jeudi 17 mai 2012

Figures et concepts / Al-Jahiz, ou le sabre de la culture arabe


 C’est dans la région située entre l’Inde, à l’est, et le front atlantique de l’Afrique septentrionale et de l’Europe méridionale à l’ouest, que tout se joue pour nous de l’Antiquité jusqu’au Moyen-âge. Le reste est, pour ainsi dire, terra incognita. Or, dans ce vaste espace, l’empire abbasside représentera, dès son arrivée en 750, une pièce maîtresse. De fait, plus à l’ouest, l’empire byzantin, qui se maintiendra pourtant jusqu’en 1453, n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, se réduisant quasiment au territoire de l’Asie mineure. Tandis que l’Europe, elle, en est encore à tenter de recoller les morceaux désarticulés d’un ancien empire : Charlemagne reçoit pour la première fois la couronne d’empereur, dans un geste voulant ressusciter l’ancienne puissance de la Rome impériale. Cela se passe un certain 25 décembre 800. Mais à ce nouvel empire manquent cruellement les attributs de l’unité dans la durée : la politique de renforcement de l’Eglise ne pourra rien contre les forces de la dislocation et du morcellement inhérentes aux processus de succession.
Tel n’est pas le cas en Orient : l’empire abbasside dispose d’un socle politico-religieux qui lui assure une forte armature malgré les secousses. A partir de sa capitale Bagdad, il étend sa domination du Maghreb à l’Iran et au-delà en reprenant à son compte ce qui fut une caractéristique de l’empire romain tout autant que l’objet d’une revendication à l’époque omeyyade : l’égalité de droit entre tous les sujets.
Ce qui vise moins la défense des Chrétiens et des Juifs, qui restent soumis à des mesures discriminatoires fiscales et parfois plus que fiscales selon les époques – celle d’Al Mutawakkil ne leur fut pas tendre – que les Arabes eux-mêmes, dont les prétentions à jouir des privilèges du pouvoir de façon exclusive s’étaient longtemps affirmées, conformément à l’idée qu’ils seraient les dépositaires du message de l’Islam.
Il faut cependant nuancer ici et relever même le paradoxe d’une politique abbasside qui, assez rapidement, va organiser la défense, non pas certes du sujet arabe comme sujet privilégié, mais de la culture arabe comme culture ayant la précellence et la préséance. Et cela, une fois de plus, pour des raisons qui relèvent de l’équilibre du système politico-religieux et de ses exigences. Or Al-Jahiz va jouer ici un rôle majeur...
Le pouvoir abbasside, en réalité, par la politique d’ouverture qu’il a pratiquée au début de son règne, non seulement en direction des non-Arabes, mais aussi en direction des non-Musulmans, par la façon qu’il a eu de laisser briller en son propre sein l’éclat de civilisations que l’Islam a vaincues par les armes, a comme créé les conditions d’une perte d’équilibre culturel. Les intellectuels et les dignitaires parmi les Persans et les Chrétiens, présents en nombre au sein de l’administration, se sont laissé aller, un moment, à porter un regard dédaigneux à l’égard de la culture arabe: ils étaient d’autant plus confortés à le faire que le prestige des sciences et des arts, en provenance de la Grèce antique ainsi que du passé sassanide, avait fait son entrée et son effet, les mettant presque malgré eux dans le rôle de l’élite de l’esprit. «Que pesait la culture arabe préislamique face à tout cela ?» : voilà la question qu’ils laissaient insidieusement faire son œuvre parmi les gens de leur entourage. Il se mêlait dans leur idée, sans doute, une part de revanche face à un conquérant à qui ils déniaient volontiers les qualités de l’esprit.
Or les gouvernants abbassides, non qu’ils furent toujours à ce point jaloux de la culture arabe, mais ils voyaient bien quel péril il y avait à laisser jeter le discrédit sur une culture dont la religion de l’empire était elle-même issue... Or que cette religion jouait le rôle de précieux ciment politique permettant de tenir ensemble des populations d’origine différentes d’un coin à un autre du vaste territoire sous domination !
Car la religion en question était indissociablement liée à la langue arabe. Il fallait donc aller à la rescousse de cette culture arabe ancienne et, dans le même temps, montrer surtout ce dont elle était capable en termes d’éloquence et même de raffinement : façon de clouer le bec aux médisants, pour ainsi dire ! Ce fut la mission de la prose arabe, du « adab », dont en réalité la définition déborde l’activité littéraire pour couvrir, comme le mot l’indique assez, les bonnes manières.
Dans le domaine du « adab », Al-Jahiz est la grande référence. Sa carrière incarne cet effort de promotion de la culture arabe, aussi bien sur le plan littéraire et rhétorique que sur le plan théologique et scientifique. Il est sans doute celui par qui la culture arabe se dote des attributs de sa modernité de l’époque face aux autres cultures, grecque et persane en particulier. Il l’est car il sait faire la jonction entre le génie de la culture arabe antéislamique et les exigences plus rationalistes d’une société qui, bien que musulmane, est fortement cosmopolite et désormais porteuse d’héritages culturels lourds. Ses talents sont nombreux, dont le moindre n’est pas son sens de l’humour et de la dérision, comme il en donne la démonstration dans son chef-d’œuvre, Al-bukhala : un texte qui raille l’avarice, en la mettant volontiers sur le compte du Persan, laissant à l’Arabe, plus fruste dans ses coutumes, le privilège de la sincérité et de la générosité.La tâche est double, à vrai dire : mettre du baume au cœur à une culture arabe malmenée par la supériorité intellectuelle et scientifique des autres — supériorité qui se fait d’ailleurs parfois plus audacieuse sur le chapitre sensible de la religion – en la dotant d’un système esthétique et  critique et, d’autre part, lancer l’offensive contre cette prétention affichée des autres cultures et leur tendance à la domination intellectuelle. L’aventure mutazilite, à laquelle prend part Al-Jahiz comme l’un de ses représentants les plus marquants, constitue peut-être avant tout une façon de conférer à la théologie musulmane, comme dimension de la culture arabe, les armes de la cohérence et de l’élégance face à des attaques venant de l’extérieur sur des questions comme celle du libre-arbitre et de la justice divine, celle de la dimension éthique des préceptes religieux ou peut-être aussi celle du statut de la parole divine, avec la négation du Coran comme parole divine incréée et l’idée que le lieu propre de la parole divine précède celui de la profération humaine... Il faut rappeler que cette thèse, qui sera combattue plus tard par la théologie ash’arite, avait vocation à attaquer le christianisme sur le terrain de l’unicité divine, en faisant adopter à la théologie musulmane une position inattaquable, en ce sens qu’il ne serait plus possible d’alléguer que la divinité du Coran constitue une infraction au principe de l’unicité de Dieu pendant que, à l’inverse, le principe de la trinité...
On sait que cet élitisme culturel ne tiendra pas la route : il sera évincé du vivant même d’Al-Jahiz, sous le califat d’El Mutawakkil, et le dogme du Coran incréé sera rétabli dans l’empire. Mais l’idée d’une supériorité de la culture arabe, contre ce qu’on a appelé la chou’oubiyya, aura été affirmée et sera maintenue, malgré les tensions qu’elle implique : car que veut dire qu’un peuple ait été de culture supérieure alors même qu’il était païen, étranger donc à la religion révélée ?A vrai dire, cette défense de la culture arabe qui a marqué la période abbasside, et qui répondait à une nécessité politique, comportait deux risques. Un premier risque, mauvais : que la culture arabe s’enferme dans une conception de sa propre supériorité qui s’accommode de ses retards de civilisation et qui l’amène même à porter un regard de mépris à l’égard de toute expression élevée de civilisation chez les nations étrangères. Et un beau risque, qui était qu’à travers l’exemple de la culture arabe païenne soit réaffirmé le génie des nations anciennes, leur capacité à se donner une destinée universelle à partir d’un germe qui se trouve en elles toutes et sans qu’il soit besoin pour elles de se mettre sous la tutelle d’une grande civilisation existante et de son prestige...
A ce double risque, s’ajoute cependant un péril : le raidissement des querelles théologiques entre Juifs et Chrétiens d’une part, Musulmans d’autre part, autour de la question du privilège de la mission... Et la perte également du fil qui fait remonter la famille monothéiste tout entière vers les anciennes prophéties, celle d’Isaïe en particulier, et vers l’obligation d’œuvrer tous pour le «droit» parmi la multitude des nations...
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 11-05-2012

mercredi 16 mai 2012


Editorial

La bataille des prix

LE 18 mai prochain, et à l’initiative du gouvernement, une conférence nationale aura lieu sur la maîtrise des prix. L’idée est aussi d’associer les médias à ce thème. Il est vrai que le problème a pris la forme d’un mal chronique qui met à mal de façon très sérieuse le pouvoir d’achat du Tunisien. Avec un niveau de revenu globalement inchangé, le renchérissement des produits alimentaires provoque un déséquilibre dans le budget des ménages, déséquilibre qui pousse les plus modestes non seulement à sacrifier des dépenses dans d’autres secteurs comme l’habillement ou les loisirs, mais aussi à restreindre leurs achats alimentaires, avec ce que cela peut entraîner comme risques sanitaires, surtout pour les enfants.
Depuis le temps que l’on évoque le problème, il était temps que la mobilisation s’organise. Et il n’y a pas de doute non plus que le travail de sensibilisation joue un rôle d’une grande importance sur ce terrain. C’est de lui que l’on peut attendre un effet de galvanisation assez large qui touchera indirectement les mesures de contrôle et les mécanismes d’approvisionnement. Car, si utile qu’elle soit, la vigilance du citoyen ne suffit pas bien sûr pour contenir à elle seule la hausse des prix. Elle permet d’orienter le consommateur vers les produits de saison en évitant les autres, de bouder ceux dont les prix sont trop élevés afin d’amener le marché à reconsidérer les prix excessifs qu’il impose, bref de moraliser le marché de différentes manières... Mais l’Etat doit jouer son rôle de son côté pour veiller à l’application de la loi en matière de différence entre prix de gros et prix de détail, pour prévenir les atteintes aux règles de la concurrence... Les anciennes structures professionnelles doivent être réactivées pour apporter quant à elles leur contribution en matière de constitution de stocks de réserve en ce qui concerne les produits alimentaires de base... La bataille doit être menée sur différents fronts, y compris celui de la surveillance des frontières, par où continuent de passer des marchandises, provoquant un manque sur nos marchés.
On peut comprendre que le gouvernement tienne à obtenir un bon niveau d’efficacité en matière de maîtrise des prix, aussi bien pour les produits alimentaires que pour les autres, d’ici jusqu’au mois de Ramadan. Il y a là un impératif à la fois social et politique, étant donné surtout le profil du parti majoritaire. Mais si la mobilisation de l’opinion devait avoir lieu au prix d’une campagne de sensibilisation et de gros moyens médiatiques sans que le citoyen de base n’en voie l’effet sur son porte-monnaie, alors il est à craindre qu’une grave lassitude s’installe : une perspective dont le coût politique pour la Troïka au pouvoir risque d’être aussi élevé que le prix des fruits et des légumes actuellement. Qu’on se le dise !
Ajouté le : 16-05-2012

Tourisme

Les enjeux de l’embellie

Les enjeux de l’embellie
 Il est vrai que la saison touristique de l’année dernière était calamiteuse : tout le monde la voyait venir sans rien y pouvoir. On ne peut forcer les visiteurs à venir passer leurs quelques jours de vacances dans un pays dont ils pensent qu’il pourrait leur réserver de mauvaises surprises en termes de sécurité... Et, surtout, les tour-opérateurs, qui jouent un si grand rôle dans l’orientation du vacancier des pays européens ne pouvaient pas de leur côté prendre le risque d’un choix qui aurait eu un effet négatif sur le sérieux de leur image vis-à-vis de leur clientèle : ils ont manifestement choisi la prudence. C’est, somme toute, assez compréhensible. Aujourd’hui, et le temps passant, chacun peut se rendre compte que l’état de l’insécurité, même s’il continue de nous préoccuper à juste titre, n’est pas de nature à faire fuir le touriste... En tout cas, les chiffres en ce qui concerne les premiers mois de cette année 2012 laissent penser que les réticences sont largement levées. Les signes de la reprise sont bien présents : il appartient aux différents acteurs d’accompagner le mouvement, chacun à partir de son propre rôle. Des initiatives comme celle de l’ambassade de Tunisie aux Pays-Bas sont à généraliser et à diversifier dans leur contenu. Il existe un capital de sympathie dont bénéficie la révolution tunisienne qu’il faut savoir mettre à profit afin de renforcer les conditions du retour de l’attractivité en faveur de notre pays.
A vrai dire, la tâche n’incombe pas aux seuls professionnels du secteur, même si le secteur en question a des ramifications multiples au sein de notre tissu économique : artisanat, agriculture, animation culturelle... Il est évident que le retour en grâce de notre tourisme national est un voyant majeur qui peut servir de déclic pour l’investissement d’une manière très générale. D’autant que, comme les institutions internationales en attestent, et le FMI en particulier, les grands équilibres économiques restent encourageants malgré toutes les craintes que d’aucuns nourrissaient... Or nous savons que les intentions dans ce domaine sont importantes mais qu’une certaine circonspection reste de rigueur.
L’enjeu est donc d’une importance extrême : non seulement pousser à la réussite de la prochaine saison touristique à partir des prémices encourageantes que nous observons d’ores et déjà, mais aussi et surtout faire en sorte que cette saison touristique serve de catalyseur au retour de l’activité économique, c’est-à-dire à l’engagement de l’investisseur en général, aussi bien national qu’étranger.
Chacun, du décideur politique au simple citoyen, doit bien être conscient de l’opportunité que représente pour le pays l’embellie de notre tourisme national, indépendamment de ce qu’il représente en termes d’emploi pour des milliers de personnes...
Bien sûr, derrière ce simple rappel, il y a quelques mots d’ordre simples : l’effort concret à fournir en amont pour influer sur le marché touristiques mais aussi, et en aval, le respect sur notre sol du visiteur étranger, au plan aussi bien commercial qu’humain, le souci du cadre de nos sites touristiques et des conditions de l’accueil, la vigilance accrue en matière de sécurité, le professionnalisme de tous ceux qui représentent le secteur et dont l’image de notre pays comme destination leur est confiée...
Auteur : R.S.
Ajouté le : 15-05-2012