samedi 24 décembre 2011

Editorial

L’équation délicate de la relance

NOUS voici donc arrivés à ce moment tant attendu où l’Etat est en position de reprendre les choses en main et d’agir afin de changer l’ordre des choses sur le terrain. L’affaire est loin d’être simple puisque les revendications repartent en ce moment de plus belle, malgré les appels lancés par le nouveau président de la République. Le secteur public, on le sait, ne pourra pas à lui seul relancer la locomotive de l’économie : son rôle est d’appoint. M. Hamadi Jebali, chef du gouvernement, a annoncé dans son programme de gouvernement que l’Etat créerait quelque 20.000 emplois durant l’année qui vient. Cela est sans doute un point positif, à condition bien sûr de s’en donner les moyens réels et de traduire cette vague attendue de recrutements en une amélioration de la qualité du service public en général, et non en une charge supplémentaire pour le budget. L’allocution du chef du gouvernement fait aussi référence à la possibilité de recueillir des investissements de l’étranger, qui seraient un précieux appoint. Un souhait auquel il reste cependant à créer les conditions favorables car, pour l’instant, les échos sont ceux d’usines étrangères qui, de guerre lasse, mettent la clé sous le paillasson.
L’équation est simple : comment redonner au pays son attractivité économique, non seulement pour les investisseurs nationaux, dont beaucoup ont été échaudés par les événements qui ont suivi la révolution, mais aussi pour les investisseurs étrangers. Comment le faire alors que, comme l’a rappelé hier le président Marzouki face aux patrons, le phénomène des sit-ins exprime un besoin de donner libre cours à une tendance entravée pendant si longtemps : celle de contester, de revendiquer et de réclamer des droits dont beaucoup sont légitimes.
Certes, on ne voit pas comment on pourrait dépasser cette situation d’impasse sans une trêve, autour de laquelle tout le monde aurait à se rallier et à laquelle les partenaires sociaux auraient à travailler. Donc à une disposition partagée à réfréner ses exigences. Le problème est qu’il ne suffit pas d’en lancer le mot d’ordre. Le risque existe même d’attitudes d’obstination qui maintiendraient la situation du pays dans un statu quo aux perspectives déplorables.
Le problème demeurera compliqué tant qu’une partie de la société se sentira seule à faire des sacrifices, ou qu’on exigerait d’elle qu’elle en fasse plus que les autres... La bonne alchimie du moment consiste, en réalité, à réaliser cet équilibre dans le sacrifice consenti qui fait que, tout d’un coup, ce dernier est accepté volontiers, de bon coeur, et avec du coeur à l’ouvrage en prime. Ce moment, il ne semble pas qu’on y soit parvenu : face à ce pouvoir dont on a tant attendu la venue, l’heure est aux exigences, et à l’écoute...
Ajouté le : 24-12-2011

vendredi 23 décembre 2011

Formation du gouvernement

La «fuite de la veille»

La «fuite de la veille»
 On s’interroge sur le sens de ces fuites qui, de façon répétée, nous livrent la composition du prochain gouvernement tout en étant accompagnées de la classique mise au point en provenance des ténors de la coalition et en particulier des proches du chef du gouvernement, M. Hamadi Jebali : de telles fuites, rappelle-t-on, ne sont pas fondées et seule est vraie la composition qui fera l’objet de l’annonce officielle... Certes. Mais d’aucuns se demandent si de telles fuites ne sont pas quand même plus ou moins orchestrées pour servir de ballons d’essai. L’autre hypothèse étant plus simplement que l’on peine à s’entendre, aussi bien à l’intérieur des trois partis de la coalition qu’entre eux. En tout état de cause, tout cela est en principe derrière nous, puisque nous attendons pour aujourd’hui cette présentation officielle tant attendue du nouveau gouvernement.
Si, de la première fuite à la seconde, quelques modifications se sont manifestées, dont chacun appréciera les motivations selon ses analyses ou ses spéculations, nous verrons si une nouvelle différence est à constater entre la liste officielle et celle qui nous est livrée par l’ultime fuite, la «fuite de la veille», pour ainsi dire.
D’ores et déjà, il faut relever quelques enseignements de cette dernière fuite, si on la compare à celle qui la précède et qui peut en être, en quelque sorte, une «correction». Premièrement, le nombre des membres du gouvernement passerait de 51 à 41. Mais on signale en même temps que quatre autres personnes pourraient être des ministres conseillers auprès du chef du gouvernement, sans avoir le droit de sièger au conseil des ministres. Ce qui, si on devait les compter malgré tout, relèverait le nombre total des ministres et des secrétaires d’Etat à... 45: un chiffre qui est finalement assez proche du précédent. Deuxièmement, on assiste à la suppression de ce «gouvernement dans le gouvernement» constitué auparavant de 7 ministres délégués et de 3 ministres conseillers, tous rassemblés autour du chef du gouvernement. Troisièmement, des noms comme Tarek Dhiab ou Moncef Ben Salem, respectivement au ministère de la Jeunesse et des Sports et au ministère de l’Enseignement supérieur, seraient maintenus malgré des contestations qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux et en dehors...
Auteur : R.S.
Ajouté le : 22-12-2011

Figures et concepts

Thalès, ou l’aube de la Raison

 C’est une des curiosités des choses de ce bas monde que ceux qui ont été à l’origine des révolutions les plus profondes dans l’histoire de l’humanité n’ont pas du tout eu conscience que leur geste ou leur pensée pouvaient avoir les conséquences qu’ils ont eues. Il est même probable qu’ils ne le soupçonnaient pas le moins du monde. Et, du reste, tel n’était pas leur souci de marquer l’histoire d’une pierre blanche... C’est toujours de façon rétrospective, à la faveur d’un travail de mémoire et d’analyse, que cette dimension révolutionnaire est aperçue. Et ce travail, qui est fait par d’autres, peut avoir lieu longtemps après la mort de l’intéressé. Chez nous, en Tunisie, où une révolution vient d’avoir lieu dont la paternité est attribuée à un jeune issu du peuple, dont le geste désespéré a revêtu une charge symbolique à grande puissance de contagion, la rapidité avec laquelle a été fait le lien a quelque chose d’exceptionnel. Il n’est d’ailleurs pas exclu que les historiens corrigeront plus tard certains aspects, en faisant ressortir par exemple le fait que le personnage de Mohamed Bouazizi n’a pu jouer ce rôle initiateur que parce que c’était un antihéros : c’est en tant que tel que le peuple tout entier pouvait s’identifier à lui et reprendre à son compte son geste... Et, par conséquent, à travers lui, c’est en réalité le peuple lui-même qui est le véritable auteur de la révolution tunisienne...
Abraham, dont il a été question la semaine dernière dans cette rubrique, est également l’auteur d’une révolution, celle-là religieuse, et dont la portée n’est pas achevée 4.000 ans plus tard, puisqu’il a initié une tradition dont le message donne lieu à des ramifications dont on attend peut-être que d’elles se dégage un jour quelque chose comme une synthèse. Or le récit de sa vie, tel qui nous est rapporté, ne laisse en rien trahir le souci d’une telle entreprise : Abraham fut l’homme de la crainte et du tremblement devant cette puissance invisible qui n’avait rien à voir avec le panthéon mésopotamien. C’est au fil des générations que se forme progressivement la conscience que la conduite religieuse qu’il a initiée représente un héritage qu’il s’agit de préserver, y compris à travers des coutumes spécifiques à faire respecter par ses descendants.
Thalès, que les écoliers connaissent surtout pour son théorème relatif au triangle rectangle, figure parmi les révolutionnaires de grande envergure et cela n’a pas grand-chose à voir avec son théorème. D’ailleurs, ce pour quoi il doit être considéré comme révolutionnaire n’a donné lieu à aucun écrit de sa part. Nul manifeste, nulle annonce publique... Cet homme, né il y a quelque 2.635 ans et à qui certains historiens de son époque attribuent des origines phéniciennes, fut d’abord un commerçant. On parle également à son sujet d’une enfance et d’une jeunesse passées en Egypte : c’est là qu’il aurait recueilli ses connaissances en mathématiques, dont les Grecs, à son époque, étaient encore presqu’entièrement dépourvus... Bref, c’est un homme qui a navigué : sur les mers et à travers les cultures. Thalès est aussi quelqu’un qui a joué un rôle politique, et militaire même, dans sa cité de Milet : ville située dans la partie orientale de la Grèce, l’Ionie, de l’autre côté de l’Hellespont, donc dans l’actuelle Turquie. Son nom figure d’ailleurs en bonne place sur la liste des sept sages grecs aux côtés de Solon, l’inventeur de la démocratie athénienne. C’est donc un personnage engagé dans les affaires de son temps et dans l’action. Rien d’un rêveur coupé du mode de son temps... Mais, à côté de tout cela, Thalès est aussi le premier de ces penseurs qu’on appelle «présocratiques» et qu’Aristote classe parmi les «physiciens» : appellation qui ne doit pourtant pas nous induire en erreur, car la «physique» dont il est question avec Thalès, et après lui avec ses successeurs qui ont nom Anaximandre, Anaximène, Héraclite ou encore Anaxagore, est essentiellement une «métaphysique» : elle vise d’emblée ce qui, dans la «physis», dans la «nature», constitue son premier principe et sa première cause, selon la formulation aristotélicienne. Le premier principe, l’arche, (que l’on retrouve dans des mots comme archéologie ou architecture) n’est pas en dehors de la nature mais n’est pas non plus dans la nature: il fait référence à une sorte de zone intermédiaire entre le dehors et le dedans qui est précisément ce à partir de quoi ce qui est ou existe cesse de se manifester sous le signe de la dissémination et de la contingence... Comme si le monde qui surgit et qui se donne à percevoir faisait dans le même temps retour vers ce dont il surgit et d’où il puise son unité. Et cela comme en un mouvement de sursaut identitaire...
La question de l’origine du monde, jusqu’à Thalès, était l’affaire du discours mythologique. Chaque peuple, en même temps qu’il avait une terre et une langue communes, avait aussi une «cosmogonie» par laquelle il lui était donné de dire la venue au monde du monde lui-même. Chaque culture produit son propre récit, son histoire qu’on peut raconter aux enfants et aux adultes au coin du feu ou sous forme de poèmes à déclamer sur la place publique. Et cette histoire transportait l’auditeur en ce lieu imaginaire où il croyait presque assister, dans son intensité dramatique, à cette naissance du monde qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu si ce n’est un coup de chance, un geste heureux et audacieux, héroïque, de l’une ou l’autre des divinités primordiales... La possibilité que le monde ne fût que la perpétuation d’un chaos initial, de cet état d’indifférenciation générale des formes d’où rien n’émerge qui porte un quelconque visage : cela, il était alors loisible à chacun de se le représenter, afin de mieux éprouver aussi le sens et la fragilité du monde, en tant que chance saisie et grâce à quoi il y a de la lumière, des êtres distincts qui se font face et qui se font fête. Ainsi, le discours mythologique offrait à la pensée de l’homme une réponse à son besoin de conjurer la contingence, d’inscrire les choses dans l’ordre d’une nécessité. Et cela non pas seulement pour telle ou telle chose, pour telle ou telle partie du réel, mais pour le réel tout entier : pour tout ce qui advient à l’être ! Toutefois, ce besoin, besoin de savoir, le discours mythologique ne pouvait y répondre en dehors d’une forme qui engage un autre besoin, celui de croire... Thalès, qui est un homme du voyage et de l’ingéniosité, ne veut plus se contenter de cette «technique» : il veut inventer un nouveau type de discours, qui prend congé du besoin de croire pour ne répondre qu’au besoin de savoir. Il opère, pour ainsi dire, une réaction chimique sur le langage de manière à séparer ce qui était uni et, à partir de là, à obtenir un discours qui consacre l’autonomie, chez l’homme, du besoin de savoir.
Thalès a laissé une théorie de l’origine du monde qui prêtera sûrement à rire : il y est question de l’eau comme premier principe de toutes choses. On voit d’ailleurs que, en tournant le dos à la mythologie, il ne manque pas de lui emprunter son lexique et ses ressources poétiques. L’eau est en effet ce qu’on retrouve dans maintes cosmogonies sous la forme de l’océan primordial. Cet élément est une figure du chaos initial où tout est indistinct, mais qui, dans le même temps, porte en lui le germe du monde tel qu’il va se déployer à la faveur d’un sursaut créatif. Bien sûr, transposé dans le registre des théories scientifiques, on va considérer qu’il s’agit là d’une explication naïve. Mais celui qui ne voit que cela est sans doute celui qui prête à rire. Car, par delà l’option aquatique qui caractérise la «physique» de Thalès, il y a l’invention d’un discours qui, en instaurant l’exigence de donner une unité cohérente au réel, confère aussi à l’homme un statut nouveau : celui du penseur qui, en rendant compte de la totalité du réel, s’avance au devant du monde comme une instance explicative émancipée de la logique mythologique... C’est l’aube de la Raison : une grande révolution !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 23-12-2011

mercredi 21 décembre 2011

Editorial

Remous dans les partis de la coalition

REVERS de la médaille : les partis invités à prendre part au «festin» du pouvoir, pour y occuper chacun l’une des trois présidences et pour recueillir aussi leur lot de postes ministériels, sont en proie à quelques remous qui font l’actualité. C’est certainement le cas du Congrès pour la République ainsi que d’Ettakatol puisque, pour ce qui est d’Ennahdha, la règle demeure pour l’instant celle de la discipline et de la discrétion. Il faut rappeler, à leur décharge, c’est-à-dire celle des deux premiers partis cités, qu’ils n’ont guère de traditions à leur actif et que les membres qui en forment les rangs n’ont pas entre eux de liens très anciens... Bref, ce sont des partis dont on pourrait dire qu’ils sont «friables» en raison de leur jeunesse ou, en tout cas, de leur état rachitique dans un passé pas si lointain. Le vide au sommet créé à travers la captation de leurs leaders respectifs par des fonctions à caractère national, Ben Jaâfar pour Ettakatol et Marzouki pour le CPR, a donc entraîné les militants dans une situation plus ou moins imprévue, sinon de lutte pour le poste laissé vacant, du moins de contestation de la nouvelle direction.
Dans la foulée, la sélection dans chacun de ces deux partis d’une équipe destinée à occuper des postes ministériels était aussi de nature à entretenir ce climat de rivalité passionnée, non seulement dans les sphères dirigeantes, mais aussi en dehors, dans la mesure où des courants se sont formés maintenant qui gravitent autour de telle ou telle figure plus ou moins éminente. Il faut s’attendre, d’ailleurs, à ce que ces nouveaux départs provoquent un nouveau vide dans l’appareil des partis, avec leurs conséquences en termes de luttes au coude à coude pour combler le vide, mais aussi de défections et de scissions... Car, on le sait bien, ces remous produisent aussi des déçus et des mécontents, dont certains ne sont pas prêts à accepter leur sort.
Est-ce un juste retour des choses que ces partis, ayant fait le choix d’être dans la coalition du pouvoir, aient aujourd’hui à faire face à de telles turbulences en leur sein ? Peut-être bien. De même que la malchance subie par les partis restés dans l’opposition est dans une certaine mesure compensée par le fait que, en ce moment, ils ont l’opportunité de renforcer leurs rangs à la faveur de rapprochements négociés... Mais, sur ce front-là également, les turbulences ne sont pas complètement à exclure. Tant il est vrai que le paysage politique de notre pays, en ce matin de l’ère démocratique, est livré à des transformations au long cours.
Ajouté le : 21-12-2011