La naissance du dieu Eros est un sujet qui ne fait pas l’unanimité chez les anciens Grecs. La représentation que nous en avons, sous la forme d’une très jeune personne plutôt dodue et munie d’un arc et d’une flèche, correspond à une version tardive, celle probablement qui le fait naître d’une aventure entre la déesse Aphrodite et le dieu Hermès. Mais les textes les plus anciens font de lui un dieu à la fois plus mystérieux et plus archaïque, en ce sens qu’il constitue une des figures des puissances primordiales qui président à la création du monde. C’est en tout cas de cette façon qu’il est évoqué dans la cosmogonie du poète Hésiode, lequel Hésiode représente avec Homère la grande référence en matière de mythologie. Eros, en ces commencements cosmiques, n’engendre pas, à la différence des autres protagonistes de la genèse du monde. Mais il est celui par qui advient l’union de ces puissances et par qui, donc, ces derniers engendrent. C’est grâce à sa présence, par exemple, que Khaos, la Béance, et Gaïa, la Terre, donnent naissance à d’autres êtres mythologiques. Hésiode ne le dit pas expressément, mais signale les occurrences où Eros n’intervient pas: «Sans l’aide d’Eros, elle (Gaïa) produisit la mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent». Ce qui sous-entend que, en dehors de ce cas, son « aide » est bien réelle... Pas de doute alors que, dans ce contexte primitif, le dieu avait une tout autre forme que celle que nous lui connaissons.
Il y a donc une ambivalence de ce dieu, qui présente d’un côté un visage tardif en tant que dieu instigateur des sentiments amoureux entre les humains, mais aussi de toutes ces audaces du désir qui sont synonymes de bien des entorses aux bons usages et aux bonnes mœurs et, d’un autre côté, cet autre visage, archaïque celui-là, et plus indéfini, mais dont le rôle dans la genèse du monde est essentiel. Entre ces deux visages, il y a, est-on tentés de dire, à la fois une continuité et une insondable rupture.
Les extrêmes se touchent
Cette ambivalence, de nature théologique, présente-t-elle un quelconque lien avec cette autre ambivalence, celle-là d’ordre psychologique, qui caractérise l’amour en tant qu’il est bienveillance et don de soi pour l’autre d’une part et, d’autre part, désir sensuel, attirance physique ? Le récit de la Création dans la tradition biblique nous met peut-être en présence de cette autre forme d’ambivalence d’Eros. Il le fait lorsqu’il oppose l’amour de Dieu pour l’homme, qu’il vient de créer, à l’amour qu’éprouve Adam pour Eve : le premier amour élève l’homme au rang de roi de la terre — d’une façon qu’on ne comprend pas si on ne saisit pas qu’elle est complètement désintéressée —, tandis que le second est synonyme de chute. Pourquoi chute ? Non pas tant parce que l’amour de l’homme pour la femme est nécessairement marqué du sceau de la déchéance, mais parce que, en l’occurrence, ce désir qu’éprouve Adam pour Eve advient sous le signe d’un reniement, de la rupture d’un pacte : pacte qui liait l’homme à Dieu. C’est la rupture du pacte qui projette l’homme hors du paradis, où il se trouvait à l’abri du mal et de la mort. Mais il se trouve que cet amour qui s’affirme dans la rupture du pacte est un amour de type charnel ou sensuel. Et la question se pose donc de savoir si cet amour-là n’est pas en lui-même ce qui prédispose au moins à la rupture du pacte. Or on est étonné de découvrir qu’il existe toute une littérature religieuse, essentiellement mystique, qui utilise le thème de l’amour sensuel pour décrire l’amour que l’homme éprouve envers Dieu. L’islam, c’est vrai, n’a guère exploré cette voie, la laissant à certaines grandes figures de la pensée mystique, dont certaines ont d’ailleurs été persécutées, comme El Hallaj. Cela peut être mis d’ailleurs sur le compte des faiblesses d’une théologie qui s’en tient à une conception dévalorisante de l’amour sensuel et qui passe ainsi à côté du thème dont l’importance n’est pas minime : celui de la pureté propre de l’amour sensuel. Car la méditation sérieuse sur le thème de l’amour et sur cette distinction entre amour désintéressé et amour sensuel montre que, dans leur extrémité, ces deux formes d’amour se touchent. Ce qui signifie que l’amour désintéressé, qui se développe ultimement en volonté de se sacrifier pour l’autre, de se donner totalement à lui, ne se contente pas de vouloir la vie de l’autre dans son esprit, il le veut aussi dans son corps, dans son corps traversé par l’esprit. Et parce qu’il veut que vive aussi le corps de l’aimé, et pas seulement son esprit, l’aimant débouche sur une forme d’érotisme supérieur, où l’ivresse demeure cependant attachée au don de soi. Symétriquement, l’amour sensuel, en tant que désir de s’unir au corps de l’autre, ne peut laisser s’épanouir ce désir que s’il l’ouvre à une retenue qui, en son fond, n’est pas autre chose que l’expression d’une volonté de se donner, de renoncer à soi-même pour l’autre. Toute attitude différente débouche sur une forme ou une autre d’échec du désir, c’est-à-dire de chute du désir dans la convoitise d’un ego enfermé dans sa solitude. L’union n’est plus alors que celle d’ombres, de corps désertés de leur esprit qui soliloquent à deux.
Eros et Agapé
L’amour sensuel n’est donc pas, en soi, impur et, dans son intensité extrême, dans la tension infinie qui se joue entre désir et retenue, il se meut en volonté de se donner entièrement à l’autre et se révèle ainsi dans sa dimension de liberté par rapport à la tendance de l’ego à se replier sur soi.
Mais cette sorte de mobilité de l’amour, qui lui permet de passer d’une de ses figures à une autre, n’empêche pas qu’il existe bien deux formes d’amour. Ce que les Grecs anciens ont relevé en distinguant Eros et Agapé : Eros renvoyant à l’amour sensuel et Agapé à l’amour désintéressé. Or, dans le même temps, si l’on devait s’en tenir à cette distinction, et si l’on devait ne plus voir dans Eros que le versant sensuel de l’amour, on aurait sans doute un problème à faire coïncider son image avec celle qui nous est donnée dans les grands textes de la mythologie. Est-ce à dire que, en vertu de cette distinction, Eros s’installe finalement dans sa version tardive, plus légère, laissant à Agapé le soin d’investir sa version archaïque ? Non. Les deux ambivalences ne se recoupent pas : elles s’additionnent ! Eros, malgré la distinction, et malgré son côté badin et joueur, cruel aussi lorsqu’il décoche sa flèche, est toujours présent dans ce moment inaugural du monde. C’est difficile à admettre mais telle est la richesse de cette figure, son côté déconcertant : derrière la superficialité du jeu, il y a le projet d’un monde... il y a le projet de se donner à l’autre pour mettre au monde tout un monde !
Il y a donc une ambivalence de ce dieu, qui présente d’un côté un visage tardif en tant que dieu instigateur des sentiments amoureux entre les humains, mais aussi de toutes ces audaces du désir qui sont synonymes de bien des entorses aux bons usages et aux bonnes mœurs et, d’un autre côté, cet autre visage, archaïque celui-là, et plus indéfini, mais dont le rôle dans la genèse du monde est essentiel. Entre ces deux visages, il y a, est-on tentés de dire, à la fois une continuité et une insondable rupture.
Les extrêmes se touchent
Cette ambivalence, de nature théologique, présente-t-elle un quelconque lien avec cette autre ambivalence, celle-là d’ordre psychologique, qui caractérise l’amour en tant qu’il est bienveillance et don de soi pour l’autre d’une part et, d’autre part, désir sensuel, attirance physique ? Le récit de la Création dans la tradition biblique nous met peut-être en présence de cette autre forme d’ambivalence d’Eros. Il le fait lorsqu’il oppose l’amour de Dieu pour l’homme, qu’il vient de créer, à l’amour qu’éprouve Adam pour Eve : le premier amour élève l’homme au rang de roi de la terre — d’une façon qu’on ne comprend pas si on ne saisit pas qu’elle est complètement désintéressée —, tandis que le second est synonyme de chute. Pourquoi chute ? Non pas tant parce que l’amour de l’homme pour la femme est nécessairement marqué du sceau de la déchéance, mais parce que, en l’occurrence, ce désir qu’éprouve Adam pour Eve advient sous le signe d’un reniement, de la rupture d’un pacte : pacte qui liait l’homme à Dieu. C’est la rupture du pacte qui projette l’homme hors du paradis, où il se trouvait à l’abri du mal et de la mort. Mais il se trouve que cet amour qui s’affirme dans la rupture du pacte est un amour de type charnel ou sensuel. Et la question se pose donc de savoir si cet amour-là n’est pas en lui-même ce qui prédispose au moins à la rupture du pacte. Or on est étonné de découvrir qu’il existe toute une littérature religieuse, essentiellement mystique, qui utilise le thème de l’amour sensuel pour décrire l’amour que l’homme éprouve envers Dieu. L’islam, c’est vrai, n’a guère exploré cette voie, la laissant à certaines grandes figures de la pensée mystique, dont certaines ont d’ailleurs été persécutées, comme El Hallaj. Cela peut être mis d’ailleurs sur le compte des faiblesses d’une théologie qui s’en tient à une conception dévalorisante de l’amour sensuel et qui passe ainsi à côté du thème dont l’importance n’est pas minime : celui de la pureté propre de l’amour sensuel. Car la méditation sérieuse sur le thème de l’amour et sur cette distinction entre amour désintéressé et amour sensuel montre que, dans leur extrémité, ces deux formes d’amour se touchent. Ce qui signifie que l’amour désintéressé, qui se développe ultimement en volonté de se sacrifier pour l’autre, de se donner totalement à lui, ne se contente pas de vouloir la vie de l’autre dans son esprit, il le veut aussi dans son corps, dans son corps traversé par l’esprit. Et parce qu’il veut que vive aussi le corps de l’aimé, et pas seulement son esprit, l’aimant débouche sur une forme d’érotisme supérieur, où l’ivresse demeure cependant attachée au don de soi. Symétriquement, l’amour sensuel, en tant que désir de s’unir au corps de l’autre, ne peut laisser s’épanouir ce désir que s’il l’ouvre à une retenue qui, en son fond, n’est pas autre chose que l’expression d’une volonté de se donner, de renoncer à soi-même pour l’autre. Toute attitude différente débouche sur une forme ou une autre d’échec du désir, c’est-à-dire de chute du désir dans la convoitise d’un ego enfermé dans sa solitude. L’union n’est plus alors que celle d’ombres, de corps désertés de leur esprit qui soliloquent à deux.
Eros et Agapé
L’amour sensuel n’est donc pas, en soi, impur et, dans son intensité extrême, dans la tension infinie qui se joue entre désir et retenue, il se meut en volonté de se donner entièrement à l’autre et se révèle ainsi dans sa dimension de liberté par rapport à la tendance de l’ego à se replier sur soi.
Mais cette sorte de mobilité de l’amour, qui lui permet de passer d’une de ses figures à une autre, n’empêche pas qu’il existe bien deux formes d’amour. Ce que les Grecs anciens ont relevé en distinguant Eros et Agapé : Eros renvoyant à l’amour sensuel et Agapé à l’amour désintéressé. Or, dans le même temps, si l’on devait s’en tenir à cette distinction, et si l’on devait ne plus voir dans Eros que le versant sensuel de l’amour, on aurait sans doute un problème à faire coïncider son image avec celle qui nous est donnée dans les grands textes de la mythologie. Est-ce à dire que, en vertu de cette distinction, Eros s’installe finalement dans sa version tardive, plus légère, laissant à Agapé le soin d’investir sa version archaïque ? Non. Les deux ambivalences ne se recoupent pas : elles s’additionnent ! Eros, malgré la distinction, et malgré son côté badin et joueur, cruel aussi lorsqu’il décoche sa flèche, est toujours présent dans ce moment inaugural du monde. C’est difficile à admettre mais telle est la richesse de cette figure, son côté déconcertant : derrière la superficialité du jeu, il y a le projet d’un monde... il y a le projet de se donner à l’autre pour mettre au monde tout un monde !
