe bien deux formes d’amour. Ce que les Grecs anciens ont relevé en distinguant Eros et Agapé : Eros renvoyant à l’amour sensuel et Agapé à l’amour désintéressé. Or, dans le même temps, si l’on devait s’en tenir à cette distinction, et si l’on devait ne plus voir dans Eros que le versant sensuel de l’amour, on aurait sans doute un problème à faire coïncider son image avec celle qui nous est donnée dans les grands textes de la mythologie. Est-ce à dire que, en vertu de cette distinction, Eros s’installe finalement dans sa version tardive, plus légère, laissant à Agapé le soin d’investir sa version archaïque ? Non. Les deux ambivalences ne se recoupent pas : elles s’additionnent ! Eros, malgré la distinction, et malgré son côté badin et joueur, cruel aussi lorsqu’il décoche sa flèche, est toujours présent dans ce moment inaugural du monde. C’est difficile à admettre mais telle est la richesse de cette figure, son côté déconcertant : derrière la superficialité du jeu, il y a le projet d’un monde... il y a le projet de se donner à l’autre pour mettre au monde tout un monde !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 10-02-2012

dimanche 5 février 2012

Livres : Les auteurs latins d’Afrique- Les païens (II)

Portraits méconnus de notre passé littéraire

Portraits méconnus de notre passé littéraire
On avait eu droit il y a quelque temps à la première partie du travail de réédition d’une œuvre qui date de la fin du XIXe siècle et qui est, en gros, une présentation documentée et vivante des «auteurs latins d’Afrique». Cette œuvre, nous la devons à Paul Monceaux et il est juste de dire qu’elle représente une référence incontournable et précieuse pour tous ceux qu’intéresse la littérature tunisienne ou, plus largement, africaine, de l’époque romaine. Voici depuis peu, et toujours grâce aux éditions Cartaginoiseries, ainsi qu’à l’historienne Leïla Ladjimi Sebaï qui assure la présentation, la deuxième partie. Ce volume, qui comporte dix chapitres, s’attarde sur les auteurs eux-mêmes, sans s’embarrasser ni d’introduction qui replacerait cet épisode littéraire dans son contexte historique ni, non plus, de conclusion : ces considérations générales existent mais, justement, elles ont fait l’objet du premier volume.
Voici donc, de plus près pour ainsi dire, à travers détails biographiques et morceaux choisis, des auteurs dont les noms sonnent, avouons-le, comme ceux de parfaits étrangers : Manilius, Cornutus, Némésien de Carthage, Térentien le Maure, Nonius de Thubursicum, Victorin, Charésius, Aurélius Victor, Martianus Capella... D’autres noms sont peut-être plus connus : Fronton, qui fut assez illustre de son temps et même après en tant que rhéteur, Aulu-Gelle, le grand Apulée avec son fameux roman, l’Ane d’or, ou Macrobe. Ceux qui ont quelque connaissance de l’histoire romaine savent sans doute que certains empereurs venaient d’Afrique et que, parmi eux, il y en a qui ont manié la plume comme les Sévères et les Gordiens. Ou que des rois berbères, comme Juba, se sont laissé entraîné sur cette pente de l’écriture. Tout ce monde s’est donc laissé prendre de passion pour l’éloquence à la mode latine, dans la langue d’Horace et de Virgile...
Certes, la façon dont Monceaux nous parle de ces hommes, alors que la France a assuré depuis quelques décennies sa mainmise sur l’Afrique du Nord, peut susciter des interrogations: est-il en train de rappeler que la France ne fait que reprendre le relais de la Rome antique dans une domination européenne sur cette région qui favoriserait l’expression du génie ? Ou souligner à l’adresse des autochtones à quel point leurs ancêtres sur cette terre ont pu se frayer un chemin vers la gloire littéraire au sein de cet empire romain dont la France ne ferait donc que reprendre l’aventure civilisatrice ? Ces questions sont légitimes, mais ne devraient pas prendre plus de place qu’elles ne doivent : il est certain que Paul Monceau a été fils de son temps, et son temps est celui de la colonisation, mais ce qu’il lègue à la postérité est malgré tout un ensemble de connaissances qui concernent bien une partie de notre histoire : une partie de notre histoire que nous ne pouvons plus continuer d’ignorer sous prétexte que la période coloniale avait ses propres visées en voulant nous la faire découvrir.
En tout cas, la découverte de ces figures littéraires qui font bel et bien partie de notre passé, outre qu’elle comble un vide dans la culture générale de beaucoup d’entre nous, répond aussi à une urgence politique, en ce sens que si, comme certains y insistent, notre héritage culturel arabo-musulman doit être réhabilité, il est d’autant plus important que cela ne se fasse pas sous le signe de l’occultation de ce qui précède, mais au contraire sous le signe d’une affirmation de la diversité foncière de notre legs culturel et littéraire... On lira donc avec un mélange de curiosité et d’intérêt ce second volume des «Auteurs latins d’Afrique», en regrettant peut-être quelques petites imperfections, fautes d’accents ou de ponctuation essentiellement.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 05-02-2012