On aurait aimé les voir, tous ceux qui se sont octroyé le titre de défenseurs de la révolution au nom et pour le compte du peuple, s’émouvoir davantage du fait que le pays continue de souffrir d’un problème de sécurité qui paralyse l’activité économique. Est-ce sans conséquences sur le devenir de la révolution et sur ses chances de pleine réussite ? N’y a-t-il pas un risque que, sous l’effet d’une crise sociale majeure, le processus de transition démocratique se trouve profondément perturbé, voire compromis ? N’est-il pas vrai que, si on se retrouvait dans une situation de ce type, l’urgence des réponses dicterait des mesures qui pourraient être très éloignées de ce qui est considéré comme les objectifs de la révolution ?
Tous ces scénarios néfastes, qui n’ont pourtant rien de fictif, semblent n’occuper dans la cervelle de nos «protecteurs de la révolution» qu’une place bien modeste. Est-ce une marque de confiance dans notre bonne étoile ? Si oui, qu’ils nous donnent la recette afin que nous puissions nous aussi chasser de notre esprit tous nos soucis et goûter enfin à un sommeil d’enfant.
Douterait-on pour cette raison du fait qu’ils assurent bonne garde ? Bien sûr que non. Ou disons que si le doute s’était insinué sans crier gare, il n’est désormais plus permis depuis que leur clameur de protestation a retenti aux quatre coins du pays face à ce qu’ils nous ont désigné comme le péril des périls : l’arrivée à la tête du ministère de l’Intérieur d’un ancien haut fonctionnaire qui a servi dans l’ancien régime. Evidemment, on aurait souhaité, là encore, qu’on nous donne des détails sur les agissements passés de ce personnage : histoire de nous rendre le danger plus palpable et de nous éviter ce qui prend de plus en plus la forme d’un dogme face auquel tout raisonnement doit s’écraser, s’humilier : dogme selon lequel tout haut fonctionnaire qui a servi dans l’ancien régime est nécessairement quelqu’un qui s’est compromis dans ses intrigues et ses menées. Mais enfin, chacun son métier, pour ainsi dire : à eux de protéger la révolution, à nous de nous laisser protéger.
Et qu’on ne nous parle pas de l’exemple espagnol… Qu’est-ce que l’exemple espagnol ? C’est celui d’une transition démocratique réussie qui n’a pas cru nécessaire d’effacer du paysage tous les visages de la période franquiste mais qui s’est ingéniée à «recycler» ceux d’entre eux qui pouvaient servir, pour les besoins de la démocratie. Au lieu de s’acharner sur les derniers restes de l’époque révolue, elle a opté pour la création d’une dynamique de transition et y a affecté toutes les compétences utiles — moyennant une surveillance plus ou moins discrète — ce qui devait rendre le processus d’autant plus irréversible et, surtout, ce qui devait mettre les Espagnols à l’abri de certaines mésaventures économiques, qui auraient pu ouvrir sur leur chemin des fronts inopportuns et, qui sait, finir par susciter une révolution contre la révolution...
Ce modèle n’est manifestement pas le nôtre, ou plutôt pas celui de nos «protecteurs» qui, sans doute, savent très bien ce qu’ils font et nous leur faisons confiance aveuglément… Ne sommes-nous pas habitués ?
Auteur : Par Raouf SEDDIK
Ajouté le : 02-04-2011
samedi 2 avril 2011
mercredi 30 mars 2011
Editorial - Quand l’injustice rend aveugle
LA transition démocratique prend un chemin qui lui est dicté par les événements et par le jeu des forces qui s’expriment et qui sont l’expression de ce mouvement populaire auquel on doit le renversement de la dictature. Les décideurs ont bien compris qu’il ne s’agit pas d’aller contre le courant, même si la sagesse ne consiste pas à abonder toujours dans son sens, même s’il s’agit de faire plutôt en sorte que ce courant intègre une certaine intelligence des contraintes et des objectifs de telle sorte que l’on puisse parvenir à bon port avec le minimum de coût sur le plan économique et social.
Sans doute, et précisément parce que des forces surgissent dont il faut tenir compte et avec lesquelles il faut savoir composer, le chemin emprunté n’est pas celui qu’on pourrait juger le plus court, du moins à première vue. Il y a des détours qui s’imposent. Mais les objectifs, eux, demeurent clairs : jeter les bases durables d’une société libre qui garantit la dignité de l’ensemble de ses membres et qui, même quand elle revendique son héritage de façon insistante, se veut ouverte sur le monde et jalouse de sa propre diversité.
Certes, on a assisté ici ou là à des incidents qui relèvent clairement de l’intolérance et d’une conception rétrograde de la religion. Il est bon cependant de noter la différence considérable qui existe entre ces incidents et ceux qui les ont causés, d’une part et, d’autre part, l’émoi général et la vaste désapprobation que cela a suscité auprès de nos concitoyens.
On ne peut donc que s’étonner du fait que certaines parties étrangères se sont crues bien inspirées de laisser entendre que notre réalité politique s’achemine actuellement vers une société qui, à terme, ne s’accommoderait plus de la présence en son sein d’une catégorie de citoyens pour cette raison qu’ils appartiennent à une communauté confessionnelle qui n’est pas celle de l’Islam : qui est, pour être plus précis, celle du Judaïsme.
On se trompe si l’on s’imagine que le peuple tunisien n’est pas capable de faire la part des choses. Il est indéniable que, dans la grande majorité d’entre eux, les citoyens tunisiens se sentent solidaires du peuple palestinien et ressentent dans leur chair et dans leur âme l’injustice que subissent les enfants de ce peuple. Mais c’est pour eux folie de se tourner contre certains de leurs concitoyens qui ont partagé cette terre tunisienne depuis des millénaires parce qu’ils sont juifs. Et l’on se trompe si l’on croit que c’est la défunte dictature qui, par la force et la dissuasion, imposait aux citoyens qu’ils s’abstiennent d’un tel acte : l’interdiction est bien plutôt dans la conscience de chaque Tunisien, dans celle de sa propre dignité. Penser le contraire, c’est jeter insidieusement le discrédit sur une révolution et montrer que, décidément, l’injustice d’une politique de discrimination rend celui qui la mène aveugle face à la réalité des peuples.
Ajouté le : 30-03-2011
Sans doute, et précisément parce que des forces surgissent dont il faut tenir compte et avec lesquelles il faut savoir composer, le chemin emprunté n’est pas celui qu’on pourrait juger le plus court, du moins à première vue. Il y a des détours qui s’imposent. Mais les objectifs, eux, demeurent clairs : jeter les bases durables d’une société libre qui garantit la dignité de l’ensemble de ses membres et qui, même quand elle revendique son héritage de façon insistante, se veut ouverte sur le monde et jalouse de sa propre diversité.
Certes, on a assisté ici ou là à des incidents qui relèvent clairement de l’intolérance et d’une conception rétrograde de la religion. Il est bon cependant de noter la différence considérable qui existe entre ces incidents et ceux qui les ont causés, d’une part et, d’autre part, l’émoi général et la vaste désapprobation que cela a suscité auprès de nos concitoyens.
On ne peut donc que s’étonner du fait que certaines parties étrangères se sont crues bien inspirées de laisser entendre que notre réalité politique s’achemine actuellement vers une société qui, à terme, ne s’accommoderait plus de la présence en son sein d’une catégorie de citoyens pour cette raison qu’ils appartiennent à une communauté confessionnelle qui n’est pas celle de l’Islam : qui est, pour être plus précis, celle du Judaïsme.
On se trompe si l’on s’imagine que le peuple tunisien n’est pas capable de faire la part des choses. Il est indéniable que, dans la grande majorité d’entre eux, les citoyens tunisiens se sentent solidaires du peuple palestinien et ressentent dans leur chair et dans leur âme l’injustice que subissent les enfants de ce peuple. Mais c’est pour eux folie de se tourner contre certains de leurs concitoyens qui ont partagé cette terre tunisienne depuis des millénaires parce qu’ils sont juifs. Et l’on se trompe si l’on croit que c’est la défunte dictature qui, par la force et la dissuasion, imposait aux citoyens qu’ils s’abstiennent d’un tel acte : l’interdiction est bien plutôt dans la conscience de chaque Tunisien, dans celle de sa propre dignité. Penser le contraire, c’est jeter insidieusement le discrédit sur une révolution et montrer que, décidément, l’injustice d’une politique de discrimination rend celui qui la mène aveugle face à la réalité des peuples.
Ajouté le : 30-03-2011
Bulletin - Mission pédagogique
C’est une coutume dont on n’est pas près de se départir : on veut parler de celle qui consiste à avoir toujours à redire sur tout ce qui se fait et à laisser entendre que nos travers ont décidément la vie dure. Les médias ne sont bien sûr pas épargnés : et peut-être est-ce très bien ainsi. Cela nous préserve de l’autosatisfaction. Mais enfin cela doit-il nous mener jusqu’à nier le fait que des initiatives positives sont prises par les uns ou les autres dans le secteur ? A contester par exemple que les espaces de nombreux organes se sont transformés en forums grâce auxquels les questions du jour sont explicitées au citoyen… Du reste, les historiens le diront certainement : le Tunisien a fait plus au cours de ces toutes dernières semaines pour se forger une culture politique qu’il n’a fait pendant de longues années. Et les médias, dans ce processus, ont joué leur rôle : on peut difficilement le nier.
Qui pouvait parmi nous, il n’y a pas si longtemps, se targuer de connaître les vertus du scrutin de liste par rapport au scrutin uninominal ou de comprendre les qualités et les défauts du scrutin majoritaire et du scrutin proportionnel selon les contextes politiques. Et même s’il y a encore du chemin à faire, il nous reste du temps avant de parachever l’assimilation par les esprits de nos concitoyens de ces subtilités.
Oui, les médias jouent leur rôle pédagogique, quelles que soient les tares qu’ils peuvent continuer de traîner par ailleurs. Et le passage remarqué sur l’une des chaînes de télévision du décidément très sympathique Abdelfattah Mourou illustre cela d’une autre manière. On aura appris à cette occasion que les représentants de l’Islam politique ont des profils très divers… Tellement divers que les idées préconçues en prennent un sacré coup… Chanter la 9e de Beethoven dans la langue d’origine, qui l’eut cru d’un adepte du courant islamiste !
Auteur : R.S.
Ajouté le : 30-03-2011
Qui pouvait parmi nous, il n’y a pas si longtemps, se targuer de connaître les vertus du scrutin de liste par rapport au scrutin uninominal ou de comprendre les qualités et les défauts du scrutin majoritaire et du scrutin proportionnel selon les contextes politiques. Et même s’il y a encore du chemin à faire, il nous reste du temps avant de parachever l’assimilation par les esprits de nos concitoyens de ces subtilités.
Oui, les médias jouent leur rôle pédagogique, quelles que soient les tares qu’ils peuvent continuer de traîner par ailleurs. Et le passage remarqué sur l’une des chaînes de télévision du décidément très sympathique Abdelfattah Mourou illustre cela d’une autre manière. On aura appris à cette occasion que les représentants de l’Islam politique ont des profils très divers… Tellement divers que les idées préconçues en prennent un sacré coup… Chanter la 9e de Beethoven dans la langue d’origine, qui l’eut cru d’un adepte du courant islamiste !
Auteur : R.S.
Ajouté le : 30-03-2011
Changements en Tunisie et impact sur la région de la Méditerranée - Raisons et implications d’une priorité révolutionnaire
La conférence organisée récemment grâce aux efforts conjugués de la Fondation Konrad-Adenauer, du Centre des études méditerranéennes et internationales ainsi que d’Euromesco (Euromediterranean Study Commission) compte certainement parmi ces rencontres qui vous permettent de prendre du recul par rapport aux événements que nous vivons. En ce sens, elle était la bienvenue. Car la bonne intelligence des choses relève d’un savant mélange entre immersion dans le réel à comprendre et distance pour en saisir une vue plus générale et plus synoptique.
Pourquoi — la question se pose — est-ce en Tunisie que la première étincelle de la grande révolution du monde arabe (seulement arabe ?) s’est produite ? Quels sont, dans d’autres contextes, les pays qui ont eu, comme la Tunisie, le privilège de jouer le rôle de pionnier pour entraîner dans leur sillage tout un groupe de pays voisins ? Et quels enseignements peuvent-ils nous apporter ?
Il est certain que nous assistons en ce moment à une contagion révolutionnaire à grande échelle, malgré des contextes politiques fort différents d’un pays à l’autre. La Tunisie, comme le relève le Marocain Mhammed Malki, aura montré qu’il n’est pas vrai que le soulèvement populaire pour la liberté et la démocratie est impossible dans le monde arabe : «On avait assisté un peu partout dans le monde à un passage vers la démocratie, sauf dans le monde arabe…» D’où l’hypothèse selon laquelle ce monde pourrait bien ne pas être fait pour le régime démocratique. C’est cette hypothèse que la révolution tunisienne est venue démentir. Mais il reste vrai que certains facteurs favorables existent chez nous qui expliquent le fait que nous ayons pris les devants.
Tout d’abord, le retard social est moins grand chez nous que dans certains pays : le Maroc en particulier. C’est ce que suggère la politologue Isabelle Werenfels, qui souligne également que le roi du Maroc n’est pas au pouvoir depuis suffisamment longtemps pour susciter contre lui un fort mouvement de rejet.
Pour rester encore dans le contexte maghrébin, on peut faire observer que, en Algérie et en Libye, la manne pétrolière permet au régime en place de faire taire les revendications sociales. D’autre part, l’armée n’est pas disposée à jouer le rôle qu’elle a joué en Tunisie ou en Egypte : trop d’avantages acquis menacés et trop de risques d’avoir à payer l’addition de compromissions dans des affaires d’atteinte aux droits de l’Homme. M. Malki avait fait observer que les dictatures arabes d’aujourd’hui ne sont pas celles des années 80 : le pouvoir personnel va désormais de pair avec un enrichissement de la famille. C’est quelque chose qui, là encore, a servi d’élément favorable à la mobilisation en Tunisie, par un effet d’indignation. Or l’enrichissement, très réel en Algérie par exemple, est cependant beaucoup plus discret. C’est ce que fait encore remarquer la politologue : «Il n’y a pas de famille facile à identifier !»
Il existe cependant, d’une façon générale, une même soif de liberté, estime Mhammed Malki, et elle ne date pas d’hier. Elle s’est exprimée en Tunisie en 1987 et en Algérie aussi dans les années 90, avec les suites malheureuses que l’on connaît dans un cas comme dans l’autre. Une exigence de liberté qui se précise au fur et à mesure que de nouvelles générations arrivent qui n’ont pas connu les luttes pour l’indépendance et qui ne sont plus prêtes à considérer que ce thème suffit pour conférer au pouvoir une légitimité véritable, ou que celle-ci puisse s’affirmer tout en se dispensant de l’obligation d’impliquer la population en général, et les jeunes en particulier, dans la construction du pays.
Mais le niveau d’éducation de la population et la place qu’occupe la femme dans la société sont, par-delà les différences de contexte, ce qui a offert un avantage déterminant à la Tunisie, en rendant la domination du régime et ses agissements plus hideux et plus scandaleux dans la conscience des habitants.
Y avait-il une situation analogue dans la Pologne de la fin des années 80 lorsque ce dernier pays s’est libéré du joug communiste et qu’il a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés tous les pays du bloc de l’Europe de l’Est ? Ancien membre du syndicat Solidarnosc, M. Wlodzimierz Puzyna rappelle que la Pologne, en 1989, était dans une situation encore plus compliquée que celle que nous avons connue : elle faisait partie du Pacte de Varsovie et était soumise à la rigueur de l'économie soviétique. Le Parti communiste, qui avait le monopole du pouvoir, était lui-même dirigé par Moscou. Une police secrète empêchait toute organisation de la société et la censure des médias était omniprésente… Toutefois, les mêmes recettes peuvent être utiles ici et là-bas pour naviguer dans les eaux de la post-révolution. Pour M. Puzyna, il s’agit d’abord de disposer d’un plan d’action avec des objectifs communs, dont l’élaboration relève d’un processus transparent «pour éviter les mauvaises interprétations»… Il s’agit ensuite de se doter d’institutions qui peuvent surveiller l’évolution des événements et apporter des corrections rapides en cas de besoin. Il faut encore «inclure les forces sociales qui ont été à la base de la révolution». Il s’agit enfin d’assurer un "soutien éducatif", aussi bien à l’adresse des acteurs des transformations qu’à l’adresse de ceux qui peuvent avoir à les subir.
La question se pose aussi de savoir quel rythme adopter : un rythme lent ou un rythme rapide ? Etant entendu que le premier, s’il épargne le risque d’un certaine désordre, permet aux courants contre-révolutionnaires d’organiser la résistance. Alors que le second permet de mettre à profit l’enthousiasme. Un enthousiasme, ajoute l’ami polonais, qu’il est possible d’utiliser pour décharger l’Etat de toutes les tâches qu’il maîtrise mal mais où les erreurs qu’il pourrait commettre entraîneraient pour lui des conséquences fâcheuses, qui le fragiliseraient. C’est le thème, très important, de la décentralisation : «Chacun s’engage dans son territoire sur des problèmes de la vie quotidienne. On donne ainsi aux gens très actifs la possibilité de se rendre utiles…» Cela passe par la création d’associations nouvelles mais peut aussi se traduire par une émulation entre les municipalités : «Le pouvoir est contrôlé plus facilement par les citoyens».
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 30-03-2011
Pourquoi — la question se pose — est-ce en Tunisie que la première étincelle de la grande révolution du monde arabe (seulement arabe ?) s’est produite ? Quels sont, dans d’autres contextes, les pays qui ont eu, comme la Tunisie, le privilège de jouer le rôle de pionnier pour entraîner dans leur sillage tout un groupe de pays voisins ? Et quels enseignements peuvent-ils nous apporter ?
Il est certain que nous assistons en ce moment à une contagion révolutionnaire à grande échelle, malgré des contextes politiques fort différents d’un pays à l’autre. La Tunisie, comme le relève le Marocain Mhammed Malki, aura montré qu’il n’est pas vrai que le soulèvement populaire pour la liberté et la démocratie est impossible dans le monde arabe : «On avait assisté un peu partout dans le monde à un passage vers la démocratie, sauf dans le monde arabe…» D’où l’hypothèse selon laquelle ce monde pourrait bien ne pas être fait pour le régime démocratique. C’est cette hypothèse que la révolution tunisienne est venue démentir. Mais il reste vrai que certains facteurs favorables existent chez nous qui expliquent le fait que nous ayons pris les devants.
Tout d’abord, le retard social est moins grand chez nous que dans certains pays : le Maroc en particulier. C’est ce que suggère la politologue Isabelle Werenfels, qui souligne également que le roi du Maroc n’est pas au pouvoir depuis suffisamment longtemps pour susciter contre lui un fort mouvement de rejet.
Pour rester encore dans le contexte maghrébin, on peut faire observer que, en Algérie et en Libye, la manne pétrolière permet au régime en place de faire taire les revendications sociales. D’autre part, l’armée n’est pas disposée à jouer le rôle qu’elle a joué en Tunisie ou en Egypte : trop d’avantages acquis menacés et trop de risques d’avoir à payer l’addition de compromissions dans des affaires d’atteinte aux droits de l’Homme. M. Malki avait fait observer que les dictatures arabes d’aujourd’hui ne sont pas celles des années 80 : le pouvoir personnel va désormais de pair avec un enrichissement de la famille. C’est quelque chose qui, là encore, a servi d’élément favorable à la mobilisation en Tunisie, par un effet d’indignation. Or l’enrichissement, très réel en Algérie par exemple, est cependant beaucoup plus discret. C’est ce que fait encore remarquer la politologue : «Il n’y a pas de famille facile à identifier !»
Il existe cependant, d’une façon générale, une même soif de liberté, estime Mhammed Malki, et elle ne date pas d’hier. Elle s’est exprimée en Tunisie en 1987 et en Algérie aussi dans les années 90, avec les suites malheureuses que l’on connaît dans un cas comme dans l’autre. Une exigence de liberté qui se précise au fur et à mesure que de nouvelles générations arrivent qui n’ont pas connu les luttes pour l’indépendance et qui ne sont plus prêtes à considérer que ce thème suffit pour conférer au pouvoir une légitimité véritable, ou que celle-ci puisse s’affirmer tout en se dispensant de l’obligation d’impliquer la population en général, et les jeunes en particulier, dans la construction du pays.
Mais le niveau d’éducation de la population et la place qu’occupe la femme dans la société sont, par-delà les différences de contexte, ce qui a offert un avantage déterminant à la Tunisie, en rendant la domination du régime et ses agissements plus hideux et plus scandaleux dans la conscience des habitants.
Y avait-il une situation analogue dans la Pologne de la fin des années 80 lorsque ce dernier pays s’est libéré du joug communiste et qu’il a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés tous les pays du bloc de l’Europe de l’Est ? Ancien membre du syndicat Solidarnosc, M. Wlodzimierz Puzyna rappelle que la Pologne, en 1989, était dans une situation encore plus compliquée que celle que nous avons connue : elle faisait partie du Pacte de Varsovie et était soumise à la rigueur de l'économie soviétique. Le Parti communiste, qui avait le monopole du pouvoir, était lui-même dirigé par Moscou. Une police secrète empêchait toute organisation de la société et la censure des médias était omniprésente… Toutefois, les mêmes recettes peuvent être utiles ici et là-bas pour naviguer dans les eaux de la post-révolution. Pour M. Puzyna, il s’agit d’abord de disposer d’un plan d’action avec des objectifs communs, dont l’élaboration relève d’un processus transparent «pour éviter les mauvaises interprétations»… Il s’agit ensuite de se doter d’institutions qui peuvent surveiller l’évolution des événements et apporter des corrections rapides en cas de besoin. Il faut encore «inclure les forces sociales qui ont été à la base de la révolution». Il s’agit enfin d’assurer un "soutien éducatif", aussi bien à l’adresse des acteurs des transformations qu’à l’adresse de ceux qui peuvent avoir à les subir.
La question se pose aussi de savoir quel rythme adopter : un rythme lent ou un rythme rapide ? Etant entendu que le premier, s’il épargne le risque d’un certaine désordre, permet aux courants contre-révolutionnaires d’organiser la résistance. Alors que le second permet de mettre à profit l’enthousiasme. Un enthousiasme, ajoute l’ami polonais, qu’il est possible d’utiliser pour décharger l’Etat de toutes les tâches qu’il maîtrise mal mais où les erreurs qu’il pourrait commettre entraîneraient pour lui des conséquences fâcheuses, qui le fragiliseraient. C’est le thème, très important, de la décentralisation : «Chacun s’engage dans son territoire sur des problèmes de la vie quotidienne. On donne ainsi aux gens très actifs la possibilité de se rendre utiles…» Cela passe par la création d’associations nouvelles mais peut aussi se traduire par une émulation entre les municipalités : «Le pouvoir est contrôlé plus facilement par les citoyens».
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 30-03-2011
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