lundi 24 septembre 2012

Atteinte au sacré et contre-feu…

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir, ou de ne pas savoir, appliquée à n’importe quel thème qui agite l’actualité, détermine notre pouvoir de citoyens à agir dans l’histoire en qualité d’acteurs intelligents ou, au contraire, à subir les événements dans le rôle de ceux qui croient seulement savoir mais qui sont en réalité victimes d’illusions d’optique. Or nous sommes aujourd’hui en une phase très particulière du devenir du pays, où les changements engagés sont complexes et donnent à chaque chose ou presque la possibilité de lectures différentes et souvent complémentaires. Il faut se souvenir, en effet, qu’il ne s’agit pas seulement pour nous de changer de régime mais aussi de société, qu’il ne s’agit pas seulement d’instaurer un Etat de droit dans le cadre d’un pays vivant en paix mais aussi de prendre part à un effort collectif visant à neutraliser des menaces à dimension internationale… C’est peut-être la rançon de cette révolution que, l’ayant initiée et recueillant le mérite face à l’histoire de sa diffusion à travers le monde arabe, nous ayons aussi à nous soucier de son parachèvement dans le respect de ses idéaux et de ses objectifs en dehors de nos frontières. Donc à nous engager dans un type d’action qui nous mette en présence d’adversités, de résistances plus ou moins passives, de contre-offensives plus ou moins organisées et souvent dissimulées... Il est tout à fait naïf de s’imaginer que l’appropriation par les peuples de leur liberté politique est quelque chose à quoi tout le monde applaudit : ce n’est pas vrai. Cette perspective fait grincer des dents. Tout ceux dont la prospérité présuppose que les peuples arabes perpétuent une attitude de docilité et de soumission voient dans le Printemps arabe une faillite totale de leurs projets et ne peuvent qu’en souhaiter l’échec... Et plus ce Printemps arabe poursuit son chemin en faisant sauter les verrous des consciences et de la parole, plus devient virulente et acharnée la réponse de ceux qui voient le danger se rapprocher d’eux et de leurs anciens systèmes de domination… Même si cette réponse se garde bien en même temps d’être visible.
Ce qui signifie que notre pays se trouve, bon gré mal gré, dans une sorte d’état de guerre qui ne dit qu’à moitié son nom. Et, dans cette mesure, existe chez nous une logique de gouvernement qui n’est pas tout à fait une logique de paix. Or cela a des répercussions très ressenties, parfois, sur notre réalité de tous les jours. Prenons l’exemple du thème de l’atteinte au sacré. Des incidents ont eu lieu ces derniers mois, multiples, qui font craindre que le parti majoritaire cherche à instaurer, sans doute de façon insidieuse, une dictature religieuse. Des inquiétudes se sont exprimées et ont perturbé le quotidien de beaucoup de nos concitoyens. La mention, dans le brouillon de la Constitution, d’une «criminalisation de l’atteinte au sacré» a conforté cette crainte. La prudence en ce qui concerne ce point précis est plus que légitime : elle est nécessaire !
Cette saine attitude, cependant, a un sens dans le contexte d’une logique de paix. Elle peut, sans du tout se désavouer soi-même, s’enrichir d’une seconde lecture qui, elle, correspond à ce qu’on qualifiera par commodité de «logique de guerre». De quoi s’agit-il ? La réponse à cette question suppose que l’on quitte l’argumentation éthico-juridique de ce qui est légitime et de ce qui ne l’est pas et qu’on raisonne en stratège : en stratège qui, face à un ennemi présent ou qui peut surgir d’un moment à l’autre, a le souci de faire en sorte que ce dernier ne puisse pas disposer du terrain favorable ni de la possibilité de rallier à lui des recrues.
En l’occurrence, il s’agit de veiller à ce que personne ne puisse s’emparer du terrain sensible de l’atteinte au sacré pour allumer un incendie dans le pays. Ce qui laisse entendre que ce thème soit déjà occupé préventivement par des groupes, plus ou moins proches du pouvoir, ou parfois même nettement éloignés, mais dont on est sûrs en tout cas qu’ils ne représentent pas une menace réelle sur le processus révolutionnaire, quel que soit le caractère rebutant et même carrément violent de leurs comportements... Les forestiers qui ont à lutter contre les incendies parlent de la technique du contre-feu : face aux flammes qui arrivent, on crée un incendie artificiel, maîtrisable celui-là, qui a pour effet que, lorsque l’incendie réel arrive, il trouve devant lui une terre déjà brûlée qui stoppe son avance !
Utiliser le thème de l’atteinte au sacré comme contre-feu, c’est un fait, n’ira pas sans certains gestes qui ressemblent à s’y méprendre à ceux du pyromane : alors qu’il s’agit justement de lutter contre le feu. Maintenant, sachons reconnaître à cette image ses limites : le forestier qui lutte contre le brasier, s’il manque d’expérience ou si sommeille au fond de son âme un pyromane, risque de transformer son contre-feu en nouveau foyer d’incendie, aussi incontrôlable et dévastateur que l’autre.
Que l’on ne se méprenne pas sur le propos : à travers cette nuance, la vigilance des démocrates n’est pas invitée à baisser. Au contraire, il s’agit pour elle d’acquérir une compréhension plus large des dangers qui menacent.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 21-09-2012

Marges spirituelles

Drame des Rohingya, drame du Bouddhisme

 Ce sont les oubliés du monde. Les foules galvanisées qui partent à l’assaut des ambassades dans les pays musulmans à cause de tel film médiocre ou de telle insulte proférée contre la personne du Prophète sont peut-être les derniers à s’émouvoir de la situation de ces gens qui sont pourtant, comme eux, des musulmans. L’ONU, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance dans ses jugements, déclare pourtant à leur sujet qu’ils représentent la minorité la plus persécutée au monde à l’heure actuelle... Eux, ce sont les Rohingya : ils vivent dans l’ouest de la Birmanie. Beaucoup d’entre eux ont fui en direction du Bengladesh voisin, où ils sont installés dans des camps qui sont des hauts lieux de la pauvreté sur cette planète. D’autres sont massés au niveau des régions frontalières, sans pouvoir partir car les frontières se sont refermées devant eux et les empêchent désormais de passer.
La brise de liberté qui semble se mettre à souffler sur la Birmanie après de nombreuses années de dictature militaire va-t-elle mettre enfin un terme à cette situation ? La réponse est négative : la liberté d’expression, rapporte-t-on, a donné lieu au contraire à une vague de haine raciale contre cette même ethnie. Elle s’étale sur les colonnes des journaux au point que la censure a dû faire son retour.
En Birmanie, la population est en majorité de tradition bouddhiste. Une religion qui, comme chacun sait, fait de la non-violence un de ses principes fondamentaux. On a vu les moines bouddhistes prendre part dans le passé aux mouvements de désobéissance civile et subir courageusement les coups impitoyables d’une police aux ordres de l’ancienne junte. Attitude noble et tellement méritante, illustrant selon toute apparence les préceptes de l’enseignement de Bouddha, mais qui nous fait pourtant nous demander pourquoi, dans ce pays précisément, l’acharnement contre une minorité religieuse ne se relâche pas... Pourquoi le Bouddhisme, malgré le contenu de sa doctrine, ne sert pas de recours contre la haine et le rejet de l’autre.
Car c’est bien le cas : non seulement cette religion n’est pas ici un rempart face à la violence interreligieuse mais on a vu plus d’une fois des moines bouddhistes prendre part à des massacres. Or cela signifie que le drame est double : il y a le drame de ce peuple des Rohingya qui est livré à la haine et à la violence sans possibilité d’échappatoire et, d’un autre côté, il y a le drame de cette religion bouddhiste qui se donne à elle-même le spectacle de sa propre mutilation spirituelle, de sa propre négation au quotidien, sans pouvoir résister, semble-t-il, à cette pente infernale qui la défigure.
Pendant toutes les années de dictature, la vie religieuse a été déstructurée en Birmanie. C’est une caractéristique que nous connaissons bien en ce qui concerne les dictatures, qu’elles ne tolèrent pas à leurs côtés une autorité distincte et autonome. Il s’ensuit que les temples sont désertés de ceux qui pourraient les gérer dans le respect des vrais préceptes. Les rites et les coutumes demeurent, mais la sagesse qui les soutient reflue et se cache.
Il est certes normal que la vie religieuse ne retrouve pas ses anciens accords du seul fait et aussitôt que la main de fer de la dictature a cessé de peser sur le quotidien des hommes. Mais ce que l’on observe, c’est que les grimaces qu’elles ont contractées sous la loi de la dictature, les religions ne semblent pas vouloir s’en départir : elles y sont attachées. Et trouvent les moyens de les perpétuer, de façon parfois outrancière, meurtrière...
Venir en aide aux populations musulmanes de Birmanie, comme le dicte l’urgence humanitaire, passe donc, également, par l’assistance apportée à la population bouddhiste de ce pays afin qu’elle se libère de cette pathologie contractée par leur propre religion et qu’elle renoue avec ce qui fait la vraie grandeur de cette dernière... Oui, les religions ont des maladies : nous en savons quelque chose. Et leur guérison relève d’un art : l’urgence sécuritaire ne dispense pas de faire preuve ici d’habileté.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 21-09-2012

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La sympathie, un enjeu stratégique

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si l’assaut mené contre l’ambassade américaine par des salafistes relève d’un formidable ratage du système de sécurité ou si ce ratage n’a pas été... comment dire... «aidé» : voilà un sujet qui va certainement alimenter les discussions et faire couler de l’encre encore quelque temps. On ne comprend pas, c’est vrai, qu’alors que des attaques ont été menées contre les représentations diplomatiques américaines dans plus d’un pays arabe par des foules en colère, que la journée du vendredi était celle où l’alerte était maximale, on ait laissé ainsi les protestataires s’approcher de l’enceinte en nombre... Les mesures préventives étaient bien en deçà du danger tel qu’il était annoncé et tel qu’il s’est précisé au fil des heures par l’afflux des protestataires.
Si l’hypothèse d’un échec orchestré devait être vraie, elle n’aurait de sens que par rapport à des enjeux graves, des enjeux géostratégiques qui débordent sans doute largement le cadre strict du territoire national. Il faut savoir que la mouvance d’Al Qaïda n’entend pas se laisser déposséder de ses armées potentielles par les pouvoirs islamistes qui semblent s’être installés dans une relation d’amitié avec l’allié américain. Il y a des jeunes et des moins jeunes, se disent les chefs de l’organisation secrète, qui n’attendent que d’offrir leur âme et leur corps, qui n’ont d’autre projet de vie que leur propre sacrifice, que de se transformer en armes vivantes au service de la religion : il s’agit de les mobiliser. Ce à quoi nous assistons depuis le 11 septembre dernier – et la date n’a bien sûr rien de fortuit – c’est à une contre-offensive d’Al-Qaïda à travers laquelle elle essaie de récupérer ce peuple du sacrifice pour en grossir ses rangs. Elle sait que le rapprochement entre les nouveaux pouvoirs dans le monde arabe et l’Amérique est à la fois une force et un talon d’Achille pour les pouvoirs en question. Elle sait que le combat se mène dans la rue, qu’il se mène autour de symboles et que le sang versé par des musulmans venus défendre la cause du sacré de leur religion face à l’Amérique, relayé par l’image et le son, aurait l’effet attendu : un séisme psychologique à l’échelle de l’Islam mondial, un séisme qui déplacerait l’épicentre de la sympathie, mettrait les nouveaux régimes «islamistes» dans le rôle des traitres à la cause de l’Islam et redonnerait à Al-Qaïda le statut de recours héroïque contre les «ennemis d’Allah». Elle sait enfin qu’elle peut compter en ce moment précis sur le soutien actif des ennemis du Printemps arabe, impatients de voir l’attention se détourner enfin du thème de la dictature, de l’oppression et de la corruption : surtout que la nouvelle cible à désigner serait l’ennemi américain.
Or, c’est précisément ce scénario du séisme psychologique que cherchent, à tout prix à éviter, et les islamistes modérés et l’Occident. La guerre contre l’islamisme des réseaux internationaux a fait adopter aux uns et aux autres une approche commune qui consiste à essayer de priver, dans la mesure du possible, l’autre camp du rôle de la victime, qui est précisément ce par quoi il tire sa force. Ne pas tomber dans son piège, en agissant contre lui à travers une démonstration de force, cela signifie deux choses que les Américains semblent avoir bien compris : s’abstenir de frapper, demeurer systématiquement en retrait et, d’un autre côté, se rendre capable de prendre soi-même le rôle de la victime ou, en tout cas, de marquer des points sur le terrain de la «sympathie».  Ce qui suppose de subir soi-même des dommages et de les rendre visibles... C’est toute l’approche et peut-être le génie stratégique d’Obama par rapport au style de son prédécesseur qui, selon ce qui a été dit de lui, avait provoqué une forte érosion de l’amitié envers l’Amérique dans le monde.
Cette stratégie a toutefois un coût, que nous subissons au quotidien chez nous. Ne pas laisser à cet islamisme jihadiste la possibilité de s’approprier le rôle de  la victime, c’est d’abord avoir à en supporter la nuisance et la violence sans répondre de manière forte et, ensuite, c’est créer au sein de la société un mouvement de rejet d’une politique perçue comme laxiste et complaisante qui fait perdre au pouvoir en place sa légitimité aux yeux de l’opinion. D’autant que cette attitude de non-violence est perçue par beaucoup comme étant motivée par des calculs électoralistes. Hypothèse qui n’est d’ailleurs pas forcément à écarter. Toujours est-il que cela crée les conditions d’une extrême difficulté à gouverner et que cela, en revanche, est un réel handicap électoral pour l’équipe au pouvoir… et pour le développement du pays aussi, bien sûr !
La guerre contre le jihadisme international dans laquelle nous nous trouvons engagés entre dans une phase critique aujourd’hui. Le calendrier électoral américain n’y est pas pour rien : le coût de la non-violence sera une épreuve majeure pour les démocrates face à l’Amérique des conservateurs, à qui une telle politique déplaît depuis toujours... Ce que les cerveaux d’Al-Qaïda n’ignorent nullement ! Et la Tunisie pourrait craindre d’avoir à subir sa part de l’offensive que l’islamisme guerrier réserve à cette période sensible qui nous sépare des élections américaines.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 18-09-2012

Marges spirituelles

Inti : de la lumière et des larmes !

Inti : de la lumière et des larmes !
 Les grandes civilisations qui se sont développées autour du bassin méditerranéen plongent leurs racines dans l’élément fluvial. C’est le Nil au sud et le Tigre et l’Euphrate au nord qui ont servi de berceaux à l’essor de la Méditerranée. Après, le génie de la navigation maritime a pris la relève : les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, les Romains et, plus tard, les Arabes, ainsi que les Espagnols qui, eux, iront élargir le monde en conquérant l’Amérique...
L’élément liquide est presque toujours présent dans la naissance des civilisations. Mais le fleuve et la mer ne le résument pas. Nous avons évoqué l’Amérique à l’instant : il existe une civilisation importante dans ce continent qui a vu le jour autour d’un lac. Il s’agit de la civilisation des Incas. Qui est en réalité la dernière civilisation dite « précolombienne » de la région avant l’arrivée des Conquistadors. D’autres ont existé aussi autour de ce même lac, avant la venue des Incas : la civilisation Tiwanaku, en particulier.
De quel lac s’agit-il ? Du lac Titicaca bien sûr : l’un des plus grands d’Amérique du sud et, surtout, le plus élevé au monde, puisqu’il se trouve à près de 4.000 mètres d’altitude. Une légende inca, qui évoque à la fois celle de l’Eden perdu et celle du déluge, raconte qu’au début des temps les hommes vivaient heureux dans une vaste vallée. Ils ne manquaient de rien. Toutefois, une chose leur était interdite : monter en haut de la montagne... Mais voilà, la tentation de l’interdit étant une dimension universelle de l’expérience humaine, et les diables aidant par quelque appât, les hommes se mirent un jour à gravir la montagne : ils croyaient y trouver le feu sacré sans la possession duquel il leur arriverait un malheur. Or la montagne était gardée par des dieux qui, voyant les hommes marcher à l’assaut des sommets, allèrent libérer les pumas qui étaient enfermés dans des grottes. Et ce fut l’hécatombe parmi les hommes. Aucun d’eux n’échappa au massacre, si ce n’est un couple qui s’était protégé en s’installant dans une barque... Cette barque leur fut doublement utile car il advint que le dieu solaire Inti, si peiné par ce qui venait d’arriver, se mit à pleurer : cela dura 40 jours et 40 nuits et du flot de ses larmes se forma le lac Titicaca. En sorte que la barque leur permit de voguer en toute sécurité sur cette petite mer qui s’étend quand même sur 8.560 km2
Aujourd’hui, les paysans qui continuent de cultiver les terres sur ces hauts plateaux du Pérou et de la Bolivie en perpétuant le génie hydraulique de leurs lointains ancêtres (génie dont nous est parvenu peut-être quelque chose à travers les Morisques, qui furent mêlés un moment aux expéditions des Espagnols), ces paysans ont abandonné le culte pratiqué par les Incas. Mais le travail quotidien aux abords du lac et dans les vallées en contrebas prolonge le sentiment secret que, tout comme le soleil qui fait chaque jour sa course dans le ciel, le lac lui-même est un don divin.
Les connaisseurs de la religion des Incas savent que le dieu Inti fut particulièrement honoré des habitants : c’était le dieu dispensateur par excellence. Celui à qui on était redevable des fruits de la terre. Mais aussi celui grâce à qui les hommes pouvaient communier dans un même mouvement festif de gratitude et de remerciement : ce qui, plus encore que l’agriculture, représente le fondement spirituel de toute civilisation.
Cette dimension agraire est à vrai dire une caractéristique des religions païennes. On ne la retrouve guère dans la tradition monothéiste, si ce n’est peut-être sous la forme de rémanences. Mais le culte du dieu solaire, que ce soit ici dans la région andine ou dans le Moyen-Orient de l’époque antique, revêt une fonction propédeutique : il initie à l’universalité. Car il est le dénominateur commun des différents cultes païens, à travers la diversité des régions.
Le dieu Inti, aussi important qu’il fût pour les habitants de l’empire Inca, n’était pas le plus haut placé dans le panthéon. Au-dessus de lui se trouvait le dieu Viracocha : dieu créateur, conçu comme ce dont toute chose est constituée quant à sa substance. Ce dernier représente un niveau supérieur dans l’abstraction, sans pour autant se confondre avec le Dieu monothéiste et sa transcendance. Mais Inti demeure celui par qui les hommes, autour du lac Titicaca et bien au-delà vers la côte pacifique, ont appris à rendre grâce, non pas seulement des fruits récoltés de la terre, mais également du souffle de l’être en toute chose.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 14-09-2012

mardi 11 septembre 2012


Commentaire

Justice transitionnelle : le facteur psychologique

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si le processus de justice transitionnelle va enfin être mis en œuvre ou s’il va s’enliser, avant même que de naître, dans le combat idéologico-politique qui s’est emparé du pays, ne doit pas cacher cette autre question, à caractère plus fondamental. Il s’agit de savoir si une société peut envisager son avenir et le construire ensemble tant que le bourreau n’a pas eu à répondre de ses actes et tant que la victime n’a pas été reconnue dans son droit à la réparation.
Le débat qui a eu lieu chez nous, il y a quelques semaines, suite au projet de loi prévoyant des indemnités au profit des anciens prisonniers politiques, illustre, non pas ce que peut être une justice transitionnelle, mais ce qu’elle ne doit pas être.
Non pas du tout, comme se sont empressés de le proclamer ceux dont le grand souci est la bonne santé de notre économie, parce que l’état des finances du pays ne le permettrait pas. Il n’est pas dit que les exigences de la justice doivent passer après les considérations économiques, ou que l’on aurait à obtenir le feu vert des experts en finances publiques avant de la mettre en œuvre. Une telle justice transitionnelle, on n’en voudrait pas... Non pas tellement, non plus, parce que cette annonce aurait supposé une préparation médiatique et que, au lieu de cela, nous avons eu droit à l’écho timide d’un projet de loi qui, de plus, réduisait la réparation à une simple indemnisation financière... De sorte que les victimes ont eu droit, finalement, à une double injure : une première qui laisse entendre que leurs souffrances passées sont purement et simplement monnayables, convertibles en dinars sonnants et trébuchants, et une seconde, qui est celle de l’écho du déni qu’ils ont reçu en pleine figure, de la part de ceux qui font passer la sacralité des équilibres économiques avant la sacralité de la justice humaine.
Mais en fait, la raison pour laquelle cette expérience de justice transitionnelle représente l’exemple à ne pas suivre est tout simplement qu’elle passe à côté d’une condition essentielle, qui est en même temps celle qui en fait un moment de courage et un moment de libération : le face-à-face du bourreau et de la victime. Moment de vérité, moment qui n’a pas de prix. On peut penser que cet aspect relève d’une forme de théâtralisation et qu’elle n’est pas si nécessaire : elle est pourtant bien indispensable à toute réconciliation de la société avec elle-même. Il est vain de croire que nous pourrions obtenir cette paix civile des cœurs tant que nous nous imaginons que nous pouvons faire l’économie de cette confrontation.
Il faut en tout cas espérer que nous ne serons pas privés de ce moment et qu’il ne fera pas l’objet, comme cela a été le cas, d’une tentative de «liquidation», au double sens du terme. Mais si les choses devaient effectivement prendre ce cours souhaité, il faut savoir qu’il s’agit d’un moment qui suppose une préparation psychologique. Non pas seulement pour le bourreau, qui est tenté d’échapper à la justice et qui refuse d’avoir à faire face à ses actes, mais aussi pour la victime, qui s’est bien souvent enfermée dans une attitude de non-reconnaissance de ses propres droits et qui doit apprendre à les réclamer à nouveau... A s’insurger, pour ainsi dire, contre cette complicité cachée qu’elle a développée avec son oppresseur et qui l’enferme dans un état où la résignation se mêle à un ressentiment stérile.
Il y a, dans ce domaine, des stratégies d’évitement qu’il est plus ou moins facile d’identifier. Il est relativement aisé, en ce moment, de repérer les actions de diversion que les anciens bourreaux tentent de mettre en œuvre, en essayant de renforcer leur capital de sympathie auprès du grand public et en essayant également de discréditer de manière insidieuse toute démarche politique qui rend inéluctable la survenue du moment de vérité. Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de déceler les efforts de résistance des victimes qui, bien souvent, restent prisonnières de peurs obscures ou dont le désir de vengeance les aveugle et les fait se retourner contre ceux qui viennent les aider. De tels efforts, qui ne manquent pas de surprendre l’observateur ordinaire, les psychologues les connaissent bien. Or il ne s’agit pas de mettre en œuvre le processus de justice transitionnelle tant que victimes et bourreaux n’ont pas dépassé cette phase réfractaire, cette phase de refus... tant qu’ils ne se sont pas rendus prêts pour assumer leur rôle dans le jeu dramatique par lequel le pays ambitionne de se donner à lui-même un avenir nouveau, un avenir où la justice brille, pour tous, de son plein éclat.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 11-09-2012

Commentaire

Qui sait mieux gérer les affaires de la maison ?

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir comment doivent être gérées les ressources naturelles du pays est une question qui, non seulement intéresse le peuple, mais constitue l’un des thèmes majeurs à travers lesquels s’affirme et prend sens l’implication populaire dans l’administration des affaires publiques. On ne conçoit pas que l’expérience démocratique se développe chez nous et prenne racine si, sur cette question de la gestion des ressources, les décisions continuent d’être prises dans le secret de sombres bureaux.
L’Etat a toujours de bonnes raisons qui, pense-t-il, l’autorisent à agir seul : les nécessités du développement et de la création de l’emploi. Et si les caisses sont mises à mal par la situation chaotique du pays, la tentation est d’autant plus grande d’opter pour cette démarche... Mais une telle attitude ne peut plus être acceptée aujourd’hui !
Est-il normal, par exemple, que l’on sache si peu de choses sur le projet d’exploitation du gaz de schiste sur notre sol ? Il n’est pas question d’emboîter le pas aux écologistes européens qui ont réussi à chasser de chez eux les compagnies spécialisées. Chacun sait très bien que l’écologie et ses revendications sont en grande partie un sport de riches, si on ose dire... Et qu’il ne s’agit pas pour nous, pays du Sud, d’ignorer le besoin cruel que nous avons en termes de revenus additionnels. Mais cela ne doit pas non plus nous faire ignorer les critiques que l’on adresse à cette option d’exploitation... Critiques qui sont essentiellement les suivantes : mobilisation de grandes quantités d’eau pour chasser le gaz piégé dans la roche, utilisation de produits chimiques divers et variés qui sont injectés avec l’eau dans le sous-sol, risque élevé de contamination des nappes phréatiques...
Au-delà de ces objections dont on mesurera l’importance pour un pays comme le nôtre, qui peine à assurer l’eau potable aux habitants de certaines régions, le problème est de principe. Voulons-nous une politique de gestion qui consacre la présence de grandes compagnies multinationales et qui consiste à continuer de puiser dans des ressources non renouvelables en accroissant le risque de pollution de notre sous-sol ou voulons-nous une autre politique: une politique qui permette de solliciter davantage les compétences de nos ingénieurs, qui s’ouvre à des expériences de partenariat et de transfert technologique, qui s’insère dans les actions de développement des régions, qui favorise tout un réseau de métiers dans le domaine de la sous-traitance et de l’entretien et, enfin, qui préserve les ressources fossiles tout en évitant la pollution ? Certes, le choix n’est pas toujours aussi simple sur le terrain. Et beaucoup s’empresseront de faire remarquer que la deuxième option est fort louable mais, malheureusement, bien difficile à réaliser... Qu’il faut donc être pragmatique, etc. A quoi il serait possible de répondre que les politiques ambitieuses ont cet avantage sur les autres, quand elles ont fait l’objet d’un consensus, qu’elles sont celles qui rassemblent les volontés et cristallisent les énergies humaines... Sommes-nous sûrs d’avoir épuisé l’éventail des offres qui se présentent sur le marché dans ce domaine ? Ainsi que les aides disponibles telles qu’elles sont prévues par les organisations internationales au titre de l’encouragement aux énergies propres ? Ainsi que les possibilités de coopération qui sont nombreuses ? Mesurons-nous, à l’inverse, l’impact négatif d’une approche, non pas seulement sur le plan environnemental, mais aussi sur le plan politique, quand le peuple est installé malgré lui dans le rôle du consommateur passif, dont ni le savoir-faire ni la participation ne sont sollicités ?
C’est en gérant nous-mêmes les ressources de la maison Tunisie que nous saurons le faire dans le souci du bien de ses habitants. L’Etat ne doit pas, au nom de ses urgences, se détourner d’un impératif si essentiel : il doit au contraire aider à ce que le peuple le prenne à son compte.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 05-09-2012


Marges spirituelles

Face aux «religions africaines»

 L’année 2001, qui reste connue pour être l’année au cours de laquelle a eu lieu l’attentat du World Trade Center, est aussi l’année qui avait été déclarée par l’ONU « année internationale du dialogue entre les civilisations »... Tragique ironie du sort. Le dialogue en question, qui est une nécessité de l’histoire, s’est poursuivi depuis, mais de façon plus discrète et plus prudente. Comme si, pour aller plus avant sur ce chemin, il fallait d’abord s’assurer que la thèse soutenue quelques années auparavant par un certain Huntington — le choc des civilisations — n’était pas la vraie clé qui expliquait l’ordre mondial.
A vrai dire, le dialogue avait déjà à cette époque quelques jalons à son actif. L’Eglise catholique, dirigée alors par le pape précédent, Jean Paul II, avait organisé dans la ville d’Assise un rassemblement de représentants des différentes religions du monde. La réunion, qui s’est tenue en octobre 1986, demeure aujourd’hui comme une sorte de point de référence dans la réflexion engagée par l’Eglise de Rome sur ses relations avec la communauté mondiale des religions.
Chose remarquable : parmi les invités à cette réunion figuraient des représentants, en petit nombre certes, des «religions africaines». Et cette simple présence, rapportée au monde entier par les journalistes et les chroniqueurs qui assistaient à l’événement, suffisait pour rappeler aux uns et aux autres qu’il existe une sagesse spirituelle proprement africaine, qui a sa place dans le patrimoine mondial des religions : c’est-à-dire dans cette vaste galerie où, à travers sa diversité, l’homme exprime son génie à recueillir le sacré et à y répondre dans sa vie quotidienne et au fil des saisons.
La réhabilitation des religions animistes en général, et des anciennes religions africaines en particulier, est surtout le fait de certains anthropologues hardis et aventureux qui ont accepté d’aller s’installer dans les villages et d’observer patiemment les habitants, tout comme l’auraient fait des entomologues passionnés... Beaucoup en repartaient avec la certitude d’avoir découvert une façon déroutante qu’ont les hommes de nouer des liens avec l’invisible. Et que ces religions, si étranges qu’elles puissent apparaître pour le regard de nos habitants des «mondes civilisés», ont bien des choses à nous apprendre et ne méritent pas, en tout cas, le regard méprisant qu’elles ont dû endurer.
Bien qu’éloignée dans le temps, cette image des représentants des «religions africaines» présents à la réunion d’Assise ne manque pas de garder une signification forte. Pour la puissance invitante, l’Eglise catholique, cela voulait dire qu’elle acceptait désormais de reconnaître ces religions comme ayant part à la vérité. Mais cela voulait dire aussi qu’elle reconnaissait, de façon peut-être implicite, que l’évangélisation des populations africaines dès le début du XIXe siècle comportait au moins une part de violence et d’injustice. La question est à vrai dire difficile car la religion chrétienne est naturellement portée à l’expansion. Elle se conçoit comme dépositaire d’une «bonne nouvelle» (evangelos) : bonne nouvelle qu’elle a en charge de partager... Pas avec les Chrétiens bien sûr, car ceux-là l’ont déjà reçue : avec les non-Chrétiens ! Comment revenir sur un passé d’évangélisation et y voir une injustice et une faute ? Le débat n’est sans doute pas près de s’achever au sein de l’Eglise, qui balance entre la satisfaction et le remords.
Ce débat n’est guère présent chez nous, mais il pourrait. Car l’islam a mené aussi en Afrique une action missionnaire de conversions qui n’était pas moins brutale à l’égard de cette multitude d’expériences religieuses dont chacun se rend compte aujourd’hui à quel point il est injuste de les réduire à des pratiques sauvages et impies. Il est vrai que la religion musulmane est une religion qui est née sous le signe du rejet du polythéisme régnant au VIIe siècle en Arabie : polythéisme assimilé par elle à l’ignorance (jâhiliyya)... La question est cependant de savoir ce qui constitue précisément la «jâhiliyya» dans ces religions anciennes : le fait qu’elles soient polythéistes ou le fait que leur polythéisme instaure l’ordre d’un monde morcelé d’où la présence et la puissance d’un Dieu universel qui le gouverne se trouve niées ? Il y a un polythéisme qui porte en lui, en filigrane, le message monothéiste et il y a un monothéisme qui ramène vers l’ordre du monde morcelé de la jâhiliyya... Le jour où l’on comprendra cela, on comprendra aussi que la question épineuse qui agite les consciences chrétiennes depuis la réunion d’Assise est une question qui nous concerne aussi.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 05-09-2012


Commentaire

Contre les impostures de l’histoire

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si l’intellectuel doit rester en retrait ou s’il doit au contraire se rendre plus présent, à l’heure où le débat se résume souvent soit à une foire d’empoigne soit à un défilé de beaux parleurs, est une question qui est à la fois difficile à trancher et chargée d’enjeux.
Difficile de passer, presque du jour au lendemain, d’une vie monotone sous l’aile protectrice d’une dictature à une vie où l’on se trouve dans l’œil du cyclone de l’histoire. Comment se lever d’un bond et assumer son rôle d’acteur du récit quand on a les membres encore ankylosés de tant d’années de silence imposé ? Quand on s’aperçoit en plus que des forces venues d’ailleurs sont déjà là, à l’œuvre, qui essaient de l’écrire pour nous, ce récit ? Que quelques paragraphes sont déjà rédigés. Qu’une main invisible cherche à nous glisser la feuille sous la plume pour nous faire croire que nous en sommes l’auteur.
C’est vrai, on ne peut empêcher un mouvement de recul. C’est affaire d’honnêteté, après tout. Mais quoi, faut-il être naïf ? Oui, qui peut aujourd’hui ignorer que le monde entier avait intérêt à ce que cette révolution ait lieu et que, au moment où elle se déclarerait, il serait là pour accompagner, faciliter, déblayer le chemin... mais aussi, parce qu’on ne fait rien pour rien ici-bas : orienter, canaliser vers un scénario souhaité. Que cherchait donc le monde à travers cette révolution ?... Ou, si on veut, certains acteurs du monde ? A placer leurs pions pour s’assurer le contrôle de la région et de ses ressources ? Peut-être. Avouons cependant que c’est une curieuse façon de s’y prendre que, pour dépecer un pays de ses richesses, de faire en sorte que son peuple soit libéré de l’ancienne dictature qui muselait sa parole, de lui donner la possibilité de choisir ses gouvernants par les urnes. Puis, une fois que ces derniers seraient au pouvoir, de permettre à tous de les critiquer et de leur demander des comptes comme nous le faisons au quotidien.
Avant d’en arriver à ces hypothèses qui, même si elles ne sont pas dénuées de tout fondement, sont plus faites pour entretenir une certaine paranoïa que pour attiser la vivacité de l’intelligence, il serait bon d’envisager certaines évidences. A savoir que le monde ne peut plus aujourd’hui se payer le luxe d’un Islam qui resterait marginalisé, maintenu à l’écart de la responsabilité politique, repoussé dans le maquis d’où il n’aurait plus qu’à alimenter une délinquance armée dont les capacités de nuire sont redoutées non pas seulement par quelques-uns, mais par tous... Y compris par nous-mêmes. Et doublement : premièrement, parce que nous ne sommes pas à l’abri de la nuisance en question et, deuxièmement, parce que c’est la religion de nos pères et nos mères qui risque d’être durablement réquisitionnée et transformée en instrument de terreur et de mort. Et qu’il s’agit-là d’une perte de contenu que nous ne devrions pas accepter, ni vis-à-vis de nous-mêmes, ni vis-à-vis des générations: celles qui nous précèdent comme celles qui nous suivent... Car ce n’est pas en continuant d’expulser l’Islam du processus de notre devenir historique, en le bêtifiant et en le folklorisant, qu’on parviendra à le soustraire à ses prédateurs : c’est au contraire en en faisant un partenaire dans la construction de la modernité qu’on y arrivera. Que certains compatriotes, vivant sur le territoire ou à l’étranger, soient prisonniers de leurs représentations et ne soient pas capables de concevoir cela : c’est compréhensible. Mais les dés sont jetés, le pari est engagé. Le fait qu’un parti qui se réclame de l’héritage musulman ait pris part à l’aventure démocratique et que, quels que soient les écarts qu’on peut lui imputer, il n’ait pas renié ses engagements fondamentaux, veut bien dire que la donne a changé.
Le rôle de l’intellectuel n’est pas de se dérober indéfiniment ! Passé le mouvement de recul, il doit reconsidérer la situation, fourbir ses armes et s’avancer sur la scène publique. Non pas pour combattre de telle sorte qu’il se mettrait contre le mouvement de l’histoire, ni pour s’installer peut-être dans le rôle facile de l’insatisfait chronique. Il doit devenir celui à travers qui le pays s’approprie son initiative et la pense, dans ce vaste changement qui survient et pour que ce changement demeure salutaire. Ce n’est pas seulement pour faire justice au courage et au sang de ceux qui sont tombés face à la répression du dictateur, pas uniquement pour répercuter l’écho de ceux qui ont crié «Plus jamais peur», c’est aussi et surtout pour ne pas laisser le champ libre à tous ceux qui cherchent à faire commerce de l’inquiétude des gens afin de s’ériger, par la séduction, en idoles des foules et en dictateurs des consciences... Pour ne pas laisser le champ libre à ceux qui, esprits bouffons et narcissiques ou sophistes assoiffés de domination, veulent confisquer l’histoire à leur profit.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 04-09-2012

Commentaire

Journalistes : une discorde inattendue

La question de savoir si les journalistes  devaient se mobiliser pour défendre Sami Fehri est en principe une question qui n’aurait même pas à être posée. Comment ne pas voir qu’il existe un lien entre l’émission satirique que l’intéressé programme sur sa chaîne de télévision et le mandat de dépôt qui a été émis contre lui et qui fait référence à une affaire dont les principaux accusés sont aujourd’hui en liberté ? Sans même que Sami Fehri ait besoin de donner des détails qui corroborent cette thèse, comme il l’a fait sur une station de radio, il faut être bien diminué de la vue pour ne pas faire le lien. D’autant que, l’instant d’avant, l’on a vu le gouvernement procéder à des nominations dans le secteur des médias publics : des nominations dont plus d’un a pu dire, en raison de leur nature, qu’elles correspondaient à une volonté de s’assurer un contrôle sur le secteur de l’information.
Du côté du gouvernement, on a invoqué l’indépendance de la justice... L’argument est court, avouons-le ! Insuffisant, en tout cas, pour ramener au calme des journalistes qui considèrent, pour leur part, que le cas mérite amplement une réponse forte. Et ce, pour les raisons qu’ils estiment les suivantes : premièrement, on est en présence d’une entreprise qui vise à faire taire une émission à caractère politique parce qu’elle déplaît ; deuxièmement, le recours à des procédures judiciaires détournées pour parvenir à ses fins constitue une atteinte à l’indépendance de la justice et une façon de manipuler cette dernière afin de la tourner contre la liberté d’expression – pratique de triste mémoire, par ailleurs ; troisièmement, la justice transitionnelle est une affaire bien trop importante dans le contexte de notre transition démocratique pour qu’elle soit mise au service de règlements de comptes particuliers à travers des actions très sélectives...
Comment se fait-il que, dans ce contexte, des réticences se soient manifestées au sein de la profession des journalistes ? Au point que l’on parle de scissions ! Qu’y a-t-il dans ce dossier-là qui puisse susciter la moindre réserve quant à l’obligation de s’engager ? On pourrait liquider cette question d’un revers de la main en expliquant que les réfractaires sont victimes de leurs parti pris politiques. Ou qu’ils tombent dans l’amalgame qui consiste à considérer que, dès lors que l’affaire met en cause une figure de l’ancien régime et de ses réseaux maffieux, toutes les atteintes sont permises... Or, justement, il s’agit de bien faire la part des choses : le passé de Sami Fehri peut être aussi noir que possible, il ne doit pas servir de prétexte à des agissements qui nous ramènent en arrière...
On pourrait donc liquider ! Le problème est que cette affaire prend une tournure médiatico-politique qui a des prolongements dont la gestion n’est pas si facile... Le bureau du Syndicat des journalistes, qui a adopté une position solidaire à l’égard de Sami Fehri, fait aujourd’hui face à la critique suivante, ou plutôt à l’insinuation selon laquelle il réserverait sa mobilisation aux symboles de l’ancien régime et de l’argent sale. Et que, sous couvert de défense de la liberté d’expression, il se serait mis en réalité au service des forces contre-révolutionnaires qui usent de tous leurs moyens pour ramener l’ordre inique du passé dans le pays... Or il ne suffit pas ici de penser que de telles insinuations sentent l’excès et la mauvaise foi à plusieurs kilomètres : cela n’ôte pas le risque que l’image de la profession en sorte salie dans l’opinion la plus large de nos concitoyens. Il ne s’agit pas d’être convaincu soi-même, en interne: il s’agit de convaincre le peuple. Donc de répondre de façon qui soit assez pertinente et surtout assez sonore. Ce qui suppose, pour cela, que l’on exploite le relais des partis politiques et de la société civile... Est-ce que cette affaire en particulier est précisément celle autour de laquelle il était possible de compter sur un large soutien ? Est-ce qu’il n’est pas clair que ni le profil de Sami Fehri ni même la nature de l’émission qu’il produisait ne sont des cartes idéales qui permettent aux alliés possibles de s’engager aux côtés des journalistes en ayant l’assurance, en tête qu’ils auront l’air de défendre à la face de tous la cause de la démocratie et des objectifs sacrés de la révolution ? Ce qu’on observe est que les prises de position sont rares, embarrassées et prudentes. Car Sami Fehri incarne moins l’information au service du peuple qu’un sens des affaires qui ne recule pas devant des procédés pour le moins douteux. Et son émission incarne moins le triomphe de la vérité politique par l’humour que le triomphe du divertissement et de l’audimat par la satire politique...
Les raisons de s’engager sur une affaire peuvent être très valables : elles ne dispensent pas de faire preuve de pondération et de sens de l’anticipation. Pour l’avoir oublié, on n’a pas seulement gaspillé de précieuses munitions au profit de la défense de la liberté d’expression, on a aussi suscité des mécontents au sein même de la profession.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 30-08-2012







mardi 28 août 2012


Le compromis sacré

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si l’avant-projet de la Constitution que les commissions de la Constituante ont fait circuler est un «brouillon» qui résonne en harmonie avec l’esprit de la révolution ou qui, au contraire, flirte avec l’esprit de la dictature, dictature religieuse cette fois, cette question, si elle n’était pas dans les esprits, l’est devenue depuis peu. En effet, ce n’est pas de n’importe qui que nous devons l’affirmation que cet avant-projet de constitution serait «contre-révolutionnaire» : elle nous vient de quelqu’un qui peut se prévaloir d’une double autorité : académique et politique. Académique, car il s’agit d’un universitaire reconnu dans le domaine du droit public et auteur de plusieurs ouvrages. Et politique, car il a eu le privilège d’avoir présidé aux destinées de la première structure politique issue de la révolution et chargée d’en défendre les objectifs.
C’est à l’occasion d’une table ronde qui a réuni plusieurs experts constitutionnalistes que Yadh Ben Achour – c’est bien de lui qu’il s’agit – a fait ces déclarations. Pourtant, à parcourir le texte, on ne peut s’empêcher de se dire à part soi : «Si la constitution des Etats théocratiques ressemble à cela, c’est que ces derniers cachent diablement bien leur jeu !».
C’est vrai que, d’une façon plus générale, les dictatures – qu’elles soient religieuses ou non – ont très souvent prospéré sur des textes qui avaient toutes les apparences de la générosité à l’égard de la personne humaine. Elles l’ont fait à la faveur de tel article, de tel passage placé incidemment et qui semble sans importance au vu de la littérature juridique qui le précède et qui le suit dans le texte... C’est autour de cet article que tous les beaux principes sont progressivement vidés de leur substance et que, à leur place, surgit l’hydre de la dictature, avec ses têtes hideuses... Sommes-nous dans ce cas ? On peut et on doit le supposer. Mais faut-il s’enfermer dans ce scénario et commencer à crier au loup avant même de s’être fait de la question une idée claire ? Non, ce n’est pas nécessaire. Ni souhaitable, non plus.
Le passage qui suscite la plus grande méfiance est celui qui concerne la «criminalisation de l’atteinte au sacré».  Qu’entend-on au juste par sacré ? Et que veut dire «porter atteinte» au sacré ? Le flou autour de ces expressions peut être considéré à juste titre comme une porte ouverte à des mesures qui, sous couvert de défense du sacré, instaureraient une véritable terreur. Des événements récents sont assez vivaces dans nos esprits pour que l’hypothèse ne soit pas considérée comme simplement théorique... D’autre part, qui va avoir le dangereux privilège de décider de ce qui est sacré et de ce qui ne l’est pas ? L’autorité dont il se réclamera sera-t-elle de celles qui obéissent à la Constitution ou ne risque-t-on pas de glisser insensiblement, ici, vers une sphère d’autorité qui réduira tout l’édifice de notre future constitution au rang de pur exercice de style ?
Dans le même temps, il n’est pas interdit de se poser la question suivante : la vie religieuse des citoyens n’a-t-elle pas aussi des droits ? Est-il concevable que, au nom de la liberté d’expression, les croyances des uns et des autres soient livrées aux moqueries les plus sordides. Ou que fleurisse toute une culture qui repose sur la profanation de ce qui représente du sacré pour une partie de nos concitoyens ? C’est vrai qu’il existe une conception de la liberté qui valorise, en quelque sorte, les violations de la sphère du sacré... Et que certains parmi nous seraient peut-être tentés d’adopter cette conception pour leur propre compte. Parce qu’ils pensent quelque part, avec un certain courant philosophique, que les religions ne sont plus de notre époque et qu’il est temps de «faire le ménage», pour ainsi dire. Mais est-ce que le triomphe d’une telle conception de la liberté est précisément ce que la révolution qui a eu lieu chez nous est venue consacrer ? Si ce n’est pas le cas – et ce n’est manifestement pas le cas – alors la question de la défense du sacré se pose, si redoutable soit-elle. On ne l’évacuera pas en criant fort «Au loup, au loup !». Mais en réfléchissant au bon compromis : celui qui, tout en veillant à ne pas laisser à la dictature le moyen de s’inviter dans notre avenir à travers les maillons du filet, n’ouvre pas non plus la porte à une forme de violence qui s’autorise d’une conception particulière de la liberté et du progrès des hommes.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 27-08-2012

Commentaire

Complot : quand un train peut en cacher un autre !

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si la révolution du 14 janvier et, plus largement, le « Printemps arabe » correspondent à une initiative authentiquement populaire ou, au contraire, à une vaste manipulation dont on verrait mieux aujourd’hui les tenants et les aboutissants sur le plan régional et international, cette question hante désormais les esprits. L’hypothèse du « complot », en fait, n’a jamais été complètement absente. Nous l’avons vu apparaître avec netteté à l’occasion de la révolution libyenne, lorsqu’il est devenu évident que le peuple, dans ce pays voisin, n’était pas seul à mener le combat contre Kaddafi. Mais les tenants de cette lecture de l’histoire demeuraient dans une position relativement prudente face à l’argument invoqué selon lequel la communauté internationale ne pouvait laisser un peuple livré à lui-même face à un dictateur qui ne reculait pas devant l’usage des moyens lourds de son armée... Aujourd’hui, le caractère dictatorial et liberticide du régime syrien ne fait pas l’objet de contestation. L’armée de Bachar El Assad, quant à elle, n’est pas moins embarrassée que celle de Kaddafi quand il s’agit des moyens à mobiliser pour venir à bout de la « rébellion ». Et, surtout, les morts se comptent par milliers dans les villes syriennes. C’est pourtant dans ce contexte que la théorie du complot est sortie de sa réserve et ne craint plus de passer à un ton clairement offensif.
Qu’est-ce qui a changé dans l’équilibre des idées pour que la théorie du complot passe ainsi de la défense à l’attaque ? Il y a des données objectives. Tout d’abord, le théâtre des événements s’est déplacé dans une zone qui est le lieu d’un conflit ancien dont les protagonistes restent dans les esprits : l’alliance israélo-américaine dans le rôle du dominant d’une part, l’alliance palestino-arabe dans le rôle du dominé, d’autre part. Or, à partir du moment où les Etats-Unis se révèlent comme étant un acteur essentiel dans le soutien au processus démocratique du Printemps arabe, il devient possible d’avancer l’hypothèse selon laquelle ces révolutions arabes, loin d’être une fin en soi, un cadeau en hommage à la dignité de nos peuples et un accomplissement à la gloire de leur courage, comme on l’a cru naïvement au départ, ne seraient en réalité qu’un moyen dont jouent certains – qui sont des dominants - pour parvenir à leurs vieux objectifs géostratégiques dans la région. Dans cette optique, le régime syrien migre, dans la représentation de l’opinion d’une certaine intelligentsia arabe, du statut de bourreau de son peuple à celui de vaillant résistant à l’offensive américaine et à ce qui apparaît désormais comme ses « manœuvres » machiavéliques. Bien sûr, il va sans dire que l’image de la révolution en sort, non pas grandie, mais dégradée... Ensuite, la montée en puissance du camp islamiste dans les pays du Printemps arabe autorise une lecture – un peu rapide sans doute, mais qui séduit – selon laquelle tout le changement du paysage politique que l’on observe n’est en réalité que le fruit d’un deal, d’un accord préalable conclu entre les islamistes et les Américains : accord dont font les frais les modernistes, qui se considèrent à juste titre comme les détenteurs du mérite d’avoir hissé la nation arabe hors des affres de l’ignorance et de l’avoir poussée sur la voie du progrès et de l’indépendance... Et ce, justement, contre le courant islamiste ! Il y a là sans doute un sentiment de dépit et d’injustice dont il s’agit de prendre la juste mesure : il est tellement fort qu’il en vient parfois, pour ne pas dire souvent, à nier l’autorité du processus électoral et l’importance historique que représente la participation populaire au choix de ses dirigeants.
Et puis il y a des données d’un autre ordre. Elles expliquent pourquoi la théorie du complot n’est pas seulement un discours rendu possible par des circonstances qui ont changé, mais une arme de contre-attaque utilisée par un protagoniste qui sent ses intérêts menacés, voire son existence même. Elle explique le fait qu’elle prenne une tournure particulièrement virulente, indépendamment des éléments de crédibilité dont elle dispose. Et qu’elle favorise des attitudes de rejet franc des changements survenus sous nos latitudes, malgré les bénéfices politiques et culturels que ces changements entrainent, complot ou pas.
... Et si un complot en cachait un autre ! Et si la théorie du complot était elle-même le fait d’un complot !
Auteur : R.S.
Ajouté le : 21-08-2012

mardi 31 juillet 2012


Entretien avec : Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha

Il n’appartient pas à l’Etat d’imposer un mode particulier de se vêtir, de se nourrir, de consommer des boissons ou de suivre des coutumes

Il n’appartient pas à l’Etat d’imposer un mode particulier de se vêtir, de se nourrir, de consommer des boissons ou de suivre des coutumes
 Il y a quinze jours, le mouvement Ennahdha clôturait son 9e congrès à Tunis. Le parti islamiste y a validé l’option centriste et modérée. Dans le même temps, son Conseil de la choura favorisait dans son scrutin l’aile dure. La dimension politique se trouve-t-elle désormais concurrencée aujourd’hui par l’idéologie ? C’est autour d’une lecture des résultats du dernier congrès que La Presse a voulu s’entretenir avec cheikh Rached Ghannouchi, réélu président d’Ennahdha. Sondant les liens entre le passé et le présent, l’interview est également partie sur les pistes de l’histoire, tout en gardant pour repères l’actualité qui agite la scène politique aussi bien nationale qu’internationale. Après les vœux à l’occasion du mois de Ramadan, et sous l’œil vigilant d’une caméra, le Cheikh a apporté les réponses suivantes...

Le courant Ennahdha a aujourd’hui quarante ans : il a connu son tournant réformiste. Quand et comment s’est faite cette mutation ?
La mutation a eu lieu à la fin des années 70. En fait, le mouvement islamiste tunisien est passé dans son évolution par plusieurs étapes : la naissance à la fin des années 60, un début de développement, la maturation, le calvaire, très long, et enfin l’accès au pouvoir. A l’origine, nous avons tiré nos premiers enseignements des thèses réformistes venues d’Orient. A ce moment-là, la Tunisie a connu une désertification religieuse. L’Islam a affronté une stratégie de marginalisation. Aucune institution n’a été épargnée : ni la mosquée de la Zitouna et ses cheikhs, ni les fondements de la religion comme le jeûne, ni la fondation Waqf qui munissait les espaces religieux d’une autonomie financière par rapport à l’Etat. Il y avait dans la société tunisienne comme un sentiment que les gens ont été leurrés : l’Etat de l’indépendance est devenu une menace pour la religion ! Le mouvement islamiste commence à s’activer dans les mosquées avant de se déplacer à l’université au milieu des années 70 où se déroulaient une confrontation et des débats houleux entre les étudiants de gauche et les étudiants islamistes. Ce qui a permis de développer la pensée du mouvement en l’ouvrant sur les idéologies laïques et de gauche comme le communisme et en l’ancrant dans le terroir national tunisien. Des leaders comme Salah Karkar, Ali Laaridh, Abdelfattah Mourou, Abdellatif Harouni, Abdelaziz Temimi sont tous passés par les bancs des facultés. Le second facteur qui a permis la mutation dont vous parlez se situe à la fin des années 70. Lorsque la centrale syndicale a affronté le pouvoir, nous avons découvert la question sociale, dont nous n’étions pas conscients auparavant. Au même moment, le pays voit apparaître les prémices d’un mouvement démocratique dirigé par Ahmed Mestiri et Hassib Ben Ammar. Nous entretenions des relations soutenues avec le Mouvement des démocrates socialistes et considérions Ahmed Mestiri comme  notre maître, c’est celui qui nous a le plus initiés à la pensée démocratique ! A côté du MDS, nous avons également vu fleurir d’autres formations politiques, celles conduites par Ahmed Nejib Chebbi, Ahmed Ben Salah et également un mouvement de pensée critique par rapport à l’islamisme oriental, dirigé par le Dr H’mida Ennaïfer. En 1981, Bourguiba se dit prêt au pluralisme politique. Le 6 juin 1981, les islamistes déposent une demande de légalisation d’un parti baptisé alors le Mouvement de la tendance islamique (MTI). Dans sa déclaration initiale, le mouvement adopte l’idée de l’Etat démocratique, le principe du peuple comme source du pouvoir, le multipartisme, l’Etat territorial et bannit la violence...

On assiste à une modernisation de l’Islam qui est dans le même temps une «islamisation de la modernité» : jusqu’où, d’après vous, peut aller cette islamisation de la modernité et ne risque-t-elle pas de déboucher sur un conflit de civilisations... à partir du moment où il y aurait aussi une modernité chrétienne, juive, etc ?
Au contraire, il y a fécondation entre les civilisations, ou « tathakif ». C’est cela qui est premier, et non le conflit. Les civilisations ne s’affrontent pas, elles empruntent les unes aux autres et construisent les unes sur les autres. C’est pourquoi, quand elle s’est développée et qu’elle est entrée en contact avec les civilisations romaine, perse et grecque, la civilisation islamique a tiré profit de ces dernières. Les Occidentaux également, à l’époque de leur renaissance, ont traduit les vestiges de la civilisation arabe et musulmane, que ce soit en Andalousie ou ailleurs. Et nous aussi, aujourd’hui, nous bénéficions de l’expérience de la civilisation occidentale... mais sans la regarder comme le modèle exemplaire. Car les civilisations ne se dupliquent pas : il se produit ce que les figures de la réforme en Tunisie au XIXe siècle – Kheïreddine, le général Hassine, Ahmed Ibn Abi Dhiaf, Salem Bouhajeb – ont appelé «el iqtibes» : que l’on «traduise» tout ce qui est utile, tout ce qui s’avère utile dans les expériences des autres civilisations... L’Islam est sagesse. Il prend la sagesse partout où il la trouve... Le musulman recherche la vérité, la sagesse et ce qui est bénéfique, et chaque fois qu’il trouve dans une civilisation quelque chose de bon, il le prend... Car les penseurs musulmans sont tous d’accord pour considérer que l’Islam est venu afin de répondre aux attentes des gens, leurs attentes pour ce monde-ci et pour l’au-delà. Et que dans l’Islam, il n’y a rien qui contredise la raison : si nous y trouvons quelque chose qui est contraire à la raison, nous disons que cela ne relève pas de l’Islam, que c’est quelque chose qui a sans doute fait l’objet d’une mauvaise interprétation. Et si nous trouvons par ailleurs une vérité religieuse certaine, il n’est pas possible non plus qu’une vérité scientifique la contredise : c’est un principe dans la civilisation islamique ! Pas de contradiction entre raison et religion.
Par conséquent, il n’y a pas de problème pour nous dans le fait que les civilisations se rencontrent et que nous traduisions d’elles tout ce qui est bénéfique. Et nous sommes assurés que cela n’est pas en contradiction avec notre religion. Ibn Rochd, dans un texte que j’aime beaucoup et dont j’ai eu souvent l’occasion de parler — ce texte s’appelle «façl el maqal fi ma beyna’l hikmati wa chariaati mina’l ittiçal» (Le Traité décisif, Ndlr): el hikma, la sagesse, renvoie à la raison, aux expériences humaines, à la philosophie... — dit que nous ne pouvons pas imaginer une contradiction entre la sagesse et la charia. Car la raison est créée par Dieu, et la charia vient de Dieu, or il ne saurait y avoir contradiction entre deux produits venant d’une même origine... Donc nous ne craignons pas pour l’Islam en raison de la liberté. L’islam a pris naissance dans la mêlée... au cœur du monde et des civilisations : il n’appelle pas au repli sur soi, à ce que les musulmans s’enferment dans un rideau de fer. C’est pour cette raison que nous voyons, aujourd’hui, que l’islam avance dans le monde occidental. Il avance à Paris, à Londres... En profitant de la liberté ! L’islam s’étouffe chaque fois que la liberté est étouffée. Comme sous le régime soviétique, comme à l’ombre de Bourguiba ou de Ben Ali... La liberté est une des valeurs les plus importantes de la modernité. Et c’est un bien et une bénédiction.

A votre retour d’exil, vous avez affirmé vouloir céder la direction du parti aux plus jeunes. Pourquoi avez-vous renoncé à ce choix ?
J’ai annoncé ma décision de me retirer de la direction du mouvement pour me consacrer totalement au travail de réflexion sur les questions théologiques qui intéressent la umma islamique depuis le congrès de 2007. Or, depuis les élections du 23 octobre et la prise du pouvoir par Ennahdha, les choses se sont compliquées. Les leaders appelés à prendre le relais dans les structures dirigeantes se sont tous retrouvés au gouvernement et à l’Assemblée constituante : un facteur de déstabilisation du mouvement que nous voulons garder solide pour prendre part à cette transition démocratique. Je devais donc, de l’avis général de l’élite du parti, continuer le voyage avec le mouvement.

Seriez-vous le seul leader autour duquel il y ait consensus au sein du parti ?
Certes, l’instant actuel demande que règne en Tunisie un climat de concorde que favoriserait un président d’Ennahdha connu pour son islam modéré. C’est probablement ce qui a poussé des personnalités politiques nationales et de l’opposition à me conseiller de garder encore cette responsabilité. «Il y va de l’intérêt national», ont affirmé mes amis !

Le critère du passé militant – et en particulier carcéral – dans le choix des élus au sein du parti a prédominé lors du dernier congrès, au détriment du critère de la compétence. N’est-ce pas un problème pour un parti qui a pour ambition d’être un parti de développement, un parti au service d’un «modèle de développement», selon votre propre expression ?
Le congrès a dégagé un mélange qui regroupe trois catégories : celle de la prison, celle de l’exil et celle qui est restée dans la clandestinité. Tous les adhérents du parti n’ont pas été emprisonnés et tous n’ont pas été en exil: il existe une troisième catégorie. Cette catégorie est présente dans le parti ainsi que dans le gouvernement. Elle n’était pas en première ligne au moment de l’épreuve... Il s’agit de professeurs universitaires, de responsables dans la vie économique, qui ont poursuivi leurs activités... La prison représente une légitimité, sans aucun doute. Nous n’oublions pas Mandela et ce qu’ont représenté ses 27 ans de prison du point de vue de l’action militante... Donc la détention, l’exil et la persécution représentent une source de légitimité. Cette source ne va pas durer à l’infini, naturellement. A terme, l’efficacité et la compétence s’imposeront comme le critère... Une remarque cependant: les anciens détenus ne sont pas sans compétence. Ce sont des diplômés : des docteurs, des ingénieurs... Ils n’ont pas que la légitimité de la prison, ils ont aussi celle de l’institution éducative tunisienne, dont ils sont issus. Ils joignent la compétence scientifique à la légitimité militante... Quant à l’expérience pratique, elle s’acquiert. Mais si nous devions considérer que l’expérience est le critère principal, nous aurions maintenu le staff de Ben Ali. Tous les ministres sont nouveaux, qu’ils soient d’Ennahdha ou des autres partis. Nous sommes face à une révolution : la révolution remplace une génération par une autre, une école par une autre... Quoi qu’il en soit, l’équipe qui conduit le gouvernement ou qui conduit Ennahdha est un mélange constitué des détenus, des exilés et de ceux qui sont restés sur la terre «assiégée»... Ennahdha allie aujourd’hui la légitimité électorale à la légitimité du militantisme. Mais elle n’est pas privée de la légitimité de l’expérience, car une partie des ministres aujourd’hui sont des nahdhaouis qui sont restés à l’arrière...

L’élection du nouveau Conseil de la choura a permis de relever aussi que ce sont les figures de sensibilité salafiste qui forment aujourd’hui l’élite dirigeante du parti. Comment allez-vous concilier cette physionomie «dure» avec les orientations politiques qui, elles, font prévaloir la modération ? Ne risque-t-on pas, à terme, d’assister à un changement d’orientation ?
Le mouvement Ennahdha se distingue des «partis de fer» par le fait qu’il intègre plusieurs sensibilités. D’ailleurs, une des caractéristiques des grands mouvements politiques réside dans leur ouverture sur la différence du point de vue des manières de voir et de réfléchir. Tout le monde sait à quel point le style de pensée de cheikh Abdelfettah Mourou diffère du mien, ce qui ne l’empêche pas  de constituer un des piliers du mouvement et d’y bénéficier d’une grande popularité. En même temps, d’autres au sein d’Ennahdha, portés par plus de rigueur, ne partagent point cet esprit d’ouverture qu’incarne  cheikh Abdelfettah. Ennahdha mêle des militants proches du salafisme à ceux qui se rapprochent de l’aile libérale et à ceux apparentés au centrisme. Nous sommes unis sur la base de trois principes.  Primo, l’Islam est un «toit», une limite que personne ne dépasse, que personne ne remet en question. Secundo, il y a une unanimité autour de l’adoption de la démocratie comme système politique avec tout ce qu’il entraîne comme valeurs : égalité entre les sexes, multipartisme,  droits de l’Homme...In fine, tous au sein du mouvement acceptent la volonté des institutions et non pas celle des individus. Ainsi lorsque s’est posée la question d’inscrire oui ou non la charia dans la constitution, les débats dans le cadre du comité constitutif d’Ennahdha ont été très longs. Mais lorsque nous avons renoncé à introduire une référence à la charia dans le préambule de la nouvelle constitution, tout le monde a adhéré à cette décision, y compris les plus radicaux. Nous n’avons pas connu de scissions à la suite de cette affaire, ni d’ailleurs lors de la nomination de Chedly Ayari en tant que nouveau gouverneur de la Banque centrale. Pourtant, le parti est passé par une grande épreuve à cette occasion ! Une aile très étendue a refusé une telle nomination. Encore une fois, les discussions qui se sont déroulées dans le cadre du bureau exécutif ont demandé des heures et des heures d’échange. Il a fallu ensuite convaincre notre groupe parlementaire de voter comme un seul homme. Telle est Ennahdha, un grand mouvement capable d’abriter plusieurs sons de cloche, mais lorsque ses institutions prennent une décision, tous s’engagent, dans un esprit de discipline, à l’appliquer !

Le dernier congrès a permis aux membres du parti de faire le point sur un certain projet de société, où il est question de la place de la femme et de celle des jeunes, de l’éducation, de la famille, de la culture... En quoi consiste ce projet de société ?
Ce projet se caractérise par le fait qu’il donne la priorité à la société par rapport à l’Etat. Notre capital le plus important, c’est la société, ce n’est pas l’Etat. La priorité dans ce projet est donc à la société, et cela veut dire à la culture, aux organisations de la société civile... Le pouvoir a sa place dans ce projet, mais cette place, c’est qu’il exprime la société, la reflète. Son rôle n’est pas d’imposer à la société ce qu’elle ne veut pas. C’est la différence entre notre projet et celui de Bourguiba. Le projet bourguibien a accordé à l’Etat la plus grande importance : c’est l’Etat qui est la locomotive et il tire la société, par ses lois, ses institutions, un type d’enseignement... L’Etat domine l’information, les institutions de la société civile... Et si tout cela ne suffit pas, il sort le bâton. C’est cela le projet bourguibien... Bourguiba avait un projet pour la modernité et il réquisitionnait les organes de l’Etat afin de l’imposer. C’est à l’image d’un médecin qui considère son patient comme étant dénué de raison : une fois qu’il a identifié le remède, et si le patient n’est pas convaincu, il le ligote, le drogue et lui impose les remèdes nécessaires... Pour lui, la société tunisienne est le malade et lui est le médecin : il doit imposer le médicament, même s’il est amer... Bourguiba avait du mépris pour la société tunisienne : il la trouvait arriérée, attachée à la religion, tandis que lui portait un projet de modernité... Nous ne croyons pas en cette approche: c’est à la société de mener la marche. Notre arme, c’est la persuasion, non la soumission, et il appartient à l’Etat d’exprimer la société. Même pour la chariaa : l’Etat applique de la charia ce que la société en accepte. Ce qu’elle n’accepte pas, l’Etat n’a pas le droit de l’imposer : il n’a pas le droit d’imposer aux femmes une tenue particulière... Ni de supprimer une tenue particulière. Ce n’est pas dans ses prérogatives. C’est la société qui, à travers le dialogue, le débat, l’information et les conférences, cristallise ses pensées. Et toute idée qui germe dans la société, l’Etat la recueille : elle se transforme en programme. Mais il n’appartient pas à l’Etat d’imposer un mode particulier de se vêtir, de se nourrir, de consommer des boissons, de suivre des coutumes... Ce n’est pas à l’Etat d’imposer une religion aux gens, d’imposer l’Islam : la question de l’Islam relève de la société. Le rôle de l’Etat est de préserver la paix civile et de présenter des services. Il n’est pas d’imposer un type particulier de pratique religieuse ni un type particulier de modernité. Car la société n’est pas un malade tandis que l’Etat serait le médecin : l’Etat est au service de la société. C’est d’elle qu’il prend les ordres...
Et cette conception (de l’Etat-médecin, ndlr) nous vient de la culture française. Car l’Etat français, c’est lui qui a donné naissance à la nation française. C’est lui qui est le gardien de l’identité. Quand quelque chose menace l’identité, il intervient... Nous ne croyons pas en cet Etat gardien. C’est à la société de préserver son identité...

Bourguiba n’a-t-il à ce point rien apporté de positif à la Tunisie? Des pays voisins nous envient aujourd’hui encore ses actions en faveur de la diffusion de l’enseignement et la promulgation du Code du statut personnel...
Son règne n’a engendré que dictature et répression ! Il ne faut pas encenser Bourguiba, ni le couvrir de lauriers. Parlons donc d’éducation : si Ben Youssef avait pris le pouvoir, cela signifie-t-il que la Tunisie aurait sombré dans l’ignorance ? L’histoire a voulu que la Tunisie n’ait d’autre perspective de développement  que de parier sur ses ressources humaines, à défaut de richesses naturelles conséquentes. Et puis, si on comparait la Tunisie en matière d’éducation avec d’autres pays arabes, on se rendrait compte que les indicateurs du Liban, de la Jordanie et de la Palestine sont meilleurs que les nôtres.  Quant à la liberté des femmes, savez-vous que c’est cheikh Djaiet, ancien ministre de la Justice sous les beys, qui a rédigé la première version du CSP ? Le Code du statut personnel s’inscrit tout bonnement dans une forme d’Ijtihad.

Vous avez annoncé les derniers jours du congrès d’Ennahdha l’imminence d’un remaniement ministériel, qui a été finalement reporté à la fin de l’été. Pourquoi ?
Je ne suis pas le chef du gouvernement pour prendre une telle décision : j’ai dit simplement qu’après sept mois de travail, je m’attendais à un remaniement à la suite de l’évaluation de l’action de la Troïka. A mon avis, ce changement gouvernemental pourrait avoir lieu à l’ouverture de la nouvelle année politique.

Beaucoup attirent l’attention sur le fait que le régime parlementaire représente un risque en tant que passage possible de la dictature d’une personne à la dictature d’un parti et que, par ailleurs, cela vide la fonction de président de la République de toute sa substance, en tant qu’élément d’équilibre du pouvoir exécutif. Que répondez-vous à ceux qui font cette analyse ?
Ces propos comportent des contre-vérités. Tous les régimes ont leurs côtés positifs et leurs côtés négatifs. Mais que l’on présente le régime parlementaire comme un régime de dictature, c’est une chose étrange. Qu’on nous donne un seul exemple de régime parlementaire dans le monde qui soit dictatorial! Les régimes parlementaires correspondent aux plus vieilles démocraties et aux plus stables : les régimes allemand, suédois, espagnol, anglais, turc... La plupart des régimes démocratiques sont parlementaires. Cette analyse qu’on fait est liée au fait qu’on s’attache à une situation particulière : c’est la crainte qu’un parti domine le pouvoir. Par conséquent, il faudrait fixer le régime politique à la lumière de cela... Aujourd’hui, nous voulons une constitution pour le pays. Et une constitution ne peut pas être conçue en fonction de ce qui existe sur la scène politique au moment présent. La situation va changer demain. Si Ennahdha est aujourd’hui un grand parti, il ne le restera pas éternellement. Et si d’autres partis sont petits, ils ne le resteront pas non plus pour toujours. Alors pourquoi établir le régime politique sur la seule base de la crainte qu’Ennahdha domine le Parlement... Si Ennahdha domine le Parlement, ce n’est pas la fin du monde : il ne le fera pas toujours. Il n’y a pas de partis qui soient éternels dans les démocraties. Par nature, le pouvoir use... Il a un pouvoir d’usure. Par conséquent, pourquoi voulons-nous fixer la réalité constitutionnelle en fonction d’une situation politique qui est changeante ? Le plus grand danger aujourd’hui, ce n’est ni le régime présidentiel, ni le régime parlementaire, c’est le régime qui n’est ni l’un ni l’autre : un régime sans tête ! Le pire, c’est ce régime sans personnalité, sans centre de décision. Dans le régime parlementaire, le centre de décision, ce sont le parlement et le gouvernement qui en sont issus. Dans le régime présidentiel, c’est le président... Il est dangereux que le pouvoir exécutif se trouve divisé. Cette division, entre président et chef de gouvernement, est source de problèmes. Nous l’avons vu avec le régime français dans certaines situations... Par conséquent, nous ne devons pas concevoir le régime politique en fonction de la scène politique actuelle, mais en ayant à l’esprit qu’il va durer 50, 60, 100 ans. L’équilibre des forces politiques, lui, est variable : un grand parti peut se scinder demain et se transformer en plusieurs partis... Ce qui doit commander dans cette question, c’est l’intérêt de la Tunisie. Quel est le meilleur régime pour la Tunisie ? Et cela à la lumière de notre expérience... Notre expérience, c’est que l’Etat a été absorbé par le président. Tout notre malheur nous est venu du régime présidentiel, dans lequel le pouvoir du président est devenu hégémonique. Et, au cours des derniers mois, le pays a vécu des moments difficiles liés aux tensions entre le président et le chef du gouvernement. Parce que le pouvoir exécutif s’est divisé. Le problème a failli encore se poser au sujet de la nomination de Chedli Ayari à la tête de la Banque centrale : le président a pris une décision et les autres parties se sont trouvées devant le fait accompli, soit qu’elles signent soit que la machine s’enraye. Nous avons vu des partis se scinder en raison de cela. Ennahdha a connu elle-même une secousse importante suite à la défense de cette décision: car la chute de cette décision, c’est la chute de la parole du président, et cela ne sied pas... Donc, il ne faut pas que le régime comporte en lui un vice, celui du conflit au sein de l’exécutif.
Nous disons par conséquent que notre expérience du régime présidentiel est douloureuse. Et c’est ce qui nous pousse à transférer le pouvoir au parlement. Mais si la majorité des Tunisiens venait à refuser le régime parlementaire, il ne faut pas qu’on se tourne vers un régime présidentiel bicéphale... Il faut se tourner vers le régime présidentiel !

Comme avant ?
Non, pas comme avant : avant, c’était le présidentiel despotique. Le régime américain, par exemple, est un régime présidentiel. Le président peut opposer son veto au Congrès... Il maîtrise la politique étrangère, la politique de défense... tandis que le parlement dispose de tout le pouvoir législatif. L’un a le pouvoir exécutif en entier, l’autre a le pouvoir législatif en entier. Il n’y a pas de Premier ministre : c’est le président qui incarne le gouvernement. Si on choisit le régime parlementaire, le pouvoir du président ne dépassera pas celui d’être un symbole de l’unité du pays. Son pouvoir est l’arbitrage: lorsque les pouvoirs entrent en conflit, on se tourne vers lui. Mais que l’on dispose deux têtes dans l’exécutif, cela revient à semer les germes de la discorde...

Vous avez déclaré que les jeunes salafistes vous rappelaient votre jeunesse. Est-ce pour cette raison qu’ils sont traités avec une clémence qui rappelle l’amour filial. En contrepartie, on a usé d’une sévérité excessive envers les deux jeunes de Mahdia ayant publié sur Internet des caricatures du Prophète. Pourquoi ce « deux poids, deux mesures » dans le traitement des jeunes «fauteurs de troubles» ?
C’est la première fois que j’entends parler de l’affaire de Mahdia. J’étais probablement en voyage lorsque ce procès a eu lieu. Je ne sympathise pas avec ceux qui enfreignent la loi bien que je puisse comprendre les motivations des uns et des autres. Oui la jeunesse salafiste me rappelle ma propre jeunesse et ma propre réaction par rapport à l’extrémisme bourguibien de ces années 70. Les années 90 ont engendré une autre génération en colère, à cause de la tombée en déshérence de l’Islam. Ces années-là ont été catastrophiques pour la religion : les mosquées, devenues un espace de glorification de Ben Ali, ont été désertées, les livres théologiques ont disparu des librairies, plus aucune fille ne se couvrait la tête... Certains parmi les fils des militants islamistes sont devenus salafistes ! C’est une génération née en l’absence de ses pères et qui a grandi en écoutant, telle une litanie, des histoires de tortures et de souffrances. Elle a malheureusement trouvé ses seuls repères dans les chaînes satellitaires orientales, d’obédience salafiste. Je suis convaincu que, d’ici 10 à 15 ans, la Tunisie récupérera les salafistes comme elle nous a réconciliés avec l’Islam local modéré. Etonnante est la capacité de ce pays d’acclimater les plantes les plus récalcitrantes. 

On considère que beaucoup de mosquées ont servi de tribunes politiques lors des dernières élections... Quelles garanties avons-nous que nous n’allons pas retomber, pour les prochaines élections, dans ce scénario qui fausse la règle de l’équité dans le jeu politique ?
Cette version des faits n’est pas exacte. Les perdants aux élections expliquent leur défaite par... je ne dirais pas des mensonges, mais des réalités faussées. «Pourquoi les candidats d’Ennahdha ont gagné ? », disent-ils. «Parce qu’ils ont utilisé les mosquées !». Or ils n’ont apporté aucune preuve d’un imam qui aurait appelé à voter pour Ennahdha... Nous avons des candidats qui étaient des imams : nous leur avons demandé de renoncer à leur fonction religieuse. Il faut donc à ces gens qui n’ont pas eu la réussite de leur côté le 23 octobre dernier qu’ils s’obligent à faire face à la réalité de la situation, au lieu de lancer des accusations selon lesquelles Ennahdha aurait acheté les votes contre de l’argent ou aurait utilisé les mosquées... Il n’y a pas de preuve à ce sujet. Qu’ils cessent de fuir la réalité, qu’ils révisent leurs idéologies et leur relation avec le peuple. D’autre part, nous n’avons jamais dit que les mosquées ne devaient pas se mêler de politique : l’Islam est tout entier de la politique ! Et l’islam est venu pour changer le monde: il n’est pas venu seulement pour que les gens aillent à la mosquée, à la Mecque et au Paradis. L’Islam est venu pour changer l’économie, pour changer les mœurs, l’éducation, les arts et les lettres... Mais pour les changer selon la raison : par la persuasion et non par la contrainte (tarhib). Aucun musulman qui comprend sa religion ne dira que l’Islam n’a pas de lien avec la politique. L’Islam est entièrement politique. Mais ce que nous avons dit et que nous disons encore, c’est d’éviter de lier les mosquées aux partis politiques: qu’elles deviennent des tribunes au service de tel parti contre tel autre... Par conséquent, nous faisons la distinction entre la politique et l’activité partisane. Oui à la politique dans les mosquées, mais dans la modération, et non à l’action partisane : la mosquée n’appartient pas à un parti ou un autre... Ben Ali faisait cela, et le RCD : les prêches servaient à défendre la politique de l’Etat et à faire les louanges du «défenseur des masses et de la religion». Nous, nous disons que les mosquées sont à Dieu...

Les salafistes contrôlent près de 500 mosquées, des appels au djihad pour la guerre en Syrie y résonnent. D’autre part, un parti salafiste a reçu un visa au cours de cette année. N’y a-t-il pas de risque pour qu’ici encore les imams influencent par leurs prêches le scrutin du prochain rendez-vous électoral ? 
Ce chiffre est exagéré à mon avis. Il n’est pas interdit d’évoquer le drame du peuple syrien musulman dans les mosquées. Mais nous ne voyons pas ici d’intérêt pour le djihad, ni d’enrôler la jeunesse tunisienne dans un conflit qui reste très complexe, d’autant plus que les Syriens n’ont pas demandé à la jeunesse musulmane à les rejoindre sur le front de la bataille. Selon le ministre des Affaires religieuses, seules quelques dizaines de mosquées restent entre les mains des salafistes.

La crise syrienne devient l’enjeu d’une confrontation entre grandes puissances : est-ce qu’il n’y a pas de risque que les peuples arabes soient instrumentalisés autour de cette affaire au service des intérêts d’une partie contre l’autre ?
C’est la réalité : il y a de grands intérêts internationaux qui s’affrontent en Syrie et celui qui paie, c’est le peuple syrien. Mais le peuple syrien, comme tous les peuples de la région, il est de son droit de gagner sa liberté. Il fait face à un régime dictatorial, le plus dur dans la région. Le régime de Ben Ali était beaucoup moins dictatorial en comparaison. Il n’y a pas d’oxygène en Syrie : pas de syndicats, pas de presse. Le régime repose sur les renseignements et sur la répression. Et cette répression est censée se justifier au nom de la défense de la résistance. Mais il n’est pas écrit au ciel que le peuple syrien doive payer le tribut de la libération de la Palestine... Alors que la Palestine n’a pas été libérée et le Golan n’a pas été libéré. Il s’agit de slogans rhétoriques. Nous devons, nous les Arabes, arrêter de marchander notre liberté : que quelqu’un vienne nous dire: «Je vais libérer la Palestine... Donc renoncez à votre liberté...» Ces marchés sont des marchés perdants, et nous n’en avons rien récolté si ce n’est le malheur. Depuis que Abdennasser a proclamé qu’aucune voix ne surpasse celle de la lutte, nous n’avons eu ni notre liberté ni la libération de la Palestine. En fait, la libération de la Palestine passe par la libération des Arabes et de leur volonté... Par conséquent, le peuple syrien n’a pas à rester éternellement privé de liberté sous prétexte que Bachar, que la famille des Assad qui s’est imposée par le feu et le fer sur le peuple, soutient la résistance. Et nous ne comprenons pas comment le leader Hassan Nasrallah annonce qu’il met tous les moyens de la résistance au service d’El Assad.

Le parti Nida Tounès, dirigé par Béji Caïd Essebsi, a l’air de déranger les militants d’Ennahdha. Représentera-t-il à votre avis le vrai adversaire politique du mouvement lors des prochaines élections ?
Je ne le pense pas. Nida Tounès est le parti numéro 140 ou 141. Nous vivons dans une sorte de marché libre, à chaque mouvance de présenter sa marchandise... Le peuple saura choisir. Nous ne représentons pas le parti du hasard et nous n’avons pas été élus à défaut de l’existence d’un autre parti. Ennahdha ne craint pas l’émergence de nouvelles formations politiques : au contraire, plutôt que l’émiettement, nous préférons qu’apparaissent trois à quatre fronts en Tunisie qui assureraient une alternance au pouvoir. Nous sommes loin d’estimer que Nida Tounès puisse incarner un vrai adversaire pour le mouvement parce qu’il évoque un parti hybride où se mêlent aux bourguibiens des rcdéistes et des gens de gauche. Son idéologie n’est pas claire.

Quelle est votre position concernant la question de la mise à l’écart des Rcdistes pour les prochaines élections ?
Nous sommes favorables à l’éloignement des symboles de l’ancien régime, en considérant qu’ils représentent une voix opposée à la Révolution... Je ne parle pas de ceux qui sont de simples adhérents et qu’on compte par millions : je parle des symboles, de ceux qui occupaient des postes au niveau du pouvoir du RCD ou du pouvoir de l’Etat...

Même s’il n’y a contre eux aucune affaire de corruption... ?
Ceux qui sont dans ce cas passent devant les tribunaux pour crimes. Mais là, je parle d’exclusion politique !

L’ouverture du congrès a été marquée par la présence de Khaled Mechaâl, leader du Hamas... Dans quelle stratégie cela s’inscrit-il, du point de vue de vos ambitions de servir la cause palestinienne et du point de vue de vos ambitions de servir la paix dans le monde, sachant que le Hamas s’oppose à toute démarche de négociation ?
Nous avons invité Khaled Mechaâl en tant que symbole de la cause la plus importante de la Oumma et qui fait l’objet d’un consensus de la part des Tunisiens. Si les Tunisiens sont d’accord sur une chose, c’est sur le droit des Palestiniens et sur le refus de l’injustice dont ils ont été l’objet. Khaled Mechaal est un symbole. La Tunisie a reçu et ne cesse pas de recevoir des symboles de la cause palestinienne : Arafat, Abou Mazen, Abou Jihad, Ismaïl Hniya, Khaled Mechaâl... Et demain, elle pourrait en recevoir d’autres. Et ces gens-là se considèrent comme étant les hôtes du peuple tunisien et non les hôtes d’Ennahdha, et ils ont été accueillis avec chaleur par différentes composantes du peuple tunisien : ils ont été reçus par des représentants de l’Etat, par le président, par Ben Jaâfar et par le chef du gouvernement, par des partis de l’opposition...

Kamel Jendoubi, l’ex président de l’Isie, qui se dit prêt à continuer le travail entamé par son instance,  a annoncé dernièrement que les élections étant un processus, il était techniquement impossible d’organiser les prochaines élections d’ici le printemps 2013. Qu’en pensez-vous?
Ses déclarations peuvent être également interprêtées comme une manière d’inciter les institutions concernées par la préparation des élections à accélérer la mise en place du dispositif électoral. Kamel Jendoubi est un ami et un grand militant. Nous lui vouons beaucoup de respect. Il ne faudra pas se passer de cette expérience qu’il a menée lors du prochain rendez-vous électoral !

 Profil
1941 : Naissance à la Hamma de Gabès dans une famille de Nassériens convaincus.
1954 : Rejoint les bancs de l’Université islamique de la Zitouna.
1964 : Quitte Le Caire pour l’université de Damas où il poursuit des études de philo.
1968 : S’inscrit à la Sorbonne (sciences de l’éducation) et rejoint le groupe Tabligh.
1969 : Rencontre Abdelfettah Mourou et décide de rester en Tunisie pour enseigner la philo aux élèves du secondaire.
1981 : Fonde avec Mourou et H’mida Enneïfer le Mouvement de la tendance islamique (MTI).
1981 : Est condamné à 10 ans de prison. Il est relaxé trois ans plus tard.
1987 : Est condamné aux travaux forcés à perpétuité avant d’être relaxé par Ben Ali quelques mois plus tard.
1989 : Le MTI devient le Mouvement Ennahdha. Rached Ghannouchi s’exile tout d’abord en Algérie puis, dès 1991, en Grande-Bretagne.
2011 : Retour d’exil le 30 janvier.
2011 : Ennahdha obtient la majorité relative aux élections de l’Assemblée constituante du 23 octobre 2011.
2012 : Est réélu président du parti lors du 9e congrès du mouvement en juillet.
 
Auteur : Propos recueillis par Olfa BELHASSINE et Raouf SEDDIK
Ajouté le : 31-07-2012