vendredi 30 décembre 2011

Figures et concepts

Eve, ou la tentation fatale

Eve, ou la tentation fatale
 Voilà une femme qui n’est comme aucune autre : elle n’a ni père, ni mère, ni frère, ni sœur... Elle n’a pas grandi dans les jupons d’une maman, ni joué sous l’œil bienveillant d’une grand-mère. Elle n’a pas attendu le retour d’un papa qui rentrerait de ses travaux pour s’asseoir sur ses genoux, ni connu d’amies pour partager des secrets. Et pour cause : elle n’a pas eu d’enfance ! Elle est née toute achevée, pour ainsi dire, comme la déesse Aphrodite, selon la légende, sortie toute armée de la cuisse de Zeus. Mais elle n’est pas une déesse : c’est une femme, de chair et d’os. Et elle n’est pas née d’une cuisse mais, si l’on en croit le texte de la Genèse, qui s’attarde sur ce détail, de la côte d’Adam, le premier homme. C’est d’ailleurs à ce titre que, dans ce même texte, elle est dite : chair de sa chair et os de ses os ! Les féministes, du moins de culture judéo-chrétienne, apprécient moyennement cet épisode. Il y a là en effet une représentation des choses qui est clairement en décalage avec le principe d’égalité entre homme et femme : « Pourquoi ce ne serait pas Adam qui serait issu d’une côte d’Eve ?», demanderaient-ils volontiers! Quel est le sens de cette précellence, de ce privilège, qui fait dépendre la naissance de la femme, non seulement du corps de l’homme, mais d’une partie modeste : une côte, une simple côte. Nul doute, ajouteraient-ils, que cela a servi à des générations de machistes à asseoir leurs préjugés en s’appuyant sur l’autorité des textes sacrés ? C’est vrai. Mais le même texte, en réalité, n’en vient à ces considérations physiologiques sur la naissance d’Eve qu’après avoir évoqué la création de l’homme, au sens générique, en tant qu’homme et femme : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme ». Ce qui signifie que, toute issue de la côte d’Adam qu’elle est, Eve n’en est pas moins créée « à l’image de Dieu», au même titre exactement qu’Adam. Que veut dire ce mot : « A l’image de Dieu » ? Le passage qui suit comporte un élément de réponse : «Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez». Etre féconds et remplir la terre, cela, les animaux créés juste avant l’homme sont aussi censés le faire. Mais assujettir la terre, non! Or la terre que Eve et son compagnon sont appelés à « assujettir» est un jardin, le jardin d’Eden. S’il s’agit d’un jardin, assujettir ne saurait vouloir dire autre chose que prendre soin, cultiver, et non exploiter d’une façon qui reviendrait à saccager : car alors il n’y aurait plus de jardin. De fait, entretenir un jardin suppose bien qu’il y ait domination : l’homme, Adam et Eve réunis, n’est pas censé vivre sur terre à l’image des bêtes sauvages qui se nourrissent de ce qu’elles trouvent. Sa vocation est de planter et de domestiquer. A ce titre, il bénéficie d’un statut de roi de la création : non que par ce titre il pourrait prendre la place du Créateur, mais il a bien en un sens le rôle éminent d’un « co-créateur», qui fait de lui un être qui n’est pas Dieu mais qui est à son image ! Il s’agit donc pour Eve d’honorer son rôle de reine, et de bonne reine, aux côtés de son compagnon, dans le même sens où le bon jardinier est celui qui, tout en dominant les plantes qui se trouvent dans son jardin, veille à leur développement et à leur épanouissement.
D’autre part, si Eve vient de la côte d’Adam dans ce récit biblique, Adam, lui, vient de la terre ou de la poussière : la règle est donc celle d’une certaine humilité. On ne voit pas comment Adam pourrait se prévaloir de la supériorité de sa propre extraction...

L’arbre de la connaissance

Il reste que, en effet, le récit attribue un rang second à Eve : elle vient après et son existence est comme dérivée de celle de l’homme. D’ailleurs, c’est uniquement suite au constat divin que l’homme s’ennuie sur terre sans compagnie que le projet se fait jour de lui donner naissance à elle aussi. Il convient de signaler pourtant que la lecture du texte de la Genèse donne lieu à une sorte de changement de perspective entre le chapitre où  il est question de la création de l’homme en général et celui où il est question de la naissance d’Eve en particulier. On passe en effet du projet global de création du monde à une optique qui est davantage celle de l’homme, celle d’Adam : sa situation existentielle, sa solitude en premier lieu face au reste des créatures. Ce qui veut dire que, en réalité, Eve a une double naissance, selon la perspective qu’on adopte : comme Adam elle vient de la poussière du point de vue du projet global et, du point de vue de ce qu’elle représente pour Adam, elle est celle qui est issue de sa côte : chair de sa chair, os de ses os ! Ce changement est voulu à cause de la suite, qui comporte des données d’une grande importance sur le destin de l’homme sur terre. Il fallait en effet dire que Eve est une partie du corps d’Adam pour pouvoir exprimer la condition fondamentale de l’homme qui consiste à découvrir que cette chair qui est sienne n’est plus en lui mais en dehors de lui et que, en ce sens, il en est dépourvu. Lui, cette créature d’entre toutes les autres qui est appelée à régner sur la terre, à assujettir tout ce qui s’y trouve, il fait l’épreuve d’une perte qui est celle de sa propre chair. Tout le péril pour lui est alors de déchoir de son rang et d’être lui-même assujetti par le désir de retrouver ce morceau de lui-même qui lui manque. Tout le danger est que, aveuglé par l’urgence de « recoller le morceau », il en oublie la charge qui lui incombe au sein de la création. Eve, en ce sens, fait signe vers ce lieu d’une chute possible pour l’homme... D’une chute, à vrai dire, dans un abîme sans fond, puisque l’opération de réappropriation du « morceau » est vouée à l’échec et que la seule chose que cette entreprise puisse faire, c’est de plonger l’homme dans un état de servitude toujours plus profonde à l’égard de son désir. N’est-elle pas, Eve, celle qui offre à Adam le fruit cueilli de l’arbre dont Dieu avait dit : «Tu pourras manger de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. » Dans le récit biblique, c’est suite à cet acte – le « péché originel » — qu’Adam et Eve sont chassés du paradis et livrés à un monde où règne la violence : violence contre la nature pour lui arracher ses fruits par le travail pénible et violence entre les hommes, car la convoitise est désormais présente dans leurs pensées...

Confiance vs désobéissance
C’est du beau travail, est-on tenté de dire! Comme Pandore dans le mythe grec, qui ne peut pas s’empêcher d’ouvrir sa boîte, dont s’échappent tous les maux, Eve ne parvient pas à se défier du serpent qui lui susurre à l’oreille de ne pas tenir compte de l’interdiction divine : «La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea. » Le résultat est donc que le couple est chassé du paradis et, aussi, qu’il est livré à la perspective de la mort : «le jour où tu en mangeras, tu mourras» !
Mais, encore une fois, Eve désigne ici le lieu d’une expérience pour l’homme. Il s’agit certes d’une expérience de perte de soi, dans le double sens qu’a ce mot de « perte » : la perte d’une partie ou d’un morceau de soi et la perte de son statut, la déchéance. En quoi cependant le fait de goûter de l’arbre de la connaissance du bien et du mal peut-il être synonyme de déchéance ? Y a-t-il une connaissance qui, au lieu d’élever l’esprit, l’abaisse ? Et si la connaissance en question est celle du bien et du mal, le paradoxe n’est-il pas plus grand encore ? L’explication est la suivante : pour avoir une connaissance du bien et du mal, donc de leur différence, il faut avoir goûté au mal. Sans cette connaissance pratique, pas de possibilité de développer une intelligence de la nature spécifique du bien et de la nature spécifique du mal. Or cette connaissance dépend d’un arbre dont Dieu a interdit de manger du fruit : le faire, c’est désobéir, c’est rompre le lien ténu d’amour et d’allégeance à Dieu, c’est rejoindre d’un coup un espace qui est celui de l’éloignement de Dieu : l’espace du mal. L’arbre de la connaissance du bien et du mal, autrement dit, n’est tel que parce que Dieu a interdit d’en manger le fruit : manger quand même, c’est désobéir, c’est donc faire l’expérience du mal et, par conséquent, acquérir la connaissance de la différence qui existe entre le bien et le mal... Voilà donc ce qu’Adam est tenté de faire et Eve ne l’en empêche pas, au contraire: c’est elle qui le pousse dans cette tentation, dans cette tentative !

La mère d’Abel

Eve est donc présente de deux façons dans l’expérience de la déchéance de l’homme : d’abord en tant que lieu d’un manque vécu dans sa propre chair qui le livre à la loi du désir et, ensuite, en tant que lieu d’une tentation qui consiste à faire le choix d’un acte qui consacre la rupture avec la confiance qui existe auparavant avec Dieu. En fait, offrir à l’homme le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’est pas autre chose que le fait d’inciter Adam à s’installer avec elle dans un ordre de relation qui entérine l’oubli de la mission reçue par Dieu... On peut penser ici que toutes les traditions orientales qui consistent à voiler le corps et en particulier le visage de la femme trouvent leur écho dans cette représentation de la femme comme tentatrice de l’homme, incarnée ici par Eve.
Mais il faut préciser rapidement une chose: dans la connaissance du bien et du mal, il y a aussi la connaissance du bien. Nous l’avons dit: sans l’expérience du mal, pas de possibilité de connaître la nature du bien, en tant qu’il est désormais un effort d’arrachement au mal, une lutte contre l’ordre de l’éloignement de Dieu. Et connaître vraiment le bien, c’est nécessairement le vouloir, et donc vouloir s’extirper du mal dans lequel on tombe.
Si Eve est la tentatrice, est-elle aussi la réparatrice, celle qui prend les devants pour pousser Adam, cette fois dans l’autre sens, à reconquérir son statut de roi de la terre et d’être reine à ses côtés ? Rien ne l’empêche. Comme rien n’empêche qu’elle persiste dans son geste tentateur qui installe l’homme dans la déchéance... Eve donna naissance, après sa sortie du paradis, à Caïn et à Abel: quel est, de ces deux enfants, celui dont la conduite avait ses faveurs ? Si c’est Abel, il faut croire que la vocation réparatrice était déjà à l’œuvre dans son âme et que sa propre nostalgie d’être à l’image de Dieu l’a gagnée. Le texte ne précise pas ce point, mais une chose est sûre : sans l’expérience de la tentation, sans Eve qui y a joué un rôle majeur, il n’y aurait pas pour l’homme en général la possibilité d’engager, dans les affres de la violence et de la souffrance, le combat qui consiste à aller à la reconquête de sa propre royauté... Il n’y aurait pas pour l’homme la possibilité d’être humain !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 30-12-2011

Editorial

L’opposition en mue

Dès l’annonce des résultats des élections du 23 octobre, et avec le constat de la nette déconvenue des partis progressistes, des voix se sont fait entendre, amères, parmi les militants et les sympathisants de ces partis, reprochant aux dirigeants de ne pas avoir su resserrer les rangs à temps. Pour ces gens, même si la constitution d’une grande formation, qui aurait regroupé les différents partis du courant progressiste, n’aurait peut-être pas suffi pour remporter les élections, elle aurait sans doute contribué à limiter les dégâts.
Cette clameur mêlée de reproches est en train de laisser petit à petit place à des initiatives de rapprochement. Une récente rencontre dans un hôtel de la banlieue nord de Tunis a constitué un pas intéressant dans la direction de la création d’une structure nouvelle qui permettrait à l’avenir d’échapper à cet état de dissémination de l’opposition progressiste. D’ores et déjà, il semble que les discussions aient pris une tournure avancée entre le Parti démocratique progressiste, qui représente la formation la plus importante en nombre d’élus à la Constituante au sein de ce groupe, et le parti Afek Tounes. Avec le Pôle démocratique progressiste, on peut s’attendre à ce que le rapprochement soit une opération plus délicate...
Les impatients, qui se sont d’ailleurs exprimés lors de cette rencontre à travers des slogans, voudraient un seul parti et tout de suite. Et d’aucuns, relançant la clameur aux accents de reproche, s’en prennent aux dirigeants qu’ils accusent, plus ou moins ouvertement, de faire prévaloir les intérêts de leur carrière personnelle au détriment des urgences de l’heure. A quoi on répond cependant que les militants de base ont peut-être leur mot à dire, qu’ils doivent être consultés avant toute décision qui engage le destin du parti... Ce qui est judicieux, mais qui ne doit pas occulter un fait important, à savoir qu’il existe une bataille secrète entre les partis progressistes pour bénéficier d’une position stratégique au sein de la structure à venir. Le PDP, qui est très conscient à la fois de sa place de leader dans le camp progressiste et de son passé militant sous l’ancien régime, n’entend pas se fondre dans un ensemble élargi sans la contrepartie qui consiste à y occuper une place privilégiée. Son action en pointe en tant que parti d’opposition, que ce soit à l’intérieur de l’Assemblée constituante ou en dehors, n’est pas entièrement étrangère à ce souci : elle vise à lui octroyer le profil de la force dominante au sein de cette formation dont nous voyons déjà se dessiner les premiers contours.
Ajouté le : 30-12-2011

mardi 27 décembre 2011

Editorial

Continuité de l’Etat : mission terminée

Avec la prise de fonction, hier, du nouveau gouvernement, c’est une page qui est tournée dans cette histoire du pays dont le chronomètre s’est enclenché avec la révolution. Le témoin étant désormais passé de main en main, l’heure était aussi au bilan. L’équipe menée par M. Béji Caïd Essebsi, démissionnaire depuis plusieurs semaines, était néanmoins demeurée en place pour assurer la continuité de l’Etat. A vrai dire, c’était sa mission essentielle depuis le début, depuis le mois de mars dernier, même si certaines décisions prises engageaient l’avenir. Mais qui a dit que le fait d’assurer la continuité de l’Etat exige que soient repoussées des actions de longue portée, dès lors que ces actions ont pour effet d’arrimer le pays dans son avenir.
Il reste que, comme on l’a maintes fois souligné, le précédent gouvernement n’avait pas de légitimité pour pousser le pays dans telle ou telle orientation générale, pour faire des choix stratégiques et pour mobiliser toutes les énergies possibles autour de ces choix. Ce n’est pas le cas du gouvernement qui vient de prendre ses fonctions même si, dans son cas, le facteur temps représente une contrainte majeure. Car, si les engagements sont respectés, c’est d’une durée d’à peine un an dont dispose la nouvelle équipe au pouvoir pour accomplir sa mission. Elle semble en être d’ailleurs assez consciente puisqu’elle a mis l’accent  sur les priorités. Des priorités autour desquelles la coalition au pouvoir va essayer de déployer tout l’attirail de ses compétences en matière de capacité à répondre aux attentes à caractère d’urgence humanitaire : aide aux victimes de la révolution, soutien aux plus démunis, création d’emploi dans les zones sinistrées... Bref, des priorités dont l’enjeu pour le pays est clair, mais dont l’enjeu électoral est loin d’être absent aussi, et dont on entend bien, parmi les partis de la Troïka, tirer tout le profit possible lors des prochaines échéances. Ce qui signifie que, même limité dans le temps, et même concentré sur des questions d’urgence, le nouveau gouvernement est bien cette fois dans une logique où il engage une politique générale et se met en position d’être jugé sur ses grands choix le moment venu.
Ce n’était absolument pas cette démarche qui prévalait dans le cas du précédent gouvernement. La mission, comme l’a rappelé M. Essebsi lors de la cérémonie d’hier au Palais du gouvernement de la Kasbah, était d’assurer la continuité de l’Etat : une mission remplie, sans trop de casse en fin de compte si l’on considère la zone de turbulence dans laquelle s’est trouvé le pays dans les mois qui ont suivi la révolution... Que ce gouvernement ait su s’en tenir à son rôle, dans la tourmente, est à son honneur. Si la Tunisie peut aujourd’hui se targuer de ne pas avoir connu de rupture majeure dans son devenir, malgré sa révolution, c’est aussi grâce à des hommes et des femmes qui avaient une vision claire de leur tâche.
Ajouté le : 27-12-2011

dimanche 25 décembre 2011

Editorial

Noël et vivre-ensemble

Il est vrai que le style du nouveau président de la République est tel que nous ne sommes pas privés de surprises depuis son investiture. Bien que ses prérogatives soient peu importantes, il exploite à fond la symbolique de la fonction. Ainsi, il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait quelque matière à étonnement. Il faut dire que le style du précédent locataire du Palais de Carthage, M. Foued Mbazaâ, était très différent : tout en calme et en pesanteur, pourrait-on dire. Quant à celui qui était là, avant, inutile de revenir dessus.
Mais le geste qui a marqué la journée d’hier est de ceux qu’il convient de relever : M. Marzouki a adressé à la communauté chrétienne de Tunisie, en son nom et au nom du peuple tunisien, les voeux à l’occasion de la fête de Noël. Accompli dans une sollennité inaccoutumée, ce geste constitue un précédent. On peut d’ailleurs s’attendre à ce que ce même geste se reproduise à l’occasion des fêtes importantes de la communauté juive, dont la présence sur la terre de Tunisie est encore plus ancienne que celle de la communauté chrétienne.
Ce n’est pas faire acte d’inopportune allégeance envers la personne du président de la République que de saluer un tel geste, qui ouvre, d’une façon en tout cas plus franche, l’ère d’une coexistence religieuse. On sait que d’aucuns peuvent y voir une manière habile de contrebalancer une présence désormais massive de l’Islam sur la scène politique. Cette interprétation est possible. Mais elle n’empêche pas de considérer que, en tant que telle, la prise en considération des différentes traditions religieuses qui sont représentées chez nous, même à travers des minorités sans grand poids démographique, est un facteur de bonne santé de notre société. Et que cela est bon à prendre, quelles que soient les intentions qu’on veut bien y déceler par derrière.
Le thème de la diversité a longtemps servi d’argument dans la rhétorique de l’ancien régime : mais cette diversité n’avait jamais la possibilité de s’exprimer de façon vivante, c’est-à-dire de telle sorte que les fêtes religieuses des uns et des autres soient rendues visibles, en dehors de toute logique folklorique et démagogique. Le fait que des fêtes aux couleurs disparates, pour ainsi dire, aient désormais droit de cité, en toute simplicité, est donc un fait que nous devons accueillir et encourager, car il constitue pour la société tunisienne un espace de respiration et de vivre-ensemble.

       
  
  
          
Ajouté le : 25-12-2011

samedi 24 décembre 2011

Editorial

L’équation délicate de la relance

NOUS voici donc arrivés à ce moment tant attendu où l’Etat est en position de reprendre les choses en main et d’agir afin de changer l’ordre des choses sur le terrain. L’affaire est loin d’être simple puisque les revendications repartent en ce moment de plus belle, malgré les appels lancés par le nouveau président de la République. Le secteur public, on le sait, ne pourra pas à lui seul relancer la locomotive de l’économie : son rôle est d’appoint. M. Hamadi Jebali, chef du gouvernement, a annoncé dans son programme de gouvernement que l’Etat créerait quelque 20.000 emplois durant l’année qui vient. Cela est sans doute un point positif, à condition bien sûr de s’en donner les moyens réels et de traduire cette vague attendue de recrutements en une amélioration de la qualité du service public en général, et non en une charge supplémentaire pour le budget. L’allocution du chef du gouvernement fait aussi référence à la possibilité de recueillir des investissements de l’étranger, qui seraient un précieux appoint. Un souhait auquel il reste cependant à créer les conditions favorables car, pour l’instant, les échos sont ceux d’usines étrangères qui, de guerre lasse, mettent la clé sous le paillasson.
L’équation est simple : comment redonner au pays son attractivité économique, non seulement pour les investisseurs nationaux, dont beaucoup ont été échaudés par les événements qui ont suivi la révolution, mais aussi pour les investisseurs étrangers. Comment le faire alors que, comme l’a rappelé hier le président Marzouki face aux patrons, le phénomène des sit-ins exprime un besoin de donner libre cours à une tendance entravée pendant si longtemps : celle de contester, de revendiquer et de réclamer des droits dont beaucoup sont légitimes.
Certes, on ne voit pas comment on pourrait dépasser cette situation d’impasse sans une trêve, autour de laquelle tout le monde aurait à se rallier et à laquelle les partenaires sociaux auraient à travailler. Donc à une disposition partagée à réfréner ses exigences. Le problème est qu’il ne suffit pas d’en lancer le mot d’ordre. Le risque existe même d’attitudes d’obstination qui maintiendraient la situation du pays dans un statu quo aux perspectives déplorables.
Le problème demeurera compliqué tant qu’une partie de la société se sentira seule à faire des sacrifices, ou qu’on exigerait d’elle qu’elle en fasse plus que les autres... La bonne alchimie du moment consiste, en réalité, à réaliser cet équilibre dans le sacrifice consenti qui fait que, tout d’un coup, ce dernier est accepté volontiers, de bon coeur, et avec du coeur à l’ouvrage en prime. Ce moment, il ne semble pas qu’on y soit parvenu : face à ce pouvoir dont on a tant attendu la venue, l’heure est aux exigences, et à l’écoute...
Ajouté le : 24-12-2011

vendredi 23 décembre 2011

Formation du gouvernement

La «fuite de la veille»

La «fuite de la veille»
 On s’interroge sur le sens de ces fuites qui, de façon répétée, nous livrent la composition du prochain gouvernement tout en étant accompagnées de la classique mise au point en provenance des ténors de la coalition et en particulier des proches du chef du gouvernement, M. Hamadi Jebali : de telles fuites, rappelle-t-on, ne sont pas fondées et seule est vraie la composition qui fera l’objet de l’annonce officielle... Certes. Mais d’aucuns se demandent si de telles fuites ne sont pas quand même plus ou moins orchestrées pour servir de ballons d’essai. L’autre hypothèse étant plus simplement que l’on peine à s’entendre, aussi bien à l’intérieur des trois partis de la coalition qu’entre eux. En tout état de cause, tout cela est en principe derrière nous, puisque nous attendons pour aujourd’hui cette présentation officielle tant attendue du nouveau gouvernement.
Si, de la première fuite à la seconde, quelques modifications se sont manifestées, dont chacun appréciera les motivations selon ses analyses ou ses spéculations, nous verrons si une nouvelle différence est à constater entre la liste officielle et celle qui nous est livrée par l’ultime fuite, la «fuite de la veille», pour ainsi dire.
D’ores et déjà, il faut relever quelques enseignements de cette dernière fuite, si on la compare à celle qui la précède et qui peut en être, en quelque sorte, une «correction». Premièrement, le nombre des membres du gouvernement passerait de 51 à 41. Mais on signale en même temps que quatre autres personnes pourraient être des ministres conseillers auprès du chef du gouvernement, sans avoir le droit de sièger au conseil des ministres. Ce qui, si on devait les compter malgré tout, relèverait le nombre total des ministres et des secrétaires d’Etat à... 45: un chiffre qui est finalement assez proche du précédent. Deuxièmement, on assiste à la suppression de ce «gouvernement dans le gouvernement» constitué auparavant de 7 ministres délégués et de 3 ministres conseillers, tous rassemblés autour du chef du gouvernement. Troisièmement, des noms comme Tarek Dhiab ou Moncef Ben Salem, respectivement au ministère de la Jeunesse et des Sports et au ministère de l’Enseignement supérieur, seraient maintenus malgré des contestations qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux et en dehors...
Auteur : R.S.
Ajouté le : 22-12-2011

Figures et concepts

Thalès, ou l’aube de la Raison

 C’est une des curiosités des choses de ce bas monde que ceux qui ont été à l’origine des révolutions les plus profondes dans l’histoire de l’humanité n’ont pas du tout eu conscience que leur geste ou leur pensée pouvaient avoir les conséquences qu’ils ont eues. Il est même probable qu’ils ne le soupçonnaient pas le moins du monde. Et, du reste, tel n’était pas leur souci de marquer l’histoire d’une pierre blanche... C’est toujours de façon rétrospective, à la faveur d’un travail de mémoire et d’analyse, que cette dimension révolutionnaire est aperçue. Et ce travail, qui est fait par d’autres, peut avoir lieu longtemps après la mort de l’intéressé. Chez nous, en Tunisie, où une révolution vient d’avoir lieu dont la paternité est attribuée à un jeune issu du peuple, dont le geste désespéré a revêtu une charge symbolique à grande puissance de contagion, la rapidité avec laquelle a été fait le lien a quelque chose d’exceptionnel. Il n’est d’ailleurs pas exclu que les historiens corrigeront plus tard certains aspects, en faisant ressortir par exemple le fait que le personnage de Mohamed Bouazizi n’a pu jouer ce rôle initiateur que parce que c’était un antihéros : c’est en tant que tel que le peuple tout entier pouvait s’identifier à lui et reprendre à son compte son geste... Et, par conséquent, à travers lui, c’est en réalité le peuple lui-même qui est le véritable auteur de la révolution tunisienne...
Abraham, dont il a été question la semaine dernière dans cette rubrique, est également l’auteur d’une révolution, celle-là religieuse, et dont la portée n’est pas achevée 4.000 ans plus tard, puisqu’il a initié une tradition dont le message donne lieu à des ramifications dont on attend peut-être que d’elles se dégage un jour quelque chose comme une synthèse. Or le récit de sa vie, tel qui nous est rapporté, ne laisse en rien trahir le souci d’une telle entreprise : Abraham fut l’homme de la crainte et du tremblement devant cette puissance invisible qui n’avait rien à voir avec le panthéon mésopotamien. C’est au fil des générations que se forme progressivement la conscience que la conduite religieuse qu’il a initiée représente un héritage qu’il s’agit de préserver, y compris à travers des coutumes spécifiques à faire respecter par ses descendants.
Thalès, que les écoliers connaissent surtout pour son théorème relatif au triangle rectangle, figure parmi les révolutionnaires de grande envergure et cela n’a pas grand-chose à voir avec son théorème. D’ailleurs, ce pour quoi il doit être considéré comme révolutionnaire n’a donné lieu à aucun écrit de sa part. Nul manifeste, nulle annonce publique... Cet homme, né il y a quelque 2.635 ans et à qui certains historiens de son époque attribuent des origines phéniciennes, fut d’abord un commerçant. On parle également à son sujet d’une enfance et d’une jeunesse passées en Egypte : c’est là qu’il aurait recueilli ses connaissances en mathématiques, dont les Grecs, à son époque, étaient encore presqu’entièrement dépourvus... Bref, c’est un homme qui a navigué : sur les mers et à travers les cultures. Thalès est aussi quelqu’un qui a joué un rôle politique, et militaire même, dans sa cité de Milet : ville située dans la partie orientale de la Grèce, l’Ionie, de l’autre côté de l’Hellespont, donc dans l’actuelle Turquie. Son nom figure d’ailleurs en bonne place sur la liste des sept sages grecs aux côtés de Solon, l’inventeur de la démocratie athénienne. C’est donc un personnage engagé dans les affaires de son temps et dans l’action. Rien d’un rêveur coupé du mode de son temps... Mais, à côté de tout cela, Thalès est aussi le premier de ces penseurs qu’on appelle «présocratiques» et qu’Aristote classe parmi les «physiciens» : appellation qui ne doit pourtant pas nous induire en erreur, car la «physique» dont il est question avec Thalès, et après lui avec ses successeurs qui ont nom Anaximandre, Anaximène, Héraclite ou encore Anaxagore, est essentiellement une «métaphysique» : elle vise d’emblée ce qui, dans la «physis», dans la «nature», constitue son premier principe et sa première cause, selon la formulation aristotélicienne. Le premier principe, l’arche, (que l’on retrouve dans des mots comme archéologie ou architecture) n’est pas en dehors de la nature mais n’est pas non plus dans la nature: il fait référence à une sorte de zone intermédiaire entre le dehors et le dedans qui est précisément ce à partir de quoi ce qui est ou existe cesse de se manifester sous le signe de la dissémination et de la contingence... Comme si le monde qui surgit et qui se donne à percevoir faisait dans le même temps retour vers ce dont il surgit et d’où il puise son unité. Et cela comme en un mouvement de sursaut identitaire...
La question de l’origine du monde, jusqu’à Thalès, était l’affaire du discours mythologique. Chaque peuple, en même temps qu’il avait une terre et une langue communes, avait aussi une «cosmogonie» par laquelle il lui était donné de dire la venue au monde du monde lui-même. Chaque culture produit son propre récit, son histoire qu’on peut raconter aux enfants et aux adultes au coin du feu ou sous forme de poèmes à déclamer sur la place publique. Et cette histoire transportait l’auditeur en ce lieu imaginaire où il croyait presque assister, dans son intensité dramatique, à cette naissance du monde qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu si ce n’est un coup de chance, un geste heureux et audacieux, héroïque, de l’une ou l’autre des divinités primordiales... La possibilité que le monde ne fût que la perpétuation d’un chaos initial, de cet état d’indifférenciation générale des formes d’où rien n’émerge qui porte un quelconque visage : cela, il était alors loisible à chacun de se le représenter, afin de mieux éprouver aussi le sens et la fragilité du monde, en tant que chance saisie et grâce à quoi il y a de la lumière, des êtres distincts qui se font face et qui se font fête. Ainsi, le discours mythologique offrait à la pensée de l’homme une réponse à son besoin de conjurer la contingence, d’inscrire les choses dans l’ordre d’une nécessité. Et cela non pas seulement pour telle ou telle chose, pour telle ou telle partie du réel, mais pour le réel tout entier : pour tout ce qui advient à l’être ! Toutefois, ce besoin, besoin de savoir, le discours mythologique ne pouvait y répondre en dehors d’une forme qui engage un autre besoin, celui de croire... Thalès, qui est un homme du voyage et de l’ingéniosité, ne veut plus se contenter de cette «technique» : il veut inventer un nouveau type de discours, qui prend congé du besoin de croire pour ne répondre qu’au besoin de savoir. Il opère, pour ainsi dire, une réaction chimique sur le langage de manière à séparer ce qui était uni et, à partir de là, à obtenir un discours qui consacre l’autonomie, chez l’homme, du besoin de savoir.
Thalès a laissé une théorie de l’origine du monde qui prêtera sûrement à rire : il y est question de l’eau comme premier principe de toutes choses. On voit d’ailleurs que, en tournant le dos à la mythologie, il ne manque pas de lui emprunter son lexique et ses ressources poétiques. L’eau est en effet ce qu’on retrouve dans maintes cosmogonies sous la forme de l’océan primordial. Cet élément est une figure du chaos initial où tout est indistinct, mais qui, dans le même temps, porte en lui le germe du monde tel qu’il va se déployer à la faveur d’un sursaut créatif. Bien sûr, transposé dans le registre des théories scientifiques, on va considérer qu’il s’agit là d’une explication naïve. Mais celui qui ne voit que cela est sans doute celui qui prête à rire. Car, par delà l’option aquatique qui caractérise la «physique» de Thalès, il y a l’invention d’un discours qui, en instaurant l’exigence de donner une unité cohérente au réel, confère aussi à l’homme un statut nouveau : celui du penseur qui, en rendant compte de la totalité du réel, s’avance au devant du monde comme une instance explicative émancipée de la logique mythologique... C’est l’aube de la Raison : une grande révolution !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 23-12-2011

mercredi 21 décembre 2011

Editorial

Remous dans les partis de la coalition

REVERS de la médaille : les partis invités à prendre part au «festin» du pouvoir, pour y occuper chacun l’une des trois présidences et pour recueillir aussi leur lot de postes ministériels, sont en proie à quelques remous qui font l’actualité. C’est certainement le cas du Congrès pour la République ainsi que d’Ettakatol puisque, pour ce qui est d’Ennahdha, la règle demeure pour l’instant celle de la discipline et de la discrétion. Il faut rappeler, à leur décharge, c’est-à-dire celle des deux premiers partis cités, qu’ils n’ont guère de traditions à leur actif et que les membres qui en forment les rangs n’ont pas entre eux de liens très anciens... Bref, ce sont des partis dont on pourrait dire qu’ils sont «friables» en raison de leur jeunesse ou, en tout cas, de leur état rachitique dans un passé pas si lointain. Le vide au sommet créé à travers la captation de leurs leaders respectifs par des fonctions à caractère national, Ben Jaâfar pour Ettakatol et Marzouki pour le CPR, a donc entraîné les militants dans une situation plus ou moins imprévue, sinon de lutte pour le poste laissé vacant, du moins de contestation de la nouvelle direction.
Dans la foulée, la sélection dans chacun de ces deux partis d’une équipe destinée à occuper des postes ministériels était aussi de nature à entretenir ce climat de rivalité passionnée, non seulement dans les sphères dirigeantes, mais aussi en dehors, dans la mesure où des courants se sont formés maintenant qui gravitent autour de telle ou telle figure plus ou moins éminente. Il faut s’attendre, d’ailleurs, à ce que ces nouveaux départs provoquent un nouveau vide dans l’appareil des partis, avec leurs conséquences en termes de luttes au coude à coude pour combler le vide, mais aussi de défections et de scissions... Car, on le sait bien, ces remous produisent aussi des déçus et des mécontents, dont certains ne sont pas prêts à accepter leur sort.
Est-ce un juste retour des choses que ces partis, ayant fait le choix d’être dans la coalition du pouvoir, aient aujourd’hui à faire face à de telles turbulences en leur sein ? Peut-être bien. De même que la malchance subie par les partis restés dans l’opposition est dans une certaine mesure compensée par le fait que, en ce moment, ils ont l’opportunité de renforcer leurs rangs à la faveur de rapprochements négociés... Mais, sur ce front-là également, les turbulences ne sont pas complètement à exclure. Tant il est vrai que le paysage politique de notre pays, en ce matin de l’ère démocratique, est livré à des transformations au long cours.
Ajouté le : 21-12-2011

vendredi 16 décembre 2011

Figures et concepts

Abraham, ou l’impératif monothéiste

 Si l’on devait s’en tenir aux conclusions des scientifiques, c’est-à-dire des archéologues qui ont défriché les vestiges des civilisations du Moyen-Orient depuis la moitié du XIXe siècle, on pourrait bien en venir à l’idée qu’Abraham n’a jamais existé, que c’est donc un personnage fictif, un produit de l’imagination religieuse de certains peuples de la région. Car, disent quelques uns parmi eux, les données recueillies à partir des récits transmis ne concordent pas avec ce que les découvertes nous apprennent en termes de chronologie et de géographie des cités qu’il aurait visitées. Bien sûr, le croyant peut s’offusquer d’une telle hypothèse qui est en contradiction avec des textes portant le sceau divin, mais on sait bien que le même problème se poserait si était évoquée la figure d’Adam. Adam est aussi cité dans ces textes comme ayant réellement existé, lui le premier homme avant qui il n’y a pas eu d’autres hommes. Or si le discours scientifique devait s’incliner devant une telle affirmation sous prétexte que la Bible ou le Coran ont statué sur cette question, c’en serait fini de pans entiers de la connaissance : l’anthropologie de la préhistoire, en particulier, serait à mettre au rebut, ainsi certainement que la paléontologie, la géologie...
A vrai dire, il est de peu d’importance de savoir si Abraham a réellement existé dans l’histoire ou non. Et il n’est pas nécessaire d’avoir établi le fait de son existence pour aborder le personnage avec le sentiment qu’on se trouve devant un symbole redoutable. Fictif ou réel, Abraham est le père du monothéisme. Et le visage qu’il nous présente, bien que tiraillé par les trois grandes familles religieuses qui se réclament de lui, demeure un point focal vers lequel il est nécessaire de revenir pour comprendre : comprendre ce que signifie pour l’homme l’aventure monothéiste... le fait pour lui de tourner le dos au culte des divinités multiples et de se tourner vers l’adoration d’un Dieu unique, invisible, qui n’est nulle part mais qui est aussi partout et qui, pour cette raison, peut aussi se nicher en ce coin le plus caché du monde : le cœur de l’homme.

«De ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham»
C’est dans l’Evangile de Matthieu, au chapitre 3, qu’est mise dans la bouche de Jean Baptiste la parole suivante : «Ne prétendez pas dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants à Abraham». Cette parole préfigure ce que dira Paul l’évangéliste, lorsqu’il évoquera la supériorité de la circoncision spirituelle sur la circoncision charnelle. Pour le christianisme, il s’agit toujours d’être des enfants d’Abraham, donc d’être circoncis, puisque Abraham a imposé à sa descendance ce signe distinctif qui est le signe de l’Alliance avec Dieu, mais cette marque migre de la chair vers l’esprit, de sorte que les païens, qui ne sont pas circoncis dans la chair, ont quand même part à l’alliance, dès lors que par l’amour de Dieu ils reçoivent en leur esprit cette nouvelle «circoncision».
Il s’agit là d’une approche «spiritualiste», qui est cependant déjà une lecture du personnage d’Abraham et de son legs. Mais c’est une lecture qui ne cherche pas à s’engager sur les détails biographiques, sans doute parce que Abraham n’a pas pour le christianisme la même importance fondatrice qu’il a pour les deux autres religions monothéistes, du moins pas en tant que personnage ancré dans le réel. En revanche, il existe entre le judaïsme et l’islam une différence de perspectives qui constitue indéniablement un point de rupture entre les deux traditions. Bien entendu, il y a l’épisode du sacrifice du fils avec son dénouement heureux grâce à l’arrivée in extremis du bélier : s’agit-il d’Ismaël ou d’Isaac? Les Musulmans prétendent qu’il s’agit d’Ismaël, les Juifs que c’est Isaac. Par ailleurs, le récit de la Bible, qui suit le personnage à la trace dans ses diverses pérégrinations, ne fait à aucun moment mention d’un voyage au cœur de l’Arabie ni de la construction d’un édifice qui sera la Kaaba. La tradition musulmane, de son côté, met l’accent sur le combat qu’a mené Abraham contre le culte des idoles. Elle mentionne aussi un épisode dont on ne trouve pas trace dans la Bible, à savoir l’épreuve du feu dans lequel ses adversaires le jettent pour le punir de son attitude irrévérencieuse et hostile à l’égard des divinités locales, et dont il sort indemne. En revanche, elle passe rapidement ou pas du tout sur les différents épisodes qui constituent la cristallisation de l’Alliance et la promesse selon laquelle Abraham serait le père de nombreuses nations : or que cet aspect est assez central dans le texte de la Bible.

Ur, terre de civilisation

Ce qui est frappant, cependant, c’est que ce dernier texte, qui précède de loin celui du Coran, et qui se réclame d’Abraham comme étant l’ancêtre du peuple juif, ne dénie pas aux Arabes leur filiation à travers Ismaël. Et, contre l’idée qu’Ismaël serait considéré comme un fils de second ordre, la Bible elle-même mentionne trois éléments qui sont d’importance : le premier, c’est la promesse faite par Dieu à Agar, mère d’Ismaël, que de son fils naîtra une multitude, un peuple nombreux. Le second, c’est la circoncision d’Ismaël, sur ordre d’Abraham, or que la circoncision est signe de l’Alliance. Le troisième, c’est qu’Ismaël est présent lors de l’enterrement d’Abraham : il est avec Isaac celui qui préside à l’inhumation, et ce détail ne manque pas de poids... Ces indications sont bien la preuve que, malgré les différences de perspective, il y a reconnaissance de part et d’autre d’un héritage partagé.
Si l’on admet, comme certains, que les événements autour de la vie d’Abraham se situent près de 2.000 ans avant l’ère chrétienne, et si l’on admet aussi que les données sont exactes qui nous viennent de la Bible, disant qu’Abraham a quitté la ville d’Ur pour se diriger vers les terres du Croissant fertile, alors nous devons savoir que le personnage porte en lui la marque d’une civilisation qui était très remarquable à cette époque et qui, dans le même temps, avait derrière elle, déjà, un long passé. La civilisation sumérienne, dont la ville d’Ur dans le sud de l’Irak était en effet un des centres les plus éminents, avait en effet un passé de plus de mille ans lorsqu’Abraham a vu le jour, du moins si l’on date les débuts de cette civilisation à ce que les historiens appellent la «période d’Uruk». Or on sait par ailleurs ce que la civilisation sumérienne représente dans l’histoire de l’humanité, aussi bien à travers l’invention de l’écriture qu’à travers les développements de l’agriculture et de l’architecture... C’est donc un monde qui, à l’époque, est à la pointe du progrès qu’Abraham quitte en compagnie de son père. D’autant que la ville d’Ur est considérée comme la capitale de Sumer à partir du XXIe siècle avant J.C. Abraham n’a donc rien d’un villageois : il a baigné, il y a plus de quatre mille ans, dans une vraie métropole. Et c’est cet univers qu’il décide de quitter à la recherche d’autre chose. A vrai dire, c’est son père Terah qui fait le premier pas. Mais le père s’arrête en chemin et Abraham, en quelque sorte, poursuit la route et, dès lors, il se met sous l’autorité d’une divinité qui n’existe nulle part ailleurs mais dont il entend la voix et en qui il reconnaît le dieu unique, le dieu de l’univers tout entier : Dieu! A partir de cet instant, tous les épisodes de l’existence d’Abraham vont être autant d’occasions de raffermir le lien qui l’unit à cette divinité qui n’est pas comme les autres : une divinité qui se présente comme n’acceptant pas d’être une divinité parmi d’autres, une divinité qui tient lieu de tout le domaine du divin!

Une volonté d’insurrection

Le passage de l’ordre de la multiplicité des dieux à celui de l’unicité de Dieu, qui n’a pas été thématisé, qui n’a pas fait l’objet d’un choix philosophique délibéré de la part d’Abraham, mais qui a tout de même fait l’objet d’un choix de vie à chaque fois renouvelé, ce passage ne doit pas être pris à la légère quant à sa signification. La tradition monothéiste, d’une façon générale, a mené une sorte de campagne de discrédit en direction des cultes polythéistes : elle les a assimilés à des pratiques serviles où le croyant se «prostitue» en adorant telle ou telle divinité, avec un mobile plus ou moins caché derrière la tête qui consiste soit à échapper à une calamité, soit à bénéficier d’une faveur. Le paradoxe, du reste, est que le culte monothéiste n’a pas entièrement supprimé ce type d’attitude chez les croyants, mais les a simplement adaptés au contexte nouveau : il y a eu ainsi une sorte d’idolâtrie monothéiste, qui est aux antipodes des élans qui président à la découverte du Dieu unique... Laquelle découverte est sans doute essentiellement liée à une volonté d’insurrection de l’homme contre l’occupation du monde par les dieux, à travers l’alliance active avec un Dieu unique qui incite et engage l’homme à se faire «maître et possesseur de la nature», selon une formule biblique qui sera reprise par Descartes à l’aube de l’époque moderne. Certes, cette alliance ne consiste pas à pousser l’homme vers l’aventure prométhéenne de domination de la nature à laquelle nous assistons aujourd’hui et depuis la révolution copernicienne, mais elle est bien une invitation pour l’homme à se comporter en lieutenant de Dieu sur Terre, et donc à prendre soin du monde comme s’il était le sien propre.
Quoi qu’il en soit de cette vocation de l’expérience monothéiste, il convient de prendre ses distances avec le discours —violent— qu’elle a produit pour se démarquer ou s’émanciper de l’ordre polythéiste. C’est la condition, en tout cas, pour prendre la juste mesure de la signification propre à la «révolution» monothéiste. Il est nécessaire de reconsidérer le polythéisme loin de toute logique réductrice ou dévalorisante, afin de mieux comprendre pourquoi, malgré ce que cette pratique religieuse, qui a prévalu depuis la nuit des temps, pouvait offrir à l’homme et à ses attentes spirituelles, un homme comme Abraham, et à sa suite tous ceux qui se réclameront de lui et de sa «circoncision», éprouveront le besoin de «partir» et de se mettre à la recherche d’autre chose.

De l’initiation au divin à l’âme saisie

Car il n’est pas vrai que les divinités des cultes polythéistes ne sont que des idoles qui corrompent l’âme, du moins dans les âges reculés où la «révélation» du Dieu unique ne s’était pas annoncée dans le cœur des hommes. Au contraire, ces divinités ont accompagné l’éveil spirituel de l’homme et l’ont initié aux limites de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas afin de préserver le sens d’un monde habitable qui ne soit pas livré au désordre. Plus que cela, de telles divinités ont permis à l’homme d’atteindre à l’intelligence des mystères de l’invisible et d’y ouvrir leur existence individuelle et collective à travers des paroles et des gestes. Bref, le polythéisme fut pour notre congénère des premiers âges, et même bien plus tard, une école religieuse qui lui a appris le sens de la déférence et de la piété, qui l’a prédisposé à se projeter dans la réalité d’un monde qui n’est pas celui de ses besoins immédiats, d’un monde qui crée l’espace d’un dialogue de l’homme avec ce qui est caché, et qui le met, pour ainsi dire, en appétit ou en sympathie de divinité.
Mais cette phase d’initiation devient intempestive et néfaste dès lors qu’elle veut perpétuer son ordre alors même que ce sur quoi elle débouche s’est enfin révélé, à savoir l’unité du divin qui se saisit de l’âme humaine et qui amène l’homme à s’ériger ou à s’affirmer lui-même, non plus comme l’adorateur d’un être tutélaire, mais comme un ami de Dieu, voulant agir dans son existence comme si le soin de la Terre lui était confié. Et c’est parce que l’homme se projette dans cette proximité avec Dieu que le feu n’a plus sur lui cet effet destructeur, comme le souligne le Coran, et c’est parce qu’il s’est fait dépositaire du destin de la Terre entière qu’il devient le père de toutes les nations, sans exception, comme le souligne la Bible.
Mais les Arabes, même au cœur de leurs époques polythéistes, ont su garder l’intuition de cette paternité, à charge pour eux de saisir ensuite que le sens de cette paternité est cependant universel, par-delà le fil des générations et la logique du sang.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 16-12-2011

jeudi 15 décembre 2011

Editorial

Attente injustifiée

ON se souvient qu’à la fermeture des bureaux de vote au soir du 23 octobre,  la physionomie de notre paysage politique avait déjà présenté d’elle-même une image assez claire. Dans la foulée, les tractations avaient été engagées entre les partis ayant reçu le plus de voix et les discussions se sont poursuivies, intenses, pendant tout un mois, puisque la séance inaugurale de l’Assemblée constituante n’a pu se tenir qu’au terme de ces négociations. Il était clair dans les esprits que ce qui a fait l’objet de tous ces échanges portait à la fois sur les grands axes de la politique à mettre en place durant la nouvelle période de transition, sur la répartition des trois postes de présidence, mais aussi sur la composition du gouvernement. Déjà, certains noms circulaient.
On se souvient aussi que l’annonce, finalement, des trois noms correspondant aux trois présidences avait fait l’objet d’un incident médiatique, puisque l’un des membres de la Troïka, Ettakatol pour être plus précis, avait protesté en arguant du fait que l’entente devait nécessairement être globale. Et l’on mettait alors les points sur les i en soulignant qu’on ne devait faire une telle annonce sur les présidences que lorsque l’accord couvrirait l’ensemble des points en négociation, donc la répartition également des portefeuilles ministériels... Cet incident avait d’ailleurs retardé l’annonce officielle. Ce qui, en bonne logique, correspondait aux dernières retouches permettant d’aboutir à cet accord «global».
Pourquoi ce petit rappel historique ? Parce que l’on peut être étonné que, aujourd’hui, alors que M. Hamadi Jebali a été chargé par le nouveau président de la République de former un gouvernement, il semble que l’on soit reparti pour un nouveau round de discussions. Sommes-nous en train d’assister à une reprise des négociations depuis le début? On peut comprendre que, entre-temps, des idées se soient exprimées, des offres se soient manifestées : on peut d’ailleurs imaginer à quel point certaines figures, en dehors même de la coalition, peuvent être tentantes en raison de leurs compétences ou de leur expérience dans le domaine des affaires publiques. Mais, même dans cette hypothèse, et vu l’urgence de la situation du pays, on comprend mal que ces questions n’aient pas été réglées alors que nous approchons doucement du deuxième mois qui nous sépare des élections d’octobre. Car rien n’empêchait que le travail se poursuive autour de cette question en même temps que se réunissait l’Assemblée constituante.
Bref, il est bon que les choses se mettent en place en dehors de tout esprit de précipitation et que la logique des différentes étapes soit respectée. Mais, aujourd’hui, il est évident qu’il n’existe plus de raison valable qui justifie que l’on soit livré à la tergiversation et à l’attente : les négociations préalables sont, encore une fois, censées avoir fait de cette dernière étape une simple formalité. Et le temps écoulé a, en principe, permis d’apporter les ultimes corrections... Alors, que se passe-t-il donc ?
Ajouté le : 16-12-2011

mardi 13 décembre 2011

Editorial

La révolution a son président

C’est aujourd’hui que le nouveau président de la République prend officiellement ses fonctions. Son élection hier par les élus de la Constituante, à une écrasante majorité, a été un moment fort et met pour ainsi dire un terme à une période qui s’est prolongée depuis la date du 23 octobre ; période pendant laquelle le peuple a attendu que se mette en place le nouveau pouvoir et que soient enfin prises les mesures urgentes de nature à remettre le pays en position d’agir en profondeur sur le terrain de nos régions et de reconquérir aussi une place avantageuse dans le domaine économique. Désormais, on attend la désignation du chef du gouvernement et la formation rapide de son équipe, ce qui ne saurait tarder.
Bien entendu, le moment tire aussi son importance de sa dimension symbolique. On ne s’y trompera pas : malgré l’absence totale de suspense, c’est la première élection d’un chef d’Etat arabe qui se déroule loin du jeu douteux des factions et des tribus, dans la transparence d’un processus démocratique presque sans la moindre tache, où la volonté du peuple est réellement et scrupuleusement respectée. Certes, comme cela a été souligné, il s’agit d’une élection au suffrage indirect, puisque ce sont les élus du peuple qui, pour l’occasion, se sont transformés en électeurs. Mais ce mandat des constituants n’est nullement usurpé; il était inscrit dans leur mission qui consiste à la fois à rédiger le texte de la nouvelle Constitution, à définir les règles de gouvernement du pays durant cette nouvelle période provisoire et à élire le président de la République.
Dans une brève déclaration qui a suivi l’annonce du résultat, M. Moncef Marzouki a remercié les élus : il a remercié ceux qui ont voté pour lui, mais aussi les autres, qui ne l’ont pas fait. Bien que peu nombreux, ces derniers  ont eu droit à des égards et le geste mérite qu’on s’y arrête : leur message, a dit M. Marzouki, a été reçu et il se fait un devoir de garder à l’esprit le fait que le peuple ne lui donne pas un chèque en blanc... Autrement dit, que la confiance qui lui est accordée n’est pas aveugle; c’est au contraire une confiance vigilante, et il n’y a d’ailleurs aucune contradiction dans les termes. La parole du peuple ne lui est donc pas ôtée du fait qu’il a dit son mot à travers ses élus : le président de la République a désormais à puiser sans cesse sa légitimité dans la conscience éveillée d’un peuple qui ne dort désormais plus que d’un œil, quand il dort. Et il appartient d’ailleurs  aux partis qui forment l’opposition d’incarner et de canaliser cet esprit de veille.
Ajouté le : 13-12-2011

Livres : Jeux de rubans, de Emna Belhaj Yahia

Un drame si proche

Un drame si proche
 La rencontre hasardeuse et douloureuse de deux mondes, l’épreuve de leur coexistence de plus en plus intime, dans la persistance de l’hétérogénéité de leurs modes et de l’antagonisme de leurs valeurs : n’est-ce pas ce qui nous est donné à vivre en ce moment ? L’expérience qui nous est imposée par l’Histoire ?
C’est aussi le thème du dernier livre que nous propose Emna Belhaj Yahia  Jeux de rubans. Il s’agit d’une balade à travers le regard successif des principaux personnages de l’histoire, qui balaie chacun le spectacle de son  propre monde... Chacun, plongé dans l’élément de son héritage à soi et de la sauce de ses propres expériences, exhibe la solitude d’un point de vue sur les choses de la vie. Résultat : des différences qui s’entrechoquent... L’univers dans lequel nous entraîne Jeux de rubans  est un univers où les individus ne trouvent plus de scène commune qui donne sens à leur multiplicité et qui puisse servir de liant à leurs rencontres. Ils sont livrés à l’irréductibilité de leur singularité.
Or, en un sens, cela a lieu parce qu’a émergé, dans la société où nous vivons, la figure de la jeune fille voilée, qui ne se laisse plus expulser vers la marge, qui va au contraire vers le centre, qui s’empare même de ce qui est le plus cher sans état d’âme, et face à laquelle tout le chemin parcouru glorieusement vers la souveraineté dans le jugement, la rigueur dans la pensée, la persévérance dans le travail entrepris, tout cela, tout d’un coup, se trouve dénué d’importance... Car pour cette jeune fille-là, l’importance, toute l’importance, est ailleurs ! C’est cette fracture, que rien ne répare, qui brise à son tour le lieu métaphysique de la société où se rassemblent et se fondent en un même projet les différences des uns et des autres et qui fait que les destins demeurent solidaires.
Bref, que peut encore transmettre une mère à son fils, elle dont la personnalité a été forgée dans les combats pour l’émancipation, lorsque son fils est happé par l’amour dans la sphère d’une telle jeune fille ? Que peut-elle faire face au gouffre qui s’ouvre ainsi à ses pieds, face au miroir qui lui dit que tous ses choix sont nuls et non avenus ?
Ces  Jeux de ruban   sont une fenêtre qui mène vers le monde que nous vivons au quotidien, mais que nous redécouvrons, pour ainsi dire, à travers ce drame psychologique : jeu d’exploration, donc, où nous dérivons vers ce pays où le sens de la vie se perd, irrémédiablement, et avec lui tout l’édifice d’un profil social patiemment construit au fil des années... Il faut aller au terme du drame, sans doute, pour laisser advenir la juste réponse à une telle situation.
Jeux de rubans de Emna Belhaj Yahia, Edition Elyzad, 211 p, 15d.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 13-12-2011

dimanche 11 décembre 2011

Editorial

Droits de l’Homme : le message de la Constituante

Poursuite des débats, hier, dans l’enceinte du Parlement qui abrite l’Assemblée constituante : le rythme des travaux a connu une nette accélération, qui tranche avec celui des toutes premières journées. Comme l’engagement en avait été pris la veille par les élus, on en a fini avec la discussion et le vote du projet de loi constitutive portant organisation provisoire des pouvoirs publics.
Mais la journée d’hier coïncidait avec la célébration de la Déclaration universelle des droits de l’homme. C’est en tout cas la date qui a été choisie par la Ligue tunisienne des droits de l’homme pour présenter à la Constituante une demande officielle afin que les droits de l’homme fassent partie intégrante de notre prochaine Constitution. Demande qui n’a rien de saugrenu, étant donné que le mouvement profond qui a servi d’impulsion à la révolution tunisienne est lui-même étroitement lié à ce qui forme en même temps la substance des droits de l’Homme : la liberté, la dignité et la solidarité.
Dans différents coins du pays, cet anniversaire a été célébré et vécu de façon nouvelle, sans cet exercice imposé d’hypocrisie politique qui caractérisait de telles manifestations sous l’ancien régime. Mais la plus belle célébration, nous l’avions à travers le spectacle de notre Constituante qui, il ne faut quand même pas l’oublier, consacre la liberté et la dignité conquises du peuple : ce sont ses élus, ses vrais élus, qui discutent sous ses yeux de ce qui est pour l’instant l’organisation provisoire du gouvernement du pays, mais qui est quand même lié à son destin. Ils le font dans la tension parfois, dans la bonne humeur aussi, dans les écarts de langage mêmes et les vives altercations, qui ne sont pas non plus absentes, mais aussi dans les excuses qu’on se présente les uns aux autres quand les propos vont trop loin.
Cet aspect qui porte en lui une note d’humanité résonne également de façon harmonieuse avec l’esprit des droits de l’Homme.
Et puis, on n’aura pas manqué de noter le symbole qu’a pu constituer le spectacle de cette assemblée vivante au sein du monde arabe, au moment où, le président s’étant absenté, il a été remplacé par une femme, qui a pris la responsabilité de diriger les débats... Ceci était, à sa manière, un message de la Tunisie en ce jour dédié aux droits de l’Homme, indépendamment de la question de l’appartenance politique des uns ou des autres.
Ajouté le : 11-12-2011

vendredi 9 décembre 2011

Figures et concepts

Isis, ou la puissance voilée

Isis, ou la puissance voilée
 Le monde désenchanté dans lequel nous vivons aujourd’hui veut sans doute que ce que nos lointains ancêtres percevaient comme étant des dieux n’était que production de leur esprit fertile : ils peuplaient, dirions-nous, l’espace inconnu du ciel et tout ce qui couvre le vaste territoire non défriché par leur savoir en imaginant des habitants auxquels ils prêtaient une puissance particulière.
Mais ces mêmes ancêtres avaient du monde une autre vision : pour eux, les dieux n’étaient pas les habitants d’un au-delà du monde connu, ils étaient simplement voilés. Ils pouvaient bien se mêler aux humains, se rendre proches et familiers, leur présence était foncièrement une présence dissimulée. Du reste, l’élément du divin correspondait justement pour eux à cette forme particulière de la « présence», qui se fait sentir dans l’existence humaine et qui n’est cependant jamais visible. Parce que voilée. Du coup, l’espace avait une toute autre densité : toute présence, aussi subtile soit-elle, avait droit de cité, droit d’exister... Et le monde était ainsi peuplé de dieux et de déesses, de divinités majeures et de divinités mineures, dont certaines se confondaient avec l’univers tout entier pendant que d’autres animaient un village, une maison même. Puisque, pas moins que l’univers et ses profondeurs abyssales, la maison a aussi son mystère, l’espace d’une présence invisible.

La statue de Saïs

Isis est par définition l’exemple de ce voilement du divin. Cette divinité du panthéon égyptien, qu’on appelle parfois la magicienne, incarne ainsi cette forme de religiosité, d’éveil à la présence vivante de ce qui est invisible dans le monde, et qui fut l’expérience la plus saisissante de l’homme durant les âges très reculés de la préhistoire, et aujourd’hui encore dans maintes régions de la terre. Toutes les représentations auxquelles se sont adonnés les hommes pour signifier la présence invisible qu’ils reconnaissaient parmi eux n’étaient pas le visage de la divinité mais, pour ainsi dire, cette forme derrière laquelle il était possible à la divinité de se dissimuler. C’est parce que la statue que l’homme fabriquait n’était pas la divinité et ne reflétait pas son vrai visage que cette dernière pouvait y élire domicile, dans une coexistence paisible avec l’homme... L’homme offrait le voile comme on offre le gîte à un étranger pour lui faire bon accueil!
Quant à Isis, que certains ont appelé aussi la «mère des dieux», la statue qui la représentait était elle-même voilée. Pourquoi? Sans doute pour signifier que ce qui sépare le regard de l’homme de la divinité est quelque chose de ténu, presque transparent. Mais le soulever, voire de ses propres yeux la divinité telle qu’en elle-même est un acte auquel l’homme ne survit pas. Le poète allemand Shiller a écrit sur ce sujet un poème, L’image voilée de Saïs, qui fait référence à une statue d’Isis dans la ville de Saïs dont le visage est recouvert d’un voile et dans lequel il met en scène un jeune homme avide de savoir et qui espère trouver la vérité derrière le voile : «Il dit et enlève le voile. Demandez maintenant ce qu’il a vu. Je ne le sais ; le lendemain les prêtres le trouvèrent pâle et inanimé, étendu aux pieds de la statue d’Isis. Ce qu’il a vu et éprouvé, sa langue ne l’a jamais dit. La gaieté de sa vie disparut pour toujours. Une douleur profonde le conduisit promptement au tombeau, et lorsqu’un curieux importun l’interrogeait : Malheur, répondait-il, malheur à celui qui arrive à la vérité par une faute ! Jamais elle ne le réjouira».

La lutte contre Seth

Isis incarne donc cette impossibilité pour l’homme de rendre visible ce qui, de nature, est invisible. A ce titre, et face aux audaces humaines, cette propension à percer les mystères au lieu de simplement prêter l’oreille et écouter un murmure, Isis représente l’univers du divin et sa loi inviolable. Pourquoi ce privilège, cependant? Qu’est-ce qui, dans l’antiquité égyptienne, mais aussi grecque et romaine, a conféré à cette divinité-là le droit de représenter le peuple des dieux? Car, la chose est à souligner, Isis est une divinité dont le culte s’est exporté d’Egypte en Grèce et à Rome. Et cette migration est un argument de plus qui milite en faveur de son autorité.
Il est bien difficile de répondre à une telle question avec certitude, de lever le voile, pour ainsi dire, qui recouvre le secret de cette divinité. Aussi allons-nous, prudemment, nous contenter de raconter son histoire. Et rappeler d’abord que, selon un récit qui est celui du mythe de la création de la cité d’Héliopolis, dans le delta du Nil, Isis est une divinité primordiale en ce qu’elle est avec son frère Osiris la descendante de Nout et de Geb, qui représentent respectivement le ciel et la terre. Mais, en réalité, elle a un autre frère et une autre sœur, Seth et Nephtys, qui forment un couple, de même qu’avec son frère Osiris elle forme aussi un couple, ce qui fait qu’Osiris est à la fois son frère et son époux. Mais il existe entre les deux couples une différence fondamentale car celui qu’elle forme avec Osiris est un couple fécond tandis que celui que forment Seth et Nephtys est un couple stérile comme le désert. Or Seth est jaloux de son frère Osiris et va ourdir un piège pour s’en débarrasser. Lors d’un banquet organisé, il se présenta avec un grand coffre en bois précieux et déclara à l’assistance qu’il l’offrirait à celui dont le corps s’y ajusterait. Les convives l’essayèrent l’un après l’autre sans qu’aucun d’entre eux ne le trouve à sa taille. Mais, parvenu à Osiris, celui-ci s’y glissa et voilà qu’il était à sa juste mesure... Tout à coup, cependant, avec le renfort de complices qui étaient venus avec lui, Seth referma promptement le coffre à l’aide du lourd couvercle, qu’il scella ensuite à l’aide de plomb... Le dieu de la fécondité se retrouvait donc enfermé par celui de la stérilité : le monde était ainsi livré au désert, à la sécheresse, à la mort. Le coffre fut déposé sur les eaux du Nil et il vogua jusque dans la mer Méditerranée. Il finit sa course contre le tronc d’un arbre, sur les côtes de Phénicie, près de Byblos. Isis, qui avait pu suivre les événements, s’empressa de monter dans une barque et de se laisser voguer à son tour. Le courant la mena elle aussi à Byblos, où elle s’enquit du coffre contenant le corps de son époux. C’est auprès du roi de la ville qu’elle le retrouva enfin et que, de là, elle le ramena dans le delta du Nil. Mais Seth apprit la nouvelle et finit par s’emparer du coffre : il l’ouvrit ensuite et coupa le corps d’Osiris en quatorze morceaux qu’il dispersa en différents lieux. Isis, qui apprend cela, est effondrée mais elle ne se décourage pas. Son amour pour Osiris est plus fort. Avec l’aide de sa sœur Nephtys, elle ratisse le pays et retrouve les morceaux : tous sauf un, dévoré par les poissons du Nil. Il s’agit du membre viril d’Osiris, qui a eu quand même le temps de transmettre au fleuve sa puissance fécondante. Et c’est du fleuve lui-même qu’Isis la magicienne arrache de la glaise, dont elle fabrique un membre viril. Puis elle souffle dans le corps rassemblé de son époux et frère, qui revit l’espace d’une étreinte, d’une féconde étreinte, d’où naîtra plus tard le dieu Horus, le futur maître de l’harmonie et de la justice universelle, qui sera à la fois l’ancêtre des Pharaons et le nouvel adversaire de Seth. Quant à Osiris, il gagne le royaume des morts dont il occupe le trône.
Telle est l’histoire, qui nous rend le visage de la déesse plus familier : déesse pleine de ressources face aux épreuves et à la mort, mais déesse du territoire inviolable qu’est le monde invisible. Que ce récit explique ou non le fait qu’elle jouira un jour du droit de représenter les dieux en tant qu’habitants du monde invisible, on ne saurait le dire. Mais c’est en tout cas ce qu’elle a fait, et son visage voilé demeure comme une énigme face à la tradition monothéiste, comme un rappel persistant que le monde est peuplé d’êtres visibles mais aussi d’êtres invisibles dont, au grand jamais, il ne faut tenter de lever le voile qui recouvre leur face.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 09-12-2011