vendredi 17 février 2012

Figures et concepts

Alexandre, ou le demi-dieu des Armées

Alexandre, ou le demi-dieu des Armées
 A la mort de son père, Philippe de Macédoine, Alexandre n’a que 20 ans. Et, 13 ans plus tard, ce sera à son tour de succomber. Il n’a donc que 33 ans à sa mort : brève carrière en ce bas monde pour quelqu’un dont le nom reste profondément gravé dans l’histoire universelle ! Parmi les grands conquérants dont les historiens nous rapportent les exploits et les hauts faits, Alexandre tient aussi une place à part. Sans doute pour les deux raisons suivantes : premièrement, c’est grâce à lui qu’une langue et une culture vont se répandre dans presque tout le bassin méditerranéen et au Moyen-Orient, créant ainsi un contexte nouveau en matière d’échange et de connaissance des peuples les uns par les autres. Ce qu’on appelle en effet la période hellénistique est la conséquence directe des conquêtes d’Alexandre, dans leur étendue, et cette période constitue une expérience inédite sur le plan culturel : l’hégémonie culturelle du grec rend possible, dans le même temps, un champ de rencontres entre des individualités singulières qui, sans cela, n’auraient jamais pu se connaître. La situation créée par Alexandre préfigure l’hégémonie actuelle de la langue et de la culture anglo-américaine, grâce à laquelle, quoi qu’on dise, on assiste au niveau mondial à une opération de brassage culturel et intellectuel planétaire sans précédent. La deuxième raison de la place singulière qu’occupe Alexandre parmi les conquérants, c’est qu’il a constitué un modèle. Et même si l’on voulait admettre que la figure de César lui vole en quelque sorte la vedette en Occident, cela ne se fait jamais entièrement et très longtemps, d’autant plus qu’Alexandre a servi de modèle à César lui-même. Il faut savoir à ce propos, d’ailleurs, que si Alexandre a été en Occident le symbole du guerrier qui brave les frontières et s’engage en profondeur dans les territoires de l’Orient – Alexandre parviendra jusqu’en Inde – son épopée a fait l’objet de récits légendaires qui ont aussi largement circulé en Orient. A telle enseigne que l’allusion dans le Coran au personnage de Dhoul Karnayn a fait penser à beaucoup qu’il s’agissait d’Alexandre. Cette hypothèse est aujourd’hui assez contestée, en raison du fait surtout que la conduite guerrière d’Alexandre, le recours qu’il a eu à des pratiques barbares pour susciter la peur chez l’ennemi, cela, fait-on valoir, ne saurait faire de lui cette figure plutôt exemplaire qui est celle de Dhoul Karnayn dans le texte coranique. Quoi qu’il en soit, l’idée même qu’Alexandre pourrait correspondre au personnage invoqué prouve assez qu’il était largement présent dans la culture populaire des habitants de tout le Moyen-Orient. Et cela, précisément, à travers certains récits légendaires que l’on connaît.

Alexandre Pharaon

Mais, en réalité, il y a une autre raison qui pourrait expliquer qu’Alexandre ne peut pas être Dhoul Karnayn, et cette raison renvoie en même temps à une dimension réellement nouvelle, inédite, qui fait que ce guerrier est véritablement le premier d’une lignée de conquérants dont les successeurs ont nom César ou Napoléon, pour ne citer que ces deux-là. Cette raison fait référence à son rapport à l’élément religieux, ou plutôt à son utilisation de l’élément religieux à des fins politiques. On pourrait évoquer ici le fait que, après sa conquête de l’Egypte, il convoque les prêtres égyptiens afin de se faire Pharaon, dans un geste qui évoque celui qu’aura plus tard Napoléon lorsque, contre tout usage, il convoquera l’évêque de Rome pour se faire sacrer empereur à Notre-Dame de Paris. On sait que le personnage du Pharaon est chez les anciens Egyptiens une incarnation du divin... Que les descendants des Pharaons héritent de ce statut exceptionnel, selon toute une symbolique et tout un rituel, cela renvoie aux particularités de l’ancienne religion égyptienne. Mais que lui, conquérant venu du royaume de Macédoine, obtienne de l’institution religieuse qu’elle fasse une entorse à ses pratiques, voilà qui relève d’une audace peu coutumière... D’autant moins coutumière que cette exigence ne signifie pas contrainte : Alexandre a l’intelligence de ne pas mépriser la religion dont il cherche à bénéficier du soutien spirituel ! Il met, dans sa façon de se soumettre la religion de l’autre, une certaine délicatesse. Ces mêmes égards, il les aura face à l’ennemi perse, qui était de loin plus redoutable, puisqu’en réalité l’Egypte était sous sa domination lorsqu’il en fera la conquête. Alexandre ménage les lieux de culte en Iran... Mais cela ne veut pas dire qu’il laisse échapper l’occasion d’affaiblir les fondements mêmes de la religion si cela lui paraît stratégiquement avantageux. A ce propos, on s’interroge aujourd’hui encore sur les raisons pour lesquelles il a incendié la grande bibliothèque de Persépolis (-331), dans un geste que les Romains, pour leur part, n’oublieront sans doute pas lors de leur prise de Carthage (-146). Il se trouve que les textes de référence de la religion mazdéenne se trouvaient dans cette bibliothèque. Et nous savons par ailleurs qu’Alexandre a aussi eu le souci de sauver certains papyrus : mais pas l’Avesta, qui est le texte sacré des Perses achéménides. Le mazdéisme, qui a survécu jusqu’à l’arrivée de l’islam, ne s’est jamais bien remis de cette perte...
Manifestement, Alexandre est de ces hommes chez qui l’univers des dieux ne suscite pas de crainte. Il joue de la religion selon ses intérêts: telle est la nouveauté et c’est en cela qu’il fera école parmi ses pairs, les grands conquérants. En Grèce, une légende circulait à son sujet qui suggérait qu’il descendait d’Héraclès par son père. Or qu’Héraclès est une figure de la mythologie grecque, dont le père n’est autre que Zeus lui-même, le maître de l’Olympe. A sa mort, nous dit le mythe, Héraclès sera reçu parmi les immortels : c’est son «apothéose» ! Une autre légende, plus audacieuse, suggère celle-là que lui-même aurait eu Zeus pour père, à l’image d’Héraclès : cette légende raconte que sa mère, Olympia, aurait pris l’habitude de dormir en compagnie de serpents. La chose effarouchait le mari, qui désertait ainsi sa couche. En conséquence, conclut-on, sa naissance n’a pu survenir que suite à une union surnaturelle : une union avec Zeus ! Ces légendes, le moins qu’on puisse dire est qu’elles se propageaient avec la bénédiction d’Alexandre lui-même. Et il n’est pas interdit de penser qu’elles le faisaient à son instigation. Etre considéré comme un parent d’Héraclès ou un second Héraclès comportait en Grèce d’énormes avantages. Cela voulait dire obtenir une soumission totale de son armée : être un demi-dieu parmi les mortels !

L’audace en legs

A vrai dire, la divinisation des chefs politiques n’est pas, en soi, quelque chose de nouveau à l’époque d’Alexandre, loin de là. Nous l’avons dit, les Egyptiens en avaient fait une coutume depuis longtemps et ils n’étaient pas les seuls. Mais cela prenait place chez eux dans tout un système religieux. Il n’était pas permis de modifier les usages pour les accorder à ses propres objectifs. Alexandre, lui, le fera. Ce stratège hors pair, qui avait un grand flair quand il s’agissait de saisir quelle approche était la meilleure pour attaquer un ennemi en fonction de sa disposition physique et morale, de la composition de ses rangs, du terrain, etc., et qui savait se doter des bons atouts au moment du choc décisif, ce stratège, donc, avait compris tout l’intérêt qu’il y avait à mettre l’élément religieux de son côté pour galvaniser ses guerriers et susciter la terreur chez l’ennemi... Bref, il avait fait de cet élément une arme parmi d’autres, ou plutôt une arme majeure, qui s’ajoutait à sa sagacité et à son intrépidité...
La maladie, qui le surprendra alors qu’il était encore dans toute la force de l’âge, n’a pas jugé bon de tenir compte de ses origines et, à la différence d’Héraclès, il n’est pas monté à l’Olympe en poussant son dernier souffle... Mais son audace guerrière et sa capacité à user de tous les moyens, y compris les croyances des hommes, pour venir à bout de l’adversaire, cela a non seulement échappé à l’oubli, mais a aussi profondément marqué les esprits.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 17-02-2012

Editorial

Nécessaires et regrettables

LE prédicateur Wejdi Ghenim s’attendait-il à être reçu avec les honneurs en débarquant chez nous ? Si oui, c’est qu’il ajoute au caractère hautement trouble et pernicieux de son discours une bonne dose de myopie. En vérité, il savait très bien ce qu’il faisait. Et ce qu’il faisait, c’était rien moins que de prendre part à un débat houleux tuniso-tunisien sur la nature de l’Islam que nous voulons pour notre pays. Ce qu’il faisait, c’est de venir apporter son soutien d’orateur chevronné à cette frange de musulmans tunisiens qui n’ont pas d’autre projet pour la société qu’un retour à un ordre ancien, une façon de tourner le dos à la modernité et à l’exigence de notre présence effective parmi les nations... Que des Tunisiens parmi nous considèrent que tel est le salut du pays, il nous incombe de discuter avec eux et d’essayer de les convaincre ou, au moins, de les supporter avec patience. Mais qu’un étranger se mêle au débat et vienne apporter son concours actif, voilà qui relève clairement du geste hostile. Et cela, notre prédicateur pouvait bien feindre de l’ignorer, mais l’ignorer réellement, il ne le pouvait pas. Et il le pouvait encore moins lorsqu’il s’est permis de lancer des imprécations contre nos concitoyens, de les traiter de mécréants et de scander des slogans censés définir ce que sera l’avenir de la Tunisie...
Bien que l’individu en question ait eu largement son lot de réponses peu aimables de la part de beaucoup de nos concitoyens, on attendait cependant une réaction franche de la part des sphères officielles. Cette réaction est venue avec une déclaration du président de la République, lors d’une émission télévisée. Le médecin de formation qu’est ce dernier a qualifié le personnage et ses fans de «microbes»: il est vrai en un sens qu’ils représentent par rapport à la société ce que représentent les microbes par rapport à un corps sain, c’est-à-dire une cause possible d’attaque infectieuse. Mais cette métaphore médicale, éclairante par un certain côté, éloquente aussi quant à la réprobation qu’elle entend exprimer, est aussi une insulte qui, dans la bouche d’un président, peut poser problème.
Il est toujours possible de condamner avec force et véhémence sans en arriver à l’insulte, qui est une forme d’exclusion morale. Et cette vérité, un président de la République doit la garder en mémoire, en considérant qu’il est le président de tous les Tunisiens, même ceux dont le comportement est le plus contestable. Pour l’avoir oubliée dans le feu des questions-réponses, M. Marzouki a dû présenter des excuses le lendemain. Il l’a fait sur la page Facebook de la présidence, mais ce sont quand même des excuses. Et elles sont justifiées. Il reste que cet ultime développement nous ramène, et avec une certaine urgence, à la situation suivante : quelle position vigoureuse est celle de nos gouvernants face à l’intrusion malveillante d’un prédicateur qui pourrait constituer un fâcheux précédent ? N’est-ce pas un cadeau inopportun qui est fait à cet individu dont les intentions inamicales envers notre pays étaient évidentes, que d’avoir obligé le président de la République à présenter des excuses ? On craint que oui, et c’est fort regrettable.
Ajouté le : 17-02-2012