Figures et concepts
Khadija, ou la face cachée de l’islam

Parce que c’était une personne d’esprit alerte, appelée à prendre des décisions importantes et capable de le faire, ayant une connaissance des hommes par le fait de son travail et de sa fortune, la femme qui devait devenir la première épouse du Messager de l’islam n’était pas une femme effacée. Tous ceux qui se sont laissé imaginer, en toute liberté, la période de gestation psychologique qui, dans la vie du Prophète, a précédé le moment de la Révélation n’ont aucun mal à le comprendre. Khadija fut, à plus d’un point de vue, une partenaire. On sait, parce que les témoignages ne manquent pas à ce sujet, que sa disparition a constitué une épreuve majeure pour le Prophète et que sa mémoire demeurera vive tout au long de sa vie. Et ce malgré les nombreuses péripéties, les guerres menées et, aussi, les nouvelles épouses qui viendront occuper sa place.
En évoquant la figure de Khadija, nous pénétrons un espace théologiquement surveillé. Pendant des siècles, ce qu’il est convenu de dire et de penser sur la vie privée du Prophète a fait l’objet d’un discours apprêté aux contours bien définis. Il s’agissait bien sûr de prévenir tout débordement, tout développement qui n’aurait pas su s’en tenir aux limites des convenances ou qui se serait abandonné délibérément à des propos irrespectueux. Nous sommes ici en un lieu où la religion défend ses symboles sacrés et nous savons que les religions qui ne savent pas faire cela courent le risque de succomber. Mais toute défense de ce genre comporte le risque, par excès de prudence, d’asphyxier ce qu’elle est censée protéger, voire de l’amputer d’une partie qui n’est pas secondaire. En effet, la façon dont le Messager mûrit lentement sa mission, aux côtés de celle qui est alors son unique compagne et pour qui il éprouve des sentiments puissants, cela n’est pas étranger à la signification générale du message. De la même façon qu’une parole que l’on prononce hérite dans son sens de la façon dont on la prononce et du contexte dans lequel on la prononce, un message religieux est traversé par la manière dont celui qui le porte le mûrit d’abord dans son âme, s’y prépare plus ou moins à son insu puis le révèle, assume dans son quotidien ce qui est proféré, que cette parole soit conçue d’ailleurs comme une révélation qui descend d’en haut ou comme une inspiration qui surgit des profondeurs insondables de l’âme... A moins qu’en ce domaine, altitude et profondeur se rejoignent, dans une même épreuve de dessaisissement de la parole qui sonne dans la bouche.
Le paradoxe féminin
Aujourd’hui, du reste, cette façon de délimiter des espaces interdits n’est plus de mise. Le religieux se doit de trouver d’autres réponses immunitaires aux tentatives malintentionnées. Personne, à l’avenir, ne peut empêcher que l’univers intime d’un fondateur de religion en général ne soit exploré, imaginé, revécu en pensée. Et personne ne peut empêcher non plus que cette incursion se fasse dans un certain mépris de l’imagerie d’Epinal qui nous a été léguée par la tradition... On ne peut plus, comme autrefois, faire croire aux gens que, parce que telle religion est porteuse d’un message à caractère moral, celui par qui elle est venue menait une vie qui se résumait, pour ainsi dire, à une douce conformité aux principes énoncés par lui ou à travers lui... S’il est permis de citer ici un penseur qui ne fut pas toujours tendre pour les religions, à savoir Friedrich Nietzsche, c’est toujours du chaos que naît une étoile.
L’histoire d’amour qui a lié Khadija au Prophète n’est pas de l’ordre de l’anecdote : elle a joué le rôle de terreau à une révélation qui fut d’abord celle d’un homme à lui-même, à la plénitude insoupçonnée de sa propre vocation. C’est en vivant avec elle, en partageant les repas et la couche, les confidences et les doutes, que lentement s’est dressé celui qui, un jour, fut prêt à recevoir en lui le feu d’une parole surgie comme de nulle part. On ne doit pas sous-estimer ce moment d’incubation... Et c’est en un sens un paradoxe de la religion musulmane que la place de la femme y a été longtemps occultée alors que c’est sous le signe de l’amour avec une femme qu’elle est née. Car bien des religions ont vu le jour qui ne sont pas dans ce cas, et la femme y est moins soumise à des règles qui cherchent à la cantonner en dehors de l’espace public ou à oblitérer les signes de sa féminité. Peut-être la figure de Khadija, et plus précisément le fait qu’elle a été comme cachée sous le voile d’une imagerie pudibonde, cela a-t-il joué un rôle dans cette affaire ! A vrai dire, il ne faut même pas en douter...
Conflit de présentation
L’islam est une religion qui est née comme une insurrection : insurrection contre l’ordre polythéiste et ses marchands, insurrection contre l’ordre de la dissémination tribale et ses querelles, insurrection enfin contre l’ordre hégémonique des empires voisins. Et, parce qu’il en est ainsi, c’est une religion qui porte en elle les marques d’une virilité guerrière dont la présence se fait sentir dans le message proféré autant que dans les récits qui se rapportent à sa naissance. Mais le pendant, en quelque sorte, de la virilité, qui aurait pu inonder cette aube d’une tonalité autre, c’est la figure de la femme en général, et celle de Khadija en particulier : c’est l’aube de l’aube, dont on nous a longtemps privés du spectacle, par souci de défense contre le sacrilège...
Pas seulement pour cette raison d’ailleurs. Le personnage de Khadija n’a pas échappé à la polémique entre shiites et sunnites. On l’oublie parfois : Khadija est, par sa fille Fatma Ezzahra, la grand-mère des martyrs célébrés par les shiites, à savoir El-Hassan et El-Housseïn. A ce titre, elle bénéficie d’une vénération toute particulière, mais d’une vénération à caractère partisan. La surenchère dans l’affirmation de la sainteté est ici de mise. Ce à quoi répond, côté sunnite, et dans une attitude défensive contre les tentations hérétiques, un discours qui, pour le moins, tente de calmer les enthousiasmes. Donc de présenter l’image d’une femme pieuse et fidèle, mais en ayant soin de passer au second plan la flamme qui rougeoie en son cœur et la douceur dont elle baigne le quotidien de son mari, que ce soit durant les jours paisibles qui précèdent la Révélation ou ceux, beaucoup plus tourmentés, qui la suivent... Bref, cette part de folie sans laquelle l’amour n’est pas ce qu’il est se trouve comme effacée. Les shiites, eux, ne s’arrêtent pas là dans l’accusation : pour eux, par exemple, dire que Khadija s’était mariée deux fois avant de connaître le Prophète relève d’une volonté de flétrir son image. Ils font valoir à ce sujet qu’une femme âgée de 40 ans, comme on prétend qu’elle avait, ne peut pas avoir eu les enfants qu’on lui attribue, à savoir Qacim, Abdallah, Zeynab, Rukayya, Oum Kalthoum et Fatma : cet âge étant, surtout en cette contrée d’Arabie, déjà celui de la fin de la fertilité. Il fallait donc, de leur point de vue, qu’elle fût plus jeune lorsqu’elle épousa le Prophète. Mais ces considérations, qui peuvent redonner au personnage les attributs d’une plus grande normalité, et en même temps d’une plus grande fraîcheur, ne vont pas nécessairement dans le sens d’une plus grande proximité...
Objet d’un conflit de représentation entre deux camps religieux, l’image de Khadija ne peut tout simplement pas en sortir plus vivante : c’est bien plutôt une image figée qui est donnée, dominée par des caractères plus ou moins surfaits, dont la raison d’être s’enracine dans la polémique et ses tactiques.
Double raison, par conséquent, de vouloir briser la barrière de cette imagerie consacrée, pour retrouver le souffle d’une rencontre, dont s’est nourri lentement un autre souffle et, à partir de là, de porter un regard renouvelé sur le mouvement d’ensemble par lequel se lève pour le monde cette religion qui a nom islam...
Les anciens sages ne disaient-ils pas que tout mouvement parfait est circulaire? Donc qu’il fait retour à sa source?
En évoquant la figure de Khadija, nous pénétrons un espace théologiquement surveillé. Pendant des siècles, ce qu’il est convenu de dire et de penser sur la vie privée du Prophète a fait l’objet d’un discours apprêté aux contours bien définis. Il s’agissait bien sûr de prévenir tout débordement, tout développement qui n’aurait pas su s’en tenir aux limites des convenances ou qui se serait abandonné délibérément à des propos irrespectueux. Nous sommes ici en un lieu où la religion défend ses symboles sacrés et nous savons que les religions qui ne savent pas faire cela courent le risque de succomber. Mais toute défense de ce genre comporte le risque, par excès de prudence, d’asphyxier ce qu’elle est censée protéger, voire de l’amputer d’une partie qui n’est pas secondaire. En effet, la façon dont le Messager mûrit lentement sa mission, aux côtés de celle qui est alors son unique compagne et pour qui il éprouve des sentiments puissants, cela n’est pas étranger à la signification générale du message. De la même façon qu’une parole que l’on prononce hérite dans son sens de la façon dont on la prononce et du contexte dans lequel on la prononce, un message religieux est traversé par la manière dont celui qui le porte le mûrit d’abord dans son âme, s’y prépare plus ou moins à son insu puis le révèle, assume dans son quotidien ce qui est proféré, que cette parole soit conçue d’ailleurs comme une révélation qui descend d’en haut ou comme une inspiration qui surgit des profondeurs insondables de l’âme... A moins qu’en ce domaine, altitude et profondeur se rejoignent, dans une même épreuve de dessaisissement de la parole qui sonne dans la bouche.
Le paradoxe féminin
Aujourd’hui, du reste, cette façon de délimiter des espaces interdits n’est plus de mise. Le religieux se doit de trouver d’autres réponses immunitaires aux tentatives malintentionnées. Personne, à l’avenir, ne peut empêcher que l’univers intime d’un fondateur de religion en général ne soit exploré, imaginé, revécu en pensée. Et personne ne peut empêcher non plus que cette incursion se fasse dans un certain mépris de l’imagerie d’Epinal qui nous a été léguée par la tradition... On ne peut plus, comme autrefois, faire croire aux gens que, parce que telle religion est porteuse d’un message à caractère moral, celui par qui elle est venue menait une vie qui se résumait, pour ainsi dire, à une douce conformité aux principes énoncés par lui ou à travers lui... S’il est permis de citer ici un penseur qui ne fut pas toujours tendre pour les religions, à savoir Friedrich Nietzsche, c’est toujours du chaos que naît une étoile.
L’histoire d’amour qui a lié Khadija au Prophète n’est pas de l’ordre de l’anecdote : elle a joué le rôle de terreau à une révélation qui fut d’abord celle d’un homme à lui-même, à la plénitude insoupçonnée de sa propre vocation. C’est en vivant avec elle, en partageant les repas et la couche, les confidences et les doutes, que lentement s’est dressé celui qui, un jour, fut prêt à recevoir en lui le feu d’une parole surgie comme de nulle part. On ne doit pas sous-estimer ce moment d’incubation... Et c’est en un sens un paradoxe de la religion musulmane que la place de la femme y a été longtemps occultée alors que c’est sous le signe de l’amour avec une femme qu’elle est née. Car bien des religions ont vu le jour qui ne sont pas dans ce cas, et la femme y est moins soumise à des règles qui cherchent à la cantonner en dehors de l’espace public ou à oblitérer les signes de sa féminité. Peut-être la figure de Khadija, et plus précisément le fait qu’elle a été comme cachée sous le voile d’une imagerie pudibonde, cela a-t-il joué un rôle dans cette affaire ! A vrai dire, il ne faut même pas en douter...
Conflit de présentation
L’islam est une religion qui est née comme une insurrection : insurrection contre l’ordre polythéiste et ses marchands, insurrection contre l’ordre de la dissémination tribale et ses querelles, insurrection enfin contre l’ordre hégémonique des empires voisins. Et, parce qu’il en est ainsi, c’est une religion qui porte en elle les marques d’une virilité guerrière dont la présence se fait sentir dans le message proféré autant que dans les récits qui se rapportent à sa naissance. Mais le pendant, en quelque sorte, de la virilité, qui aurait pu inonder cette aube d’une tonalité autre, c’est la figure de la femme en général, et celle de Khadija en particulier : c’est l’aube de l’aube, dont on nous a longtemps privés du spectacle, par souci de défense contre le sacrilège...
Pas seulement pour cette raison d’ailleurs. Le personnage de Khadija n’a pas échappé à la polémique entre shiites et sunnites. On l’oublie parfois : Khadija est, par sa fille Fatma Ezzahra, la grand-mère des martyrs célébrés par les shiites, à savoir El-Hassan et El-Housseïn. A ce titre, elle bénéficie d’une vénération toute particulière, mais d’une vénération à caractère partisan. La surenchère dans l’affirmation de la sainteté est ici de mise. Ce à quoi répond, côté sunnite, et dans une attitude défensive contre les tentations hérétiques, un discours qui, pour le moins, tente de calmer les enthousiasmes. Donc de présenter l’image d’une femme pieuse et fidèle, mais en ayant soin de passer au second plan la flamme qui rougeoie en son cœur et la douceur dont elle baigne le quotidien de son mari, que ce soit durant les jours paisibles qui précèdent la Révélation ou ceux, beaucoup plus tourmentés, qui la suivent... Bref, cette part de folie sans laquelle l’amour n’est pas ce qu’il est se trouve comme effacée. Les shiites, eux, ne s’arrêtent pas là dans l’accusation : pour eux, par exemple, dire que Khadija s’était mariée deux fois avant de connaître le Prophète relève d’une volonté de flétrir son image. Ils font valoir à ce sujet qu’une femme âgée de 40 ans, comme on prétend qu’elle avait, ne peut pas avoir eu les enfants qu’on lui attribue, à savoir Qacim, Abdallah, Zeynab, Rukayya, Oum Kalthoum et Fatma : cet âge étant, surtout en cette contrée d’Arabie, déjà celui de la fin de la fertilité. Il fallait donc, de leur point de vue, qu’elle fût plus jeune lorsqu’elle épousa le Prophète. Mais ces considérations, qui peuvent redonner au personnage les attributs d’une plus grande normalité, et en même temps d’une plus grande fraîcheur, ne vont pas nécessairement dans le sens d’une plus grande proximité...
Objet d’un conflit de représentation entre deux camps religieux, l’image de Khadija ne peut tout simplement pas en sortir plus vivante : c’est bien plutôt une image figée qui est donnée, dominée par des caractères plus ou moins surfaits, dont la raison d’être s’enracine dans la polémique et ses tactiques.
Double raison, par conséquent, de vouloir briser la barrière de cette imagerie consacrée, pour retrouver le souffle d’une rencontre, dont s’est nourri lentement un autre souffle et, à partir de là, de porter un regard renouvelé sur le mouvement d’ensemble par lequel se lève pour le monde cette religion qui a nom islam...
Les anciens sages ne disaient-ils pas que tout mouvement parfait est circulaire? Donc qu’il fait retour à sa source?
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