vendredi 17 février 2012

Editorial

Nécessaires et regrettables

LE prédicateur Wejdi Ghenim s’attendait-il à être reçu avec les honneurs en débarquant chez nous ? Si oui, c’est qu’il ajoute au caractère hautement trouble et pernicieux de son discours une bonne dose de myopie. En vérité, il savait très bien ce qu’il faisait. Et ce qu’il faisait, c’était rien moins que de prendre part à un débat houleux tuniso-tunisien sur la nature de l’Islam que nous voulons pour notre pays. Ce qu’il faisait, c’est de venir apporter son soutien d’orateur chevronné à cette frange de musulmans tunisiens qui n’ont pas d’autre projet pour la société qu’un retour à un ordre ancien, une façon de tourner le dos à la modernité et à l’exigence de notre présence effective parmi les nations... Que des Tunisiens parmi nous considèrent que tel est le salut du pays, il nous incombe de discuter avec eux et d’essayer de les convaincre ou, au moins, de les supporter avec patience. Mais qu’un étranger se mêle au débat et vienne apporter son concours actif, voilà qui relève clairement du geste hostile. Et cela, notre prédicateur pouvait bien feindre de l’ignorer, mais l’ignorer réellement, il ne le pouvait pas. Et il le pouvait encore moins lorsqu’il s’est permis de lancer des imprécations contre nos concitoyens, de les traiter de mécréants et de scander des slogans censés définir ce que sera l’avenir de la Tunisie...
Bien que l’individu en question ait eu largement son lot de réponses peu aimables de la part de beaucoup de nos concitoyens, on attendait cependant une réaction franche de la part des sphères officielles. Cette réaction est venue avec une déclaration du président de la République, lors d’une émission télévisée. Le médecin de formation qu’est ce dernier a qualifié le personnage et ses fans de «microbes»: il est vrai en un sens qu’ils représentent par rapport à la société ce que représentent les microbes par rapport à un corps sain, c’est-à-dire une cause possible d’attaque infectieuse. Mais cette métaphore médicale, éclairante par un certain côté, éloquente aussi quant à la réprobation qu’elle entend exprimer, est aussi une insulte qui, dans la bouche d’un président, peut poser problème.
Il est toujours possible de condamner avec force et véhémence sans en arriver à l’insulte, qui est une forme d’exclusion morale. Et cette vérité, un président de la République doit la garder en mémoire, en considérant qu’il est le président de tous les Tunisiens, même ceux dont le comportement est le plus contestable. Pour l’avoir oubliée dans le feu des questions-réponses, M. Marzouki a dû présenter des excuses le lendemain. Il l’a fait sur la page Facebook de la présidence, mais ce sont quand même des excuses. Et elles sont justifiées. Il reste que cet ultime développement nous ramène, et avec une certaine urgence, à la situation suivante : quelle position vigoureuse est celle de nos gouvernants face à l’intrusion malveillante d’un prédicateur qui pourrait constituer un fâcheux précédent ? N’est-ce pas un cadeau inopportun qui est fait à cet individu dont les intentions inamicales envers notre pays étaient évidentes, que d’avoir obligé le président de la République à présenter des excuses ? On craint que oui, et c’est fort regrettable.
Ajouté le : 17-02-2012

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