vendredi 25 mai 2012


Editorial

Evidente faiblesse

Il est certes regrettable que, au moment où l’on observe chez nous une relance de l’investissement, en même temps que des prémices fort encourageantes sur le front du tourisme et de l’agriculture, les agences de notation publient des informations qui sont de nature à susciter, sinon la méfiance, du moins la circonspection. On ne peut en effet s’empêcher de penser que le moment est mal choisi. Certes, on pourrait arguer ici que les agences de notation, malgré tout le sérieux qu’on peut leur reconnaître, ne sont pas à l’abri de mauvaises appréciations. On a largement eu l’occasion de le relever après le déclenchement de la crise des subprimes aux Etats-Unis, avec l’avalanche des faillites bancaires qu’elle a entraînées dans son sillage aux quatre coins du monde. Un moment de «myopie» de la part de ces agences qu’on n’est pas près d’oublier... D’aucuns pourraient considérer qu’il s’agit cette fois de l’erreur inverse, en ce sens que le contexte révolutionnaire de la Tunisie n’est pas assez pris en considération par le système d’évaluation... La Tunisie se donne le temps de prendre ses nouvelles marques et il est assez normal que la période d’instabilité et de faible visibilité se prolonge.
En outre, on doit rappeler que le secteur industriel, fortement tributaire des exportations, continue de subir le contrecoup d’une situation très dégradée dans la zone Euro... Il y a un problème de raréfaction des ressources et, à vrai dire, l’agitation sociale n’arrange rien, au contraire. Une telle situation peut se prêter, ensuite, à des entorses dans la gestion de la dette. Ce qui, il faut le souligner, est de très mauvais augure...
Mais, cela dit, on doit souligner aussi que, quelles que soient les circonstances particulières par lesquelles on passe, il est toujours possible de dissiper le flou à l’adresse des acteurs économiques, qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur. La force d’un pays est précisément de savoir traverser des zones de turbulence en maintenant clair le cap que l’on a choisi et la manière dont on manœuvre pour le maintenir. Il y a des signaux forts à produire qui indiquent sans ambiguïté que le gouvernement reste maître de la situation. Parmi ces signaux, des mesures d’austérité au niveau des tenants mêmes du pouvoir, qui ont ainsi à montrer l’exemple face à la vague revendicative... Or c’est très exactement sur ce plan que l’on ne voit pas se dégager de message cohérent et convaincant, qui emporte l’adhésion et qui force la confiance dans l’avenir. Quelles que soient les limites que l’on peut reprocher aux agences de notation, on ne saurait leur tenir rigueur d’avoir la clairvoyance de relever chez nous cette faiblesse, du reste assez patente.
Ajouté le : 25-05-2012

Figures et concepts

Jean, ou la divinité de la parole

 Les évangiles canoniques, adoptés par l’Eglise, sont au nombre de quatre et leur classement habituel place en dernière position l’Evangile de Jean. Jean est donc, avec Matthieu, Marc et Luc, un évangéliste. Mais, malgré cette position, l’intérêt autour de sa personne est assez particulier dans l’histoire et déborde le cadre strict du christianisme. D’abord parce qu’il est celui des évangélistes qui, avec sa notion de Paraclet, a donné à penser à tout un ensemble de théologiens musulmans que le Prophète de l’islam a été bel et bien annoncé dans les textes chrétiens. On lui doit en ce sens des querelles homériques mais assez stériles, finalement, autour de la signification de ce « Paraclet ». Ensuite, parce que le texte qui porte son nom est considéré comme le plus philosophique de tous. A telle enseigne que certains théologiens chrétiens ont estimé qu’il n’avait pas de valeur réellement historique, tout occupé qu’il serait, pour ainsi dire, à asseoir les bases conceptuelles de la nouvelle religion... Ce qui est cependant contesté par d’autres qui rappellent que, contrairement aux évangélistes qui le précèdent dans le « Nouveau Testament», Jean a été un témoin direct de la vie de Jésus-Christ... Et pour cause, Jean l’évangéliste est aussi Jean l’apôtre, l’un des douze compagnons que l’on retrouve dans des moments clés du récit qui relate le parcours de Jésus. La fin de l’évangile de Jean est assez explicite sur ce point puisque, à propos de l’un des « disciples » dont parle Jésus, le texte indique : « C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits...». Jean est avec Matthieu celui qui cumule les titres d’apôtre et d’évangéliste, les autres, Marc et Luc, étant disciples d’apôtres, et non apôtres...

Les deux commencements

Il est vrai cependant que l’on s’est interrogé, à propos de Jean en particulier, sur la plausibilité de cette identité entre l’apôtre et l’évangéliste. Car l’apôtre est présenté dans le texte comme fils de pêcheur : il est ce Jean fils de Zébédée que Jésus aperçoit au début en train de réparer les filets de son père. Est-ce le même qui sera par la suite l’évangéliste auteur d’un texte servant de socle théologique au christianisme ? La difficulté se double de considérations chronologiques... Sans rentrer dans le détail de ces questions qui relèvent du travail de l’historien des religions et qui fait dire à certains que derrière le nom de Jean se cachent en réalité deux personnages, deux Jean, on retiendra que l’évangile en question a bien les caractéristiques d’un témoignage, mais qu’il est en même temps une référence théologique... Comme s’il s’agissait d’une reprise « savante » d’un premier texte.
Toute la force de cet évangile de Jean, en raison de laquelle un penseur instruit et éclairé ne saurait l’ignorer, réside dans ses toutes premières phrases, qui représentent une paraphrase du récit de la création dans la Genèse. Que dit la Genèse ? « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut... » Que répond le Prologue du quatrième évangile ? « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes... »

Les deux paroles

Que s’est-il passé du premier texte au second ? En réalité, pas grand-chose ! Un simple glissement, un reflux du verbe divin dans la sphère de Dieu lui-même. Dans la Genèse, Dieu crée le monde et Il le fait par sa parole... Mais nous ne savons pas si le monde est créé en même temps que cette parole créatrice qui le produit ou si cette dernière précède toute création. Nous voyons à ce propos que la querelle entre Mutazilites et Asharites, à l’époque abbasside, concernant le statut du Coran, créé ou incréé, a des racines anciennes dans l’histoire du monothéisme. L’évangile de Jean est d’emblée une prise de position surcette question : le verbe de Dieu est incréé, il précède toute création... Il est Dieu lui-même! « Au commencement était la Parole »
Il est clair ici que Dieu n’a pas avec sa propre parole la même relation que celle que l’homme a avec la sienne. Et que la conception habituelle que nous avons de cette relation est pour nous un handicap sur le chemin qui mène à l’idée évoquée... Quelle est cette conception habituelle ? C’est celle d’un outil. De la même manière que nous nous confectionnons des outils pour ensuite travailler la terre ou  fabriquer d’autres objets utiles à notre vie quotidienne, nous créons des paroles grâce auxquelles nous désignons les choses, présentes ou absentes, et demandons à nos congénères qu’ils agissent de telle ou telle manière, selon notre volonté... Nous faisons « usage » de la parole ! En dehors de cet usage, nous sommes dans le silence, et même si ça continue de parler en nous, intérieurement, y compris dans le sommeil, par le rêve, nous sommes toujours dans la position du sujet qui produit de la parole, qui le fait en vue d’une fin déterminée, ou plus ou moins déterminée. Or il s’agit de concevoir une relation où il n’y pas de différence, pas de séparation entre le sujet de la parole et la parole elle-même. Ce qui, bien entendu, n’est pas sans incidence sur la relation entre parole et absence de parole ou silence : en Dieu, la parole est silencieuse et le silence parle.
Il convient de bien faire attention au sens de cette paraphrase de la Genèse : elle est tout sauf anodine. Elle prétend redire le commencement : Dieu ne fait pas seulement usage de la parole, Il est parole ! Et certes, Il crée par Sa parole, mais Il dit aussi... Que dit-il par cette parole qui, tout à la fois, crée et dit ? Et quelle écoute correspond pour l’homme à ce dire qui est l’œuvre de Dieu et, en même temps, Dieu lui-même ? Tout cela renvoie au contenu de l’enseignement du christianisme, et de l’évangile de Jean en particulier.

Les trois Jean

Une question se pose ici. Elle est celle de savoir si cette parole divine, dont nous disons qu’elle se distingue fondamentalement de la parole humaine, ne peut pas malgré tout prendre la forme d’une parole humaine. Pour l’islam, l’exemple du Coran incarne cette possibilité. Même si le rôle de l’ange, comme médiateur entre les deux sphères, divine et humaine, suscite des questions : cette médiation est-elle répercussion d’un écho ou n’est-elle pas déjà « traduction » ? Dans le judaïsme, l’épisode évoqué habituellement est celui du buisson ardent au cours duquel Dieu parle à Moïse. Or il faut bien que ce langage soit de forme humaine pour que Moïse le comprenne, même si Dieu ne dit rien d’autre que ceci : « Je Suis celui qui Suis » !
Le christianisme va sans doute très loin dans sa réponse affirmative à cette question puisqu’il pose que Jésus est, pour ainsi dire, le lieu d’une incarnation du verbe divin, donc de Dieu lui-même. Jésus joue le rôle, pour ainsi dire, de ce buisson ardent face auquel se tient Moïse... Cette affirmation, qui a heurté les Juifs, n’a pas manqué non plus de provoquer les railleries des intellectuels de l’époque, surtout parmi les Platoniciens qui situent le divin aux antipodes du règne de la matière. C’est toute la singularité de la religion chrétienne, cependant, que de tenir bon dans cette position qui est à la fois philosophico-théologique et historique...
Nous avons évoqué plus haut la possibilité que derrière l’évangile de Jean, il y ait deux Jean et non pas un seul... Peut-être est-il nécessaire de rappeler la place d’un troisième Jean, Jean-Baptiste, qui joue dans ce texte un rôle capital : un rôle de vision et d’alerte. Il voit ! Il voit en cette personne de chair qu’est Jésus une manifestation de ce que le peuple juif tout entier attend, ou plutôt désespère de voir arriver en cette période de domination romaine et de tribulations : le Messie, l’agneau de Dieu... Le travail théologique de l’évangéliste consistera à montrer qu’en cet «agneau de Dieu» réside la parole de Dieu... Et donc Dieu lui-même, venu partager la souffrance de l’homme !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 25-05-2012

mercredi 23 mai 2012


Extradition de l’ancien Premier ministre libyen

Hamadi Jebali dit oui

Hamadi Jebali dit oui
 Il s’agit d’une décision politique difficile, que le gouvernement précédent s’était gardé de prendre : extrader l’ancien Premier ministre libyen qui est retenu sur notre sol depuis que, au coeur de la bataille de Tripoli, il avait pris la fuite et s’était introduit illégalement sur le territoire national. On sait que son arrestation a eu lieu rapidement, en septembre 2011, qu’il a été condamné en première instance à six mois d’emprisonnement pour entrée illégale sur le sol tunisien mais qu’il a été acquitté suite à une procédure d’appel.
Cette décision de l’extradition, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, vient de la prendre, comme l’a annoncé hier le ministre de la Justice. Elle coïncide avec la visite parmi nous de l’actuel Premier ministre libyen, M. Abderrahim El-Kib. On attend désormais les derniers détails concernant le transfert de M. Baghdadi Mahmoudi vers la Libye, qui devraient être mis au point de manière concertée entre les autorités tunisiennes et libyennes. On parle des semaines à venir, toujours selon le ministre de la Justice, M. B’hiri.
Elément important : des assurances ont été données par la partie libyenne selon lesquelles l’ancien Premier ministre du régime de Gueddafi serait jugé conformément aux normes de l’équité. C’était à vrai dire l’objection qui avait été soulevée à l’époque du gouvernement de Béji Caïd Essebsi : on ne disposait pas alors de telles garanties fiables. Notons d’ailleurs que certaines voix se sont élevées chez nous depuis hier, du côté de la société civile, pour souligner que ces garanties ne sont toujours pas offertes et que des pratiques de torture continuent d’avoir cours dans les geôles libyennes.
Il n’en demeure pas moins que les autorités tunisiennes ont estimé disposer des garanties suffisantes pour engager la procédure effective d’extradition, à laquelle elles ne pouvaient à vrai dire s’y soustraire sur le fond, puisque Baghdadi Mahmoudi fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et que la nature de la coopération judiciaire entre les deux pays ne s’y oppose pas : «La Tunisie ne sera jamais un refuge pour quiconque représente une menace pour la sécurité de la Libye», a déclaré M. Hamadi Jebali à l’occasion d’un point de presse tenu en compagnie de son hôte et homologue libyen.
Rappelons enfin que l’ensemble des procédures légales sont engagées, puisque la chambre d’accusation du Tribunal de première instance de Tunis, seule habilitée à se prononcer sur ce type d’affaire, a été saisie, non pas d’une seule d’ailleurs, mais de deux demandes d’extradition en provenance des autorités libyennes, et ce, conformément à l’article 324 du code de procédure pénale. Il ne reste aujourd’hui plus qu’une dernière procédure pour la mise en oeuvre de la décision... la signature du président de la République !
Quelles que soient les agissements que l’on pourra reprocher à celui qui fut un personnage éminent dans le régime de Gueddafi et au cours même de la lutte menée par l’armée contre les rebelles lors de la révolution libyenne, le procès de Baghdadi Mahmoudi, s’il devait avoir lieu dans les semaines qui viennent, va donner, d’une certaine façon, la mesure du niveau de coopération judiciaire entre ces deux pays voisins que sont la Tunisie et la Libye et, pourquoi pas, au-delà... A suivre donc !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 23-05-2012

mardi 22 mai 2012


Poésie

A propos de Gisants, de Moëz Majed

 Vendredi dernier était le 18 mai : sur mon agenda mental, j’avais inscrit en grosses lettres que je devais me rendre à la librairie Art Libris à Salammbo pour la présentation  d’un poème signé Moëz Majed : il s’agit d’un texte qui vient d’être publié accompagné de calligraphies de Nja Mahdaoui, le tout dans une édition de luxe, on peut bien le dire... Pourquoi diable le jour J a-t-il fallu qu’une voix intérieure me chuchote sournoisement : «N’oublie pas ton rendez-vous de demain !» A quoi une autre voix répondit illico : «Mais non, je n’oublie pas : les mauvais tours de la mémoire, ce n’est pas pour moi !»
Bref, il était écrit que, malgré mon intention résolue, je n’irais pas à cette rencontre. La providence a ses propres ressources pour parvenir à ses fins : elle sait bien profiter de quelques tracas passagers, d’un moment d’étourderie, d’une fausse assurance à laquelle on a la faiblesse de céder, pour faire ce qu’elle a décidé de toute éternité, en laissant croire qu’on est les seuls artisans de ce qui arrive... ou n’arrive pas !
Ce qui m’attirait dans cette rencontre en particulier, je me l’expliquais vaguement. Disons que ça devait certainement être lié au fait que le poème en question serait présenté par les soins d’une de nos romancières bien connues, dont je sais assez qu’elle entretient avec les mots de la langue française une relation de respect très sourcilleux... Oui, il devait y avoir comme une curiosité qui m’aiguillonnait en secret : comment notre Azza Filali, la romancière en question, allait-elle réagir à Gisants, ce poème de Moëz Majed où ce dernier fait résolument subir aux mots qu’il utilise des migrations sémantiques... des voyages vers l’Orient, peut-être... ? Et comment le jeune poète allait-il répondre face à ce mode de respiration des mots qui revendique des territoires aux contours d’une infinie mais subtile précision ?
Il semble d’ailleurs, si mes informations sont exactes, que la librairie Art-Libris, en ce vendredi 18 mai, fut effectivement le théâtre de cette sorte de choc entre deux façons de vivre les mots : l’une sédentaire, l’autre plus nomade... Et, c’est bien connu, il est très difficile de faire cohabiter en parfaite harmonie ces deux modes. Mais, dans le même temps, chacun a à apprendre de l’autre. Comme le confie plus tard le poète, ce qui importe pour lui, c’est aussi la musicalité des mots, ou plutôt la résonnance entre le sens et la musicalité : c’est à partir de là que s’affirme tel mot dans l’élément du poème, avec sa pleine nécessité...
La lecture de Gisants nous transporte, c’est vrai, dans  un lieu où les mots se révoltent contre la loi du sens : peut-être aussi est-ce leur façon de faire signe vers d’obscures transgressions que de se laisser glisser eux-mêmes dans le jeu de la transgression du sens... Où allons-nous donc sur cette «mer pourpre» qui «rend grâce à la gloire du corsaire» ? Certainement pas en un lieu paisible où les mots gardent leur visage familier... Trop de souffrance en cet Orient, de l’orage aussi... Mais à travers ces mots qui se font violence, quelque chose se dit malgré tout : quelque chose qui n’eût peut-être pas pu se dire autrement...
Il n’empêche : les mots ont aussi leur droiture... Ils supportent la violence, se prêtent aux tiraillements du poète qui fait jaillir d’eux des zones de sens inconnues... mais gare aux déchirements, qui pourraient les vider ! Le poète doit savoir jusqu’où aller loin, très loin, mais jamais trop loin !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 22-05-2012

Editorial

Le critère de la réparation

A l’initiative de certains députés du Congrès pour la République, un projet de loi a été présenté à l’Assemblée nationale  constituante prévoyant l’exclusion des  adhérents au  RCD dissous  aux prochaines élections. Cette mesure avait été adoptée auparavant en vertu d’un décret-loi mais concernait les seules élections qui ont déjà eu lieu, celles du 23 octobre dernier.
Bien entendu, les partis destouriens, qui sont plus particulièrement concernés par une telle disposition, n’ont pas manqué de monter au créneau, faisant remarquer que le projet de loi en question relevait de la sanction collective et que, à ce titre, il constituait une atteinte aux libertés telles que définies par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Ils ont, sur leur lancée, accusé les auteurs de ce projet d’utiliser ce thème afin de masquer leur incapacité à faire face à leurs adversaires politiques : sous-entendu, les partis destouriens eux-mêmes, en particulier !
Il n’en demeure pas moins que le projet de loi en question, et quelles que soient ses intentions politiques supposées, met le doigt sur une difficulté réelle en cette phase de transition : si, en effet, il est admis que ceux qui ont été impliqués dans la vie d’un parti qui fut celui de la dictature doivent être écartés un temps de la gestion des affaires publiques, comme le principe en a été retenu à travers le décret-loi évoqué, à partir de quand peut-on considérer que la page peut ou doit être tournée ? Et, d’ailleurs, est-ce même une simple question de temps ? On ne peut, à vrai dire, tout à fait se satisfaire de l’argument consistant à dire que la mesure d’exclusion ne doit toucher que ceux dont la justice a prouvé qu’ils ont été effectivement impliqués dans des pratiques répréhensibles. Car cela, aucun citoyen n’y échappe, qu’il ait baigné dans le RCD ou qu’il ait subi sa loi. Et, si l’on devait s’en tenir à ce principe, sous prétexte que l’on tomberait alors dans la «sanction collective», il aurait fallu incriminer le décret-loi en question malgré les limites qu’il s’est imposées et même, pourquoi pas, passer l’éponge sur le passé politique des rcdistes dès le soir même du 14 janvier 2011. Or tel n’est pas le cas ! Et chacun a compris le sens que revêt la notion de «responsabilité collective»...
Mais, à l’inverse, on voit aussi l’injustice que peut entraîner une attitude qui exclut sans discernement les représentants du parti dissous, alors qu’il y a parmi eux ceux qui ont profité du système et ceux qui l’ont subi. En outre, si on retient le principe d’une responsabilité collective, on ne peut le maintenir indéfiniment... Cette difficulté semble insoluble, mais elle ne l’est en réalité que si on oublie un élément essentiel de toute justice transitionnelle : l’engagement sincère dans la réparation !
Ajouté le : 22-05-2012

Figures et concepts / Ibn Taymiyya, ou la parole séquestrée


 La pensée théologique, que ce soit en islam ou dans les autres religions, ne saurait être ramenée au contexte politique dans lequel elle s’énonce. Il est évident cependant qu’un lien existe entre les deux. Or il y a dans l’histoire du monde musulman certains moments extrêmement critiques, de véritables séismes qui ont rompu les équilibres... C’est le cas au XIIIe siècle, et plus exactement en 1258, quand les armées mongoles, déferlant sur l’Europe et le Moyen-Orient, se sont emparées de Bagdad et ont mis à mort le dernier calife abbasside. Comment pouvait-on comprendre un tel événement parmi des croyants à qui on avait sans doute appris depuis leur plus jeune âge que tant que la communauté demeurait fidèle à la parole divine consignée dans le Livre saint ainsi qu’à la tradition léguée par le Prophète, il n’y avait nulle crainte à éprouver?... Certes, à cette date, l’Espagne andalouse avait déjà largement reculé sous les attaques des armées chrétiennes. La bataille perdue en 1212, dite de Las Navas de Tolosa, avait enclenché un cycle de défaites que rien ne devait enrayer jusqu’à la perte de Grenade en 1492. Mais, précisément, le repli était globalement très progressif. En outre, sur le front oriental, les Croisades n’accordaient pas la même réussite aux armées chrétiennes, loin de là. Or l’irruption des Mongols, elle, était aussi brutale et sauvage que profonde dans sa façon de mettre à bas l’édifice de l’empire musulman. Et la réponse Mamelouke, qui rétablira la situation sans trop tarder, devra ses succès bien plus aux divisions dans les rangs mongols suite à la mort de leur chef qu’à une réelle supériorité militaire... Mais, surtout, elle n’empêchera pas ceci, à savoir que le choc était là et ses effets irréversibles : celui d’un effondrement de la capitale de l’empire, d’une mise à sac des villes et d’une domination militaire.

Contre-pied de l’ijmaâ

C’est donc dans le contexte d’un monde musulman ébranlé que naît dans la ville de Harran, à l’est de l’actuelle Turquie, Ahmed Ibn Taymiyya. Nous sommes en 1263. Les Mamelouks, partis du Caire, sont parvenus à reprendre la Syrie dès 1260 mais, là où se trouve le jeune enfant, la présence mongole n’a pas cessé et se maintiendra ainsi qu’en Iran pendant 80 ans. La famille, pieuse, se déplace vers Damas en 1269. Elle fuit l’insécurité mais cherche aussi à échapper à une prépondérance synonyme de religions étrangères : shamanisme, bouddhisme et christianisme. En Syrie, le jeune Ahmed pourra recevoir une formation complète, y compris philosophique. Mais, même à Damas, les attaques mongoles, bien que régulièrement repoussées, ne cesseront pas de menacer la sécurité de la ville.
Pas étonnant donc que Ibn Taymiyya représente la figure d’un islam résistant et militant dont s’inspirent volontiers les islamistes modernes qui, comme leurs aînés du XIIIe siècle, peuvent se sentir mis en difficulté par un monde étranger à leurs valeurs et à leurs croyances. Mais le personnage, à vrai dire, ne se contentera pas de raviver l’ancienne flamme. Dans sa façon de brandir la bannière d’un islam purifié de toutes les adjonctions qui en altèrent selon lui le message, il n’hésite pas à prendre le contre-pied de la communauté des savants, dont l’accord plus ou moins tacite forme l’ijmaâ. Ce qui, durant sa carrière, lui vaudra d’ailleurs des séjours en prison : séjours qu’il acceptera dans un esprit qui évoque l’attitude stoïcienne, c’est-à-dire cette acceptation de son sort qui, loin d’entraîner chez lui une disposition au compromis, aiguise bien plutôt une sorte d’intransigeance dans la défense de ses positions théologiques.

La raison au service de la lettre

Ibn Taymiyya est issu de l’école hanbalite et, par bien des aspects, ses conceptions s’en rapprochent. Mais cette caractérisation ne rend pas justice de la démarche de l’homme, qui va mener la guerre sur une multitude de fronts, et y compris donc contre son camp... Contre les philosophes, il est en guerre, contre les soufis, et en particulier le plus grand parmi eux, Mohieddine Ibn Arabi, il est en guerre, contre les gouvernants qui l’enferment, il est aussi en guerre, contre les Croisés et contre les Mongols, il appelle au Jihad : le plus simple serait peut-être de dire contre qui ou contre quoi il n’est pas en guerre.
Ce contre quoi il n’est pas en guerre, c’est essentiellement le texte du Coran, auquel il fait retour en usant de sa raison. Son point d’appui, c’est la révélation, dans la forme particulière qui est la sienne. Et c’est sans doute aussi les premiers croyants, dans la mesure précisément où ces gens-là n’avaient pas encore «agrémenté» leur croyance d’autres choses que de cette référence pure à l’énoncé de la révélation divine, tel que l’écho en résonnait encore à leurs oreilles : la dilution dans les interprétations humaines n’avait pas encore eu lieu.
Il serait tout à fait réducteur de dénier à Ibn Taymiyya le mérite de la cohérence, ni celui d’une certaine forme de pertinence. La grande originalité de ce penseur est que, comme les philosophes et comme les mutazilites, il défend l’usage de la raison : il le défend contre un dogmatisme qui rime avec mimétisme, et contre un soufisme aussi qui rime avec ivresse et extinction du sujet. Mais, contre les philosophes et les mutazilites, il défend l’usage de la raison pour faire retour au corps du texte et non pour le dépasser vers un contenu qui serait plus universel. La littéralité du texte n’a pas à être dépassée pour Ibn Taymiyya : si Dieu a choisi de parler de cette façon particulière, il revient au croyant de s’en tenir à cette forme... Le respect du texte tel qu’il a été révélé par Dieu fait partie de l’acte de croyance. Et la raison sert à l’homme à entretenir cette relation de fidélité, à célébrer pour ainsi dire la révélation dans sa résonance première.

Une fidélité «anthropomorphiste»

Cette position donne au croyant, en tant que sujet raisonnable, un statut nouveau : celui de gardien de la religion, y compris parfois contre la communauté. On assiste autrement dit à un retournement assez inattendu, dans la mesure où le texte coranique a longtemps été considéré par les gouvernants comme une aubaine, en ce sens que grâce à lui il était désormais possible de maintenir l’unité et la cohésion de la communauté politique. C’est toute la force d’un discours au contenu défini, qui est perçu comme le lieu d’une diction divine. Or voilà que le sujet raisonnable, membre singulier de cette communauté, s’affirme lui-même comme gardien de ce discours, y compris contre les représentants de la communauté... Il s’érige donc dans ce rôle avec le pouvoir, qu’il se confère à lui-même, de mettre en doute la sincérité religieuse de l’Etat lui-même, avec sa double autorité, civile et religieuse.
On assiste donc, à travers la pensée théologique de Ibn Taymiyya, à un phénomène qui consiste pour le sujet à se donner le droit de redéfinir pour son propre compte la vérité de sa fidélité à un texte révélé et, d’autre part, à s’installer dans le rôle du vigile sachant dénoncer toute trahison, de la part non seulement de l’autre sujet, mais aussi de la communauté et de ses représentants. L’idée étant que la révélation, par-delà son contenu particulier, est un dépôt sacré qu’il appartient à chaque fidèle de garder, avec ses images et ses métaphores s’il le faut, même si leur lecture scrupuleusement littérale doit parfois donner lieu à des accusations, comme celle d’anthropomorphisme, à laquelle notre homme a été particulièrement exposé.

Un pluriel raturé

Ibn Taymiyya va donc plus loin que ceux qui avaient eu à combattre les Mutazilites, adeptes du Coran créé : il ne se contente pas de rétablir le Coran dans son statut de livre incréé, il consacre aussi la matérialité d’un texte en lequel Dieu lui-même se manifeste aux hommes. Il y a chez lui une attention particulière à l’événement de cette irruption, qui l’autorise à défendre des interprétations hardies que la théologie classique rejette... Attention, donc, au «que» autant qu’au «quoi» de la révélation!
Toutefois, là où son audace semble marquer le pas, c’est quand il s’agit d’envisager dans un plus vaste ensemble le récit de ces irruptions de la parole divine dans l’histoire des hommes. Face aux Chrétiens et aux Juifs, l’argument de Ibn Taymiyya consiste à dire que Dieu se donne le droit de changer d’alliance : rien ne l’oblige à être, pour ainsi dire, prisonnier de l’une d’entre elles. Or on peut admettre cela et admettre, sur sa lancée, que Dieu se réserve aussi le droit de revenir à l’alliance ancienne et de lui donner dans Son discours un écho nouveau : rien, non plus, ne l’oblige à ne pas reconsidérer son choix. Si sa liberté existe pour rejeter une alliance, elle existe également pour y revenir. Et, si l’on accepte ce principe, cela veut dire que le champ de l’irruption de la parole divine demeure pluriel dans le monde, et non pas enserré dans l’unicité. S’il est pluriel, cela veut dire qu’il y a un univers de consonances d’une irruption de la parole à une autre et que les situations de guerres humaines ne doivent pas l’occulter... Affirmer cette sorte d’affinité sonore n’oblige pas à trahir la fidélité à un acte de révélation, mais c’est quelque chose qui, sans nul doute, oblige à porter l’attention de l’oreille vers un lieu plus secret...
En revanche, laisser entendre que ce dernier acte de révélation est le seul possible, qu’il annule les précédents tout en excluant ceux qui pourraient advenir dans le futur, c’est un acte théologique dont on peut s’interroger sur la valeur... Même si le texte autorise une telle lecture, s’appuyer dessus pour décréter que toute parole divine se résume à celle qui est contenue dans le Coran relève d’un acte qui est de... séquestration!
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 18-05-2012