samedi 28 avril 2012


Editorial

Partons sur de bonnes bases !

LA consultation nationale sur le cadre législatif du secteur de l’information devait regrouper un vaste monde parmi tous ceux dont le travail présente un lien avec le secteur des médias. Cette présence massive aurait été un argument de poids face à l’Instance nationale de réforme de l’information et de la communication ainsi qu’au Syndicat national des journalistes tunisiens: deux fervents défenseurs des décrets-lois 115 et 116, qu’ils considèrent comme un cadre législatif d’autant plus satisfaisant qu’il a mobilisé les efforts d’experts à l’échelle aussi bien nationale qu’internationale et qu’il a engagé un travail de consultation auprès de la profession des journalistes. Ce sont, fait-on valoir de ce côté-là, des textes qui sont «aux normes internationales» et qui permettent de parer au risque d’un retour aux anciennes pratiques, de triste mémoire. Le reproche fait à ces décrets-lois, cependant, est que leur élaboration n’aurait pas associé assez largement les professions qui gravitent autour du secteur des médias. Reproche formulé par certaines parties et comme adopté côté gouvernemental...
La consultation organisée devait donc sonner le rappel de tous les mécontents qui auraient été tenus à l’écart du processus législatif jusqu’à présent et qui trouvaient enfin une occasion précieuse de faire entendre leur voix... Or qu’avons-nous vu ? Une assistance plutôt clairsemée, renforcée cependant par deux catégories de présents : d’une part, des personnes dont le profil n’a qu’un lien très lointain avec le secteur des médias et, d’autre part, des figures de l’ancien système dont le passé ne milite pas pour eux, encore moins dans le cadre d’une consultation qui a l’ambition affichée de consacrer des médias démocratiques. Autant dire, donc, qu’il s’agit d’un camoufflet à cette initiative gouvernementale qui croyait pouvoir mettre en échec, ou en tout cas en position difficile, les deux grands acteurs de la réforme des médias et partisans desdits décrets-lois, à savoir l’Inric et le Snjt.
Bref, si cette consultation a servi à quelque chose, c’est surtout à remettre les pendules à l’heure... A l’heure d’une négociation nécessaire, mais sur de bonnes bases !
Ajouté le : 28-04-2012

vendredi 27 avril 2012


Consultation sur le cadre législatif de l’information

Ça coince du côté de l’Inric et du Snjt !

Ça coince du côté de l’Inric et du Snjt !
 Dans la foulée de l’annonce par le Premier ministère de la tenue les 27 et 28 avril, soit aujourd’hui et demain, d’une «consultation nationale sur le cadre législatif du secteur de l’information», l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) a publié hier un communiqué dans lequel elle demande le report de ce rendez-vous. Elle explique cette demande par le fait que la date prévue de la consultation coïncide avec celle de la remise par elle du rapport général qu’elle a préparé sur le secteur de l’information : «Ce rapport comporte un diagnostic dans ses divers aspects et des recommandations visant à hisser les entreprises publiques d’information et de communication à la hauteur des objectifs de la révolution et des aspirations du peuple tunisien à une information libre, pluraliste et honnête».
Par ailleurs, l’Inric parle d’une «décision unilatérale» au sujet de l’organisation de cette consultation, en quoi elle voit «une méconnaissance des efforts d’une instance nationale indépendante dont la mission est de contribuer à la réussite du processus démocratique». Le communiqué poursuit avec le constat d’une «rupture du dialogue» et conclut en expliquant sa demande de report de la consultation par le besoin de «permettre à toutes les parties concernées de prendre connaisance du contenu de son rapport général et de ses recommnadations, et de les adopter comme plateforme de débat et de discussion sur les meilleurs moyens d’assurer la réussite du processus de réforme du secteur de l’information...
Plus tard dans la journée, on a appris que le Syndicat national des journalistes tunisiens a marqué sa solidarité avec l’Inric en faisant parvenir l’information qu’il ne serait pas présent à l’occasion des deux journées de consultation. Le bureau devait d’ailleurs rédiger son propre communiqué sur la question. Rappelons que nous disposons actuellement, à travers les décrets-lois 115 et 116, d’un cadre législatif relatif au secteur des médias, et que l’Inric tout comme le Snjt sont partisans de l’adoption effective de ces textes, qui ont d’ailleurs fait l’objet d’une publication au Journal officiel. Ce n’est pas le cas d’autres parties, et en particulier du syndicat des entreprises de presse, qui souhaitent que la question du cadre législatif soit revu...
Au Premier ministère, qui a été contacté, on semble ignorer qu’il y avait une date prévue pour la présentation du rapport de l’Inric et on explique l’organisation de la consultation aux dates fixées par le fait qu’une situation d’urgence s’est créée en raison de la quantité des griefs exprimés et que, de toute façon, «elle était prévue depuis quelque temps». En outre, on souligne que de très nombreuses parties sont invitées à ce tour de table : organisations, médias, experts, agences de publicité, imprimeurs...
Il reste que, dans l’hypothèse où l’Inric et le Snjt maintenaient une position dure à l’égard de cette consultation, et en l’absence de tout compromis, la portée de cette consultation risquerait d’être plutôt modeste, pour ne pas dire négligeable...
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 27-04-2012

dimanche 22 avril 2012


Editorial

Privatisation ?

LES déclarations fusent de temps à autre, en provenance du parti majoritaire généralement, ou du moins de l’un ou l’autre de ses représentants : «Des médias publics n’ont pas de place dans un régime démocratique. Ceux qui existent devront être privatisés un jour...», telle est à peu près la teneur de ces déclarations, dont l’écho s’est fait plus nombreux ces tout derniers jours… La dernière en date étant celle de Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, à l’occasion d’une interview accordée à deux quotidiens du Golfe.
De telles déclarations ne manquent pas, bien sûr, de susciter des interrogations. L’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication a fini par se fendre d’un communiqué sur le sujet où elle dénonce, pour ainsi dire, ce qu’elle qualifie de «menaces»... Il est vrai que le citoyen peut se demander si une attitude pareille ne relève pas d’une forme plus ou moins avouée de représailles contre des médias qui sont jugés par le pouvoir comme peu coopératifs. Si tel est le cas, il faudrait dire que la question de la privatisation des médias publics ne saurait se réduire à une affaire de... règlement de comptes, en définitive.
Mais nous sommes ici dans l’hypothèse. On relèvera toutefois que les reproches qui sont faits aux médias en général dans les couloirs des responsables de l’Etat, selon lesquels on assisterait à un tapage excessif autour des problèmes que connaît le pays et donc à une forme de manquement au principe d’impartialité, sont des reproches qui n’ont tout leur sens que lorsqu’ils sont adressés à des médias publics. Car ce sont ces derniers qui, plus que les autres, sont en position de se sentir engagés vis-à-vis du devoir de service public et de l’obligation de l’intérêt général... On ne peut exiger des médias qu’ils jouent leur rôle citoyen d’information impartiale et, dans le même temps, œuvrer en vue de la suppression des seuls médias dont l’existence n’a pas de sens en dehors de ce rôle : l’attitude dénote une contradiction manifeste.
Mais venons-en à la question de fond, dont on soulignera ici qu’elle n’a pas fait l’objet d’un véritable débat : est-il vrai que l’existence de médias publics est contraire au système démocratique ? L’Instance évoquée rappelle dans son communiqué que les nombreuses expériences de transition démocratique ne plaident pas en faveur de cette thèse, bien au contraire. En outre, il semble même que la logique révolutionnaire requiert qu’une presse publique soit maintenue, car c’est avec elle que doit être érigée la nouvelle norme en matière d’information : l’impartialité à laquelle on lui reproche de manquer, il s’agit bien plutôt de l’amener progressivement à en imposer la loi dans ses pratiques quotidiennes, et cela non pas seulement pour elle-même, pour sa propre crédibilité professionnelle, mais aussi pour la culture citoyenne du pays tout entier... Cette responsabilité est large et suppose un travail de longue haleine : elle ne mérite pas tant les menaces ou les reproches que le soutien et l’accompagnement dans l’effort consenti.
Ajouté le : 22-04-2012

Figures et concepts

Horace, ou la contagion du génie

Horace, ou la contagion du génie
 De la même manière que la Grèce a connu son siècle de Périclès, au cours duquel son génie artistique s’est révélé au monde et continue d’ailleurs, aujourd’hui encore, de susciter l’admiration avec ses temples, sa statuaire et ses théâtres, la Rome antique a connu, elle aussi, avec l’arrivée d’Auguste au pouvoir, une période artistique exceptionnellement féconde. Nous sommes à quelques années du début de l’ère chrétienne. César est mort assassiné au sénat de Rome en 44 av. J.C. S’en est suivi la guerre civile qui a opposé les Républicains aux partisans d’un pouvoir plus autocratique, et dont l’issue, favorable aux seconds, va conduire à l’instauration de l’ordre impérial que César avait préparé, de fait, par sa « dictature ». C’est également en cette époque qu’a lieu ensuite la guerre entre Octave, le futur Auguste, et Antoine, l’amant de Cléopâtre... La victoire d’Octave marque donc le triomphe d’un seul, mais dont tout le monde attend qu’il ramène la paix et la tranquillité : ce qu’il fera !
Horace est avec Virgile, son aîné de quelques années, le poète qui domine cette période augustéenne et, à vrai dire, il est le grand poète lyrique dont plus d’un dira que son art restera inégalé dans l’univers des lettres latines. Bien que cultivant une réserve savamment maintenue pour échapper aux panégyriques qui encensent le pouvoir de l’empereur, il sera malgré tout entraîné dans cet exercice particulier... Il le fera finalement sans avoir à trop se forcer, et peut-être même volontiers, dans la mesure où le règne d’Auguste, bien qu’il ait mis fin à la République, est celui, non seulement d’une paix retrouvée, mais aussi d’une prospérité partagée et que, en outre, la personne de l’empereur correspond à une existence menée sous le signe de la frugalité : elle est aux antipodes du faste qui sera en revanche le propre d’un Caligula ou d’un Néron... Ainsi le poète déclame-t-il dans sa quatrième Ode : « Les bœufs sont en sécurité dans les champs; Cérès et l’abondante Félicité nourrissent les campagnes; les marins lancent leur barque sur une mer pacifiée. Qui pourrait craindre le Parthe, le Scythe des pays glacés, les enfants de la Germanie hérissée de forêts, tant qu’Auguste est vivant ?... »

Le souvenir d’une provenance

Horace demeure cependant jaloux de sa liberté, même quand il se prête au jeu politique. Non qu’il garde secrètement sa préférence pour le parti républicain auquel il a adhéré dans sa jeunesse, et dans les rangs duquel il a combattu les armes à la main et subi avec les autres l’amertume de la défaite : mais son goût ne va pas pour le prestige et s’il cherche la gloire – et il la cherche assurément – c’est par les vers qu’il forge en artisan dans le calme de sa retraite verdoyante.
On a parlé au sujet d’Horace d’épicurisme, en considérant qu’il se tenait à l’écart de la vie religieuse et de ses privations autant que de la vie politique et de ses contraintes. Il est bien vrai que c’est quelqu’un qui goûtait fort l’amitié, ainsi que la douceur d’une vie menée à la campagne, y compris parmi les paysans, loin du tapage de la ville. Le plaisir d’un repas partagé, et arrosé, où l’on devisait librement des choses de la vie, faisait assurément partie de ses habitudes, et il ne le boudait pas. D’où la fameuse sentence qui lui est souvent associée : Carpe Diem... Cueille le jour... Profite du moment présent ! Mais, ayant dit cela, on passe très certainement à côté de l’essentiel. Car il est un autre breuvage qui lui importait encore davantage et qui, plus que tout, justifiait son « épicurisme », si tant est que le terme soit approprié : un breuvage qui s’apparente au nectar des dieux, et dont il a sans doute appris à apprécier la saveur durant son séjour athénien, en s’adonnant à l’ivresse des plus grands textes de la poésie grecque lyrique : ceux de l’illustre Pindare, mais ceux aussi, moins connu que ce dernier, d’Alcée de Mytilène.
C’est, en effet, à l’âge de 18 ans que son père, de condition modeste, l’envoie compléter ses études à Athènes. A vrai dire, le père n’est pas seulement de condition modeste : c’est un esclave affranchi, qui a gravi les échelons. Mais c’est aussi et surtout un homme qui a su flairer dans son jeune enfant des dons hors du commun et qui a décidé de consacrer l’essentiel de ses revenus très moyens aux fins de son éducation... A aucun moment Horace, bien qu’il fût admis plus tard dans les plus hautes sphères de la société romaine, ne se laissera aller à l’oubli de ses origines: oubli qui est le propre des âmes vulgaires. En revanche, il saura porter en lui et se laisser féconder par ce qu’il a recueilli dans les écoles athéniennes, c’est-à-dire par une poésie grecque qui joue des secrets de la langue pour offrir à l’auditeur des surprises de sens en l’honneur d’un style de vie qui est synonyme, le plus souvent, de courage et de simplicité... Il est l’homme de ce « transfert technologique », comme on dirait aujourd’hui, à ceci près que la technologie en question est celle de l’âme poétique... Sans être le seul parmi les poètes latins qui se soient laissé imprégner par le génie de la culture grecque, il est sans doute celui qui a poussé le plus loin l’inoculation transformatrice, qui suscite dans la langue plus fruste du Romain des accents nouveaux, des sonorités et des élans insoupçonnés.

Double renversement

Cette prouesse comporte une dimension qui dépasse le simple cadre de la romanité. A vrai dire, elle donne lieu à ce qui sera un précédent majeur dans l’histoire des nations du point de vue de leurs échanges. En quel sens ? En ce sens que cette Rome impériale, dont Horace assiste à la naissance, en même temps qu’elle correspond à une domination sur de vastes territoires d’Europe, d’Asie et d’Afrique, initie à travers sa production artistique, et poétique en particulier, un rapport qui est désormais double avec les peuples placés sous son administration. Il y a, en effet, une domination politique et économique, mais il y a aussi une domination artistique. Or cette seconde domination a en propre de susciter dans la culture du peuple dominé le même sursaut créateur qu’a connu Horace au contact du génie poétique des Grecs. De sorte que la situation de domination débouche paradoxalement sur une expérience d’appropriation de leur propre génie poétique et artistique par les tenants de l’autre culture...
La culture romaine n’a pas l’arrogance que la culture grecque avait à l’égard des cultures « barbares » : elle sait qu’elle-même était l’une de ces cultures, du moins avant de se laisser féconder par la culture grecque. Cela lui donne certainement l’avantage de l’humilité pour jouer ce rôle d’initiation. Mais Horace est par excellence celui par qui s’effectue le renversement : c’est lui qui, plus que quiconque, convertit la soumission romaine à la culture grecque, non seulement en innovation poétique dans la sphère de la culture romaine, mais aussi en domination potentielle de cette dernière culture sur les cultures des nations dominées. Et, dans ce mouvement, se trouve engagé l’autre renversement, à savoir celui par lequel la domination subie se transforme en effort d’affirmation de soi : Horace initie donc une « contagion du génie » qui est synonyme de projet de souveraineté culturelle des nations dominées... Ce qui est peut-être le premier pas vers leur émancipation.
Tout autre poète latin ne pouvait pas réaliser ce double renversement. Il y fallait, en effet, le génie qui capte l’amitié des Muses et sait la transporter d’une culture à une autre et il y fallait aussi le sens de la modestie qui rend l’admiration pour l’homme et pour son œuvre proche de la sympathie, de sorte qu’elle se mue en contagion, au-delà même de l’aire de la latinité.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 20-04-2012