samedi 14 janvier 2012

Figures et concepts

Zarathoustra, ou la lutte du bien et du mal

 Ils ne sont peut-être pas nombreux ceux à qui on demanderait quelle religion était celle de l’Iran avant l’arrivée de l’Islam et qui répondraient qu’elle a été fondée par Zarathoustra quelque mille ans ou plus avant J.C. Car ce nom, depuis qu’il a été repris par Nietzsche dans une de ses œuvres les plus illustres, ainsi parlait Zarathoustra, a connu une nouvelle destinée, philosophico-esthétique et occidentale, alors qu’elle était religieuse et orientale. Tant et si bien qu’on en oublie le personnage original et que l’idée même de se demander ce que l’humanité lui doit en termes d’innovation religieuse ne vient plus trop à l’esprit... Oui, les Sassanides, qui ont régné en Iran de 224 à 651, étaient des Mazdéens, adorateurs du Dieu Ahura Mazda, et la religion mazdéenne représente, sinon une création, du moins une profonde réforme d’une religion indo-iranienne plus ancienne : réforme qui est l’œuvre du génie de Zarathoustra, ou de Zoroastre, que l’on désigne en arabe sous le nom de « zardesht ». Avant les Sassanides, d’autres dynasties importantes ont régné sur l’Iran dont la religion de Zarathoustra constituait le culte en vigueur. C’est le cas des Achéménides, dont il peut être utile de rappeler que leur empire, à son zénith, allait de l’Afghanistan jusqu’aux confins de la... Libye ! Cyrus le Grand (576-529) est la figure emblématique de cette dynastie qui voit le jour en 650 avant J-C et qui disparaît plus de trois siècles plus tard, en 330, en raison des conquêtes d’Alexandre. Aujourd’hui, les adeptes du mazdéisme sont des minorités que l’on retrouve dans de rares coins de l’Iran, surtout du côté de la ville de Yazd, dans le centre du pays : ce sont les Guèbres, et ils seraient au nombre de 30.000 à 50.000. Mais une communauté plus importante existe également en Inde, dont on pense qu’elle est constituée des descendants des Zoroastriens iraniens qui ont fui les persécutions au fil des siècles. Il s’agit de la communauté des Parsis. Dans tous les lieux où perdure le culte zoroastrien se perpétue des rites de purification très caractéristiques, qui marquent le quotidien des hommes à travers les saisons. Dans les temples, des prêtres ont la charge sacrée d’entretenir une flamme, considérée comme une manifestation du dieu révéré : le feu, ici, n’a pas été éteint depuis de longs siècles... Des millénaires peut-être !

Guerriers d’Ahura Mazda

Parmi les raisons qui expliquent l’éclipse de cette religion, il y a le fait que la culture de l’écriture ne s’est pas développée assez tôt chez les adeptes, de manière à multiplier les copies des textes fondateurs, c’est-à-dire de l’Avesta en particulier, où se trouvent les enseignements de Zarathoustra. Aujourd’hui, le texte existant, rescapé des conquêtes subies, est un texte que les spécialistes considèrent comme amputé. Alexandre le Grand, qui avait sans doute bien compris ce que représente l’existence d’un texte sacré dans l’unité et la pérennité d’une nation, et voyant que les Perses n’en gardaient que de très rares copies rassemblées dans la capitale religieuse, a porté un coup quasi fatal au mazdéisme en incendiant la bibliothèque de Persépolis, capitale des Achéménides. Mais, déjà, les grands principes universels de cette religion avaient eu le temps de résonner, en dehors même du monde iranien. On raconte même que Pythagore (580 – 495 avant J.C.) aurait subi un enseignement auprès des Zoroastriens...
Et si, bien plus tard, Nietzsche, l’auteur de « La Généalogie de la morale » et de « Par delà le bien et le mal », met finalement son enseignement dans la bouche de Zarathoustra, ce n’est bien sûr pas par hasard. Zarathoustra est en effet considéré comme le fondateur d’une pensée qui institue pour l’action de l’homme l’ordre du bien et du mal. Il y a donc une part d’ironie chez Nietzsche, lui dont le surhomme agit désormais « par delà le bien et le mal ». Mais convoquer Zarathoustra lui-même pour le faire parler de la nouvelle façon revient sans doute à inscrire le « renversement des valeurs », cher à Nietzsche, dans la source de ces valeurs... Manœuvre stratégique ! Comme si la vocation ultime du bien et du mal était, après avoir régné dans la conscience de l’homme, de laisser place à une pensée plus libre... Tel est en tout cas le point de vue nietzschéen.
Pour Zarathoustra, il s’agit de se vouer, selon une formule consacrée, à la bonne pensée, la bonne parole et la bonne action, de manière à ce que ces mouvements soient comme des prières en l’honneur du dieu Ahura Mazda. Or Ahura Mazda, dieu de lumière, se trouve depuis la nuit des temps opposé à une autre divinité, vouée à la destruction : Angra Mainyu (ou Ahriman). En sorte que faire le bien c’est, pour ainsi dire, s’engager sous la bannière d’Ahura Mazda et combattre avec lui et pour lui les forces du mal. Il s’agit d’apporter la contribution de ses propres forces pour le triomphe final d’Ahura Mazda, qui est promis pour la fin des temps, mais pour lequel l’engagement de chacun est nécessaire.

Modèles monothéistes

La question se pose ici de savoir ce qui justifie que l’on attribue à Zarathoustra l’invention du bien et du mal. Nous savons que le texte de la Bible évoque la « connaissance du bien et du mal » dans ses tout premiers paragraphes, à propos de la création de l’homme et de sa sortie du paradis. Toutefois, nous savons aussi que la religion juive ne confère pas au mal une puissance autonome et active : le mal n’est ici que l’abandon par l’homme de cette alliance originelle qui le lie à Dieu et en vertu de laquelle il vit sur terre en qualité de roi et d’image de Dieu. D’autre part, il n’existe pas face à Dieu une autre divinité, ni auxiliaire ni, encore moins, adverse, qui pourrait incarner la puissance du mal dans le monde. L’adepte de la religion juive ne se donne pas d’autre devoir que la fidélité à l’alliance, reprise et réaffirmée à travers le thème de la promesse faite par Dieu à Abraham. S’il y a un mal, il se résume, au fond, à l’oubli de l’alliance, à son reniement. Dans la religion mazdéenne, le mal désigne les forces de destruction qui s’acharnent sur la création. Même si le mazdéisme constitue une forme de monothéisme, il y a bien deux puissances, face auxquelles l’homme est appelé à faire son choix... On pourrait considérer, à ce propos, que l’islam, et le christianisme avant lui aussi, par l’importance qu’ils accordent au thème du diable, opèrent un certain rapprochement par rapport au schéma mazdéen. Sauf que le diable, dans ces deux religions, n’est pas une puissance cosmique, seulement un esprit mauvais qui tente d’attirer l’âme humaine loin de la fidélité à Dieu. Il ne se tient pas dans l’attitude de l’adversaire qui pourrait par sa propre puissance constituer un territoire propre : lequel, en toute logique, marquerait les limites de la puissance de Dieu. Non, cela n’est pas possible, car le Dieu de la tradition abrahamique est un dieu absolument omnipotent : rien ne limite son domaine et sa puissance. En réalité, le diable n’est pas ici autre chose que le visage ou le mirage du néant, prenant ainsi les apparences de l’être, et attirant vers lui le fidèle : l’illusion de sa puissance est toute sa puissance d’illusion...
La religion de Zarathoustra, elle, met l’homme dans une posture différente et face à une perspective différente : faire le bien, c’est occuper un territoire en consacrant des pensées, des paroles et des actions, tout en ayant en vue le camp adverse et en ayant soin de le combattre et de ne jamais y passer, en traître. Dans toutes les occasions de la vie, le fidèle se trouve face à l’obligation de renouveler son choix en faveur du bien : il y va de son propre salut comme de celui du monde. Les gestes de la vie religieuse représentent, de ce point de vue, une façon de régénérer ou de renouveler l’engagement fondamental pour la cause du bien, qui est aussi la cause du dieu Ahura Mazda ainsi que celle de la lutte contre Angra Mainyu.

Oubli de l’épopée, sclérose de la morale

Cette situation de combat cosmique, auquel tout homme est invité à prendre part en faveur du bien en se rangeant sous le commandement du dieu de lumière, met l’homme dans la position de développer la faculté morale qui consiste à faire triompher le bien sur le mal. Le fidèle porte sur lui cette responsabilité qui lui confère, au fil du temps, un savoir-faire pour distinguer ce qui relève du bien et ce qui relève du mal... Un savoir-faire et une autorité morale, dont une certaine dimension qu’on appellerait aujourd’hui « écologique » n’est pas absente. On raconte d’ailleurs que Zarathoustra était à la fois végétarien et opposé aux sacrifices animaux.
C’est l’intériorisation inconsciente de ce savoir, conjuguée au lent effacement ou au brouillage dans les esprits de l’épopée cosmique qui soutient et donne sens à cette connaissance du bien et du mal, qui peut figer l’esprit du fidèle zoroastrien dans des comportements de plus en plus stéréotypés et par faire de lui un être aux instincts censurés et soumis à la tyrannie de sa mauvaise conscience : phénomène d’usure que l’on retrouve partout où il existe une culture morale ancienne, devenue poussiéreuse en quelque sorte, et dont les effets ont amplement nourri la critique nietzschéenne.
Bien sûr, Zarathoustra ne fut pas le seul fondateur de religion à instituer une morale du bien et du mal, qui est autre chose et beaucoup plus qu’un simple système de prescriptions rituelles et de tabous. Mais il est certainement celui qui a opéré une coupure nette au sein de l’histoire religieuse, en conférant au fidèle le devoir et le pouvoir de choisir entre le bien et le mal... le bien contre le mal !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-01-2012

Figures et concepts

Khadija, ou la face cachée de l’islam

Khadija, ou la face cachée de l’islam
Parce que c’était une personne d’esprit alerte, appelée à prendre des décisions importantes et capable de le faire, ayant une connaissance des hommes par le fait de son travail et de sa fortune, la femme qui devait devenir la première épouse du Messager de l’islam n’était pas une femme effacée. Tous ceux qui se sont laissé imaginer, en toute liberté, la période de gestation psychologique qui, dans la vie du Prophète, a précédé le moment de la Révélation n’ont aucun mal à le comprendre. Khadija fut, à plus d’un point de vue, une partenaire. On sait, parce que les témoignages ne manquent pas à ce sujet, que sa disparition a constitué une épreuve majeure pour le Prophète et que sa mémoire demeurera vive tout au long de sa vie. Et ce malgré les nombreuses péripéties, les guerres menées et, aussi, les nouvelles épouses qui viendront occuper sa place.
En évoquant la figure de Khadija, nous pénétrons un espace théologiquement surveillé. Pendant des siècles, ce qu’il est convenu de dire et de penser sur la vie privée du Prophète a fait l’objet d’un discours apprêté aux contours bien définis. Il s’agissait bien sûr de prévenir tout débordement, tout développement qui n’aurait pas su s’en tenir aux limites des convenances ou qui se serait abandonné délibérément à des propos irrespectueux. Nous sommes ici en un lieu où la religion défend ses symboles sacrés et nous savons que les religions qui ne savent pas faire cela courent le risque de succomber. Mais toute défense de ce genre comporte le risque, par excès de prudence, d’asphyxier ce qu’elle est censée protéger, voire de l’amputer d’une partie qui n’est pas secondaire. En effet, la façon dont le Messager mûrit lentement sa mission, aux côtés de celle qui est alors son unique compagne et pour qui il éprouve des sentiments puissants, cela n’est pas étranger à la signification générale du message. De la même façon qu’une parole que l’on prononce hérite dans son sens de la façon dont on la prononce et du contexte dans lequel on la prononce, un message religieux est traversé par la manière dont celui qui le porte le mûrit d’abord dans son âme, s’y prépare plus ou moins à son insu puis le révèle, assume dans son quotidien ce qui est proféré, que cette parole soit conçue d’ailleurs comme une révélation qui descend d’en haut ou comme une inspiration qui surgit des profondeurs insondables de l’âme... A moins qu’en ce domaine, altitude et profondeur se rejoignent, dans une même épreuve de dessaisissement de la parole qui sonne dans la bouche.

Le paradoxe féminin

Aujourd’hui, du reste, cette façon de délimiter des espaces interdits n’est plus de mise. Le religieux se doit de trouver d’autres réponses immunitaires aux tentatives malintentionnées. Personne, à l’avenir, ne peut empêcher que l’univers intime d’un fondateur de religion en général ne soit exploré, imaginé, revécu en pensée. Et personne ne peut empêcher non plus que cette incursion se fasse dans un certain mépris de l’imagerie d’Epinal qui nous a été léguée par la tradition... On ne peut plus, comme autrefois, faire croire aux gens que, parce que telle religion est porteuse d’un message à caractère moral, celui par qui elle est venue menait une vie qui se résumait, pour ainsi dire, à une douce conformité aux principes énoncés par lui ou à travers lui... S’il est permis de citer ici un penseur qui ne fut pas toujours tendre pour les religions, à savoir Friedrich Nietzsche, c’est toujours du chaos que naît une étoile.
L’histoire d’amour qui a lié Khadija au Prophète n’est pas de l’ordre de l’anecdote : elle a joué le rôle de terreau à une révélation qui fut d’abord celle d’un homme à lui-même, à la plénitude insoupçonnée de sa propre vocation. C’est en vivant avec elle, en partageant les repas et la couche, les confidences et les doutes, que lentement s’est dressé celui qui, un jour, fut prêt à recevoir en lui le feu d’une parole surgie comme de nulle part. On ne doit pas sous-estimer ce moment d’incubation... Et c’est en un sens un paradoxe de la religion musulmane que la place de la femme y a été longtemps occultée alors que c’est sous le signe de l’amour avec une femme  qu’elle est née. Car bien des religions ont vu le jour qui ne sont pas dans ce cas, et la femme y est moins soumise à des règles qui cherchent à la cantonner en dehors de l’espace public ou à oblitérer les signes de sa féminité. Peut-être la figure de Khadija, et plus précisément le fait qu’elle a été comme cachée sous le voile d’une imagerie pudibonde, cela a-t-il joué un rôle dans cette affaire ! A vrai dire, il ne faut même pas en douter...

Conflit de présentation

L’islam est une religion qui est née comme une insurrection : insurrection contre l’ordre polythéiste et ses marchands, insurrection contre l’ordre de la dissémination tribale et ses querelles, insurrection enfin contre l’ordre hégémonique des empires voisins. Et, parce qu’il en est ainsi, c’est une religion qui porte en elle les marques d’une virilité guerrière dont la présence se fait sentir dans le message proféré autant que dans les récits qui se rapportent à sa naissance. Mais le pendant, en quelque sorte, de la virilité, qui aurait pu inonder cette aube d’une tonalité autre, c’est la figure de la femme en général, et celle de Khadija en particulier : c’est l’aube de l’aube, dont on nous a longtemps privés du spectacle, par souci de défense contre le sacrilège...
Pas seulement pour cette raison d’ailleurs. Le personnage de Khadija n’a pas échappé à la polémique entre shiites et sunnites. On l’oublie parfois : Khadija est, par sa fille Fatma Ezzahra, la grand-mère des martyrs célébrés par les shiites, à savoir El-Hassan et El-Housseïn. A ce titre, elle bénéficie d’une vénération toute particulière, mais d’une vénération à caractère partisan. La surenchère dans l’affirmation de la sainteté est ici de mise. Ce à quoi répond, côté sunnite, et dans une attitude défensive contre les tentations hérétiques, un discours qui, pour le moins, tente de calmer les enthousiasmes. Donc de présenter l’image d’une femme pieuse et fidèle, mais en ayant soin de passer au second plan la flamme qui rougeoie en son cœur et la douceur dont elle baigne le quotidien de son mari, que ce soit durant les jours paisibles qui précèdent la Révélation ou ceux, beaucoup plus tourmentés, qui la suivent... Bref, cette part de folie sans laquelle l’amour n’est pas ce qu’il est se trouve comme effacée. Les shiites, eux, ne s’arrêtent pas là dans l’accusation : pour eux, par exemple, dire que Khadija s’était mariée deux fois avant de connaître le Prophète relève d’une volonté de flétrir son image. Ils font valoir à ce sujet qu’une femme âgée de 40 ans, comme on prétend qu’elle avait, ne peut pas avoir eu les enfants qu’on lui attribue, à savoir Qacim, Abdallah, Zeynab, Rukayya, Oum Kalthoum et Fatma : cet âge étant, surtout en cette contrée d’Arabie, déjà celui de la fin de la fertilité. Il fallait donc, de leur point de vue, qu’elle fût plus jeune lorsqu’elle épousa le Prophète. Mais ces considérations, qui peuvent redonner au personnage les attributs d’une plus grande normalité, et en même temps d’une plus grande fraîcheur, ne vont pas nécessairement dans le sens d’une plus grande proximité...
Objet d’un conflit de représentation entre deux camps religieux, l’image de Khadija ne peut tout simplement pas en sortir plus vivante : c’est bien plutôt une image figée qui est donnée, dominée par des caractères plus ou moins surfaits, dont la raison d’être s’enracine dans la polémique et ses tactiques.
Double raison, par conséquent, de vouloir briser la barrière de cette imagerie consacrée, pour retrouver le souffle d’une rencontre, dont s’est nourri lentement un autre souffle et, à partir de là, de porter un regard renouvelé sur le mouvement d’ensemble par lequel se lève pour le monde cette religion qui a nom islam...
Les anciens sages ne disaient-ils pas que tout mouvement parfait est circulaire? Donc qu’il fait retour à sa source?
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 14-01-2012

lundi 9 janvier 2012

Editorial / Le sens d’une protestation


Le secteur des médias représente un des nerfs de la transition démocratique. Les pressions qui se sont exercées sur lui à l’époque de la dictature, par toutes sortes de moyens, qu’ils soient insidieusement incitatifs ou violemment dissuasifs, sont sans doute de celles qui ont été les plus élevées dans le pays. Ce qui n’a pas manqué de laisser des traces, parfois plus profondes qu’on n’imagine, dans les esprits des gens du métier comme dans les habitudes. Aujourd’hui, et depuis la révolution, nous sommes appelés, nous journalistes, à instaurer des coutumes nouvelles dans notre façon d’exercer notre travail et, en particulier, d’asseoir notre responsabilité d’intellectuels en charge d’informer et d’éclairer le public, et cela, bien sûr, sans nous placer sous l’ombre de telle ou telle tutelle, de quelque nature qu’elle soit.
Par-delà le passif, qui peut être attaché aux uns et aux autres en termes de concessions ou de complicités avec l’ancien régime, par-delà la bravoure aussi dont certains peuvent se prévaloir et qui n’est pas toujours de l’ordre du spectaculaire, il s’agit pour le journaliste d’apporter, aujourd’hui, sa contribution à la mise en place durable de l’ordre nouveau, de ce contrat de confiance qui le lie au peuple et dont la vocation est de renforcer en chaque citoyen sa capacité à juger en conscience et en connaissance de cause.
Le rôle du journaliste, en effet, n’est pas de forcer le citoyen à penser comme lui-même pense, mais à lui offrir les conditions d’un jugement libre et souverain, donc éclairé et fondé, sur la situation politique et ses développements. Telle est la base, même si une presse partisane a pu s’exprimer aussi dans les pays de vieille tradition démocratique, qui tente d’influencer plutôt que d’informer... Mais, à vrai dire, influencer, elle le fait sans jamais remettre totalement en cause le principe fondamental qui gouverne la relation entre le journaliste et le citoyen: principe sans le respect duquel le journaliste risque de donner raison à ceux qui l’accusent de manipuler le réel au lieu de le donner à voir dans sa vérité. Ce qui est une accusation grave, puisque la manipulation du réel revient à tromper le citoyen et à entraver son effort en vue de s’acquitter correctement de son rôle de gardien de sa propre liberté et de son droit à choisir.
La mission n’a rien de facile et, dans notre cas tunisien, elle l’est d’autant moins que l’héritage de la dictature, encore vivace, ne nous offre que des réflexes à ne pas suivre. Or, de la même manière que la société est en droit d’attendre du journaliste qu’il se montre digne de son métier et de la mission politico-pédagogique dont elle est porteuse, le journaliste lui-même est en droit d’attendre de la société et de ses représentants qu’ils n’entravent pas son effort par des mesures inopportunes, mais au contraire qu’ils l’aident par des dispositions qui supposent et consacrent sa responsabilité, à la fois professionnelle et citoyenne. C’est sans doute cela aussi le message des journalistes qui se sont déplacés  devant le palais du gouvernement pour protester contre le mode de désignation de certains responsables de médias publics : un désaveu à l’égard d’une mesure qui est un déni implicite de leur effort vers un rôle nouveau, dans le cadre d’un contrat nouveau !
Ajouté le : 10-01-2012