samedi 1 octobre 2011

Bulletin / Souci de vérité

C’est dans la dernière ligne droite que nous nous engageons aujourd’hui avec ce processus de transition démocratique qui doit déboucher sur des élections et, immédiatement après, sur la mise en place d’une Assemblée constituante dont le profil politique reflètera la diversité des sensibilités de notre peuple. Désormais, et pendant trois semaines, le coeur du pays va battre au rythme de la campagne électorale officielle. Les médias de service public auront à cœur de prêter leur espace à l’ensemble des listes afin qu’elles s’expriment selon les régles de l’équité fixées par l’Instance supérieure indépendante des élections.
Ils auront à le faire indépendamment de toute considération relative au poids politique supposé de la liste présentée et indépendamment aussi de la question de savoir si le fait de passer telle ou telle liste draine ou non du public, fait monter ou au contraire fait baisser l’audimat s’il s’agit de médias audiovisuels, accroche et séduit le lecteur ou au contraire augmente le risque de le voir «enjamber» les pages politiques s’il s’agit de presse écrite . C’est en tout cas un devoir auquel ces médias s’attellent. Quant aux autres, ceux du secteur privé, ils ne sont pas exemptés de l’obligation d’apporter leur contribution à la bonne marche du jeu démocratique, même si leur vocation, dit-on, est indissociable des considérations de rentabilité. Du moins sont-ils invités à ne pas engager dans leur programmes une «gestion» de la campagne qui serait de nature à fausser le jeu, à bafouer l’exigence de l’équité...
Mais aux uns et aux autres, le rappel peut valoir que si le respect de l’équité est assurément une obligation qui s’impose à tous en cette étape, cela n’est pas suffisant. Il faut, au jour le jour, se remémorer les enjeux et se souvenir qu’au-delà de la mêlée générale à laquelle on va assister à travers les meetings politiques et ces sortes de «castings» sur antenne servis au quotidien, il s’agit en fin de compte de laisser apparaître un certain visage de notre peuple, dans sa vérité. Or il y a des débats qui révèlent et d’autres, stériles ou artificiels, qui occultent. La campagne électorale qui commence aujourd’hui ne sera pas la même selon que nous, médias en général, aurons le souci que tout ce qui s’exprime va dans le sens de cette vérité dont on veut voir le peuple accoucher le 23 octobre ou si, au contraire, nous sommes dominés à l’avance par des visées ou des craintes qui nous détournent de ce souci.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 01-10-2011

lundi 26 septembre 2011

Transition démocratique : 3 Questions à : Jamil Sayah, enseignant en droit public à l'Université de Grenoble / L'exemple chilien est intéressant à méditer

1 — Quel est de votre point de vue la place de la réforme de la police dans la transition démocratique et quelles en sont les priorités ?
L’Etat tunisien s’est engagé récemment dans un processus structurel de démocratisation. L’un des symboles, et des leviers, d’une transformation effective d’un régime autoritaire en un régime démocratique repose sur sa capacité à réformer sa police. L’enjeu d’une telle réforme est alors de faire passer cette dernière d’une culture de «police de régime», caractéristique d’un régime autoritaire, à une culture de «police démocratique», c'est-à-dire une police dont l’activité est orientée vers la lutte contre l’insécurité subie par les citoyens et non vers la lutte contre les ennemis du régime. C’est donc une police perçue par les citoyens comme la source de leur protection et non de leur oppression, ce qui suppose aussi qu’elle soit respectueuse des droits des individus. Elle passe nécessairement par une redéfinition des modalités de recrutement, une réforme de la formation (initiale et continue), une modification des statuts, une réorganisation des services et des missions, un renforcement de l’éthique professionnelle (élaboration d’un code de déontologie) et des dispositifs de contrôle (institutionnels et sociétaux) de l’activité policière, etc. Il ne s’agit donc pas simplement d’une réforme professionnelle (organisationnelle), mais aussi d'une réforme politique.

2 — Quel jugement portez-vous sur le déroulement du processus de transition ?
Une période de transition, peu importe le contexte territorial où elle se déroule, est toujours porteuse de doutes et d’interrogations. La nôtre n’échappe, malheureusement, pas à la loi du genre. En effet, nos compatriotes s’interrogent légitimement sur la capacité du pouvoir actuel à les mener à bon port. Et une telle interrogation est d’autant plus légitime que, parfois, le pouvoir transitoire n’a cessé de multiplier ambiguïté actionnelle et confusion décisionnelle. Cependant, et malgré cette situation, nous pensons que notre pays a échappé non seulement à l’implosion, mais surtout à l’émiettement. Car le gouvernement et les institutions transitoires ont su, notamment dans les moments décisifs, faire preuve de responsabilité en montrant à notre peuple que son pays est gouverné. L’échéance du 23 octobre, date de l’élection de l’Assemblée constituante, constitue à cet égard une preuve éclatante que la page de la transition peut être tournée. Dès lors, c’est aux Tunisiens de transformer leur révolte du 14 janvier en une véritable révolution, en allant massivement déposer leurs bulletins de vote.

3 — Pensez-vous qu'il existe dans l'histoire récente des modèles de transition qu'on ne saurait ignorer ?
Les exemples des peuples qui ont pu réussir leur mutation démocratique sont nombreux dans le monde. Outre l’Espagne, ont prend toujours comme exemple référentiel les pays de l’Est de l’Europe, qui ont bien négocié leur passage de l’ombre dictatoriale communiste à la lumière de la démocratie. Cependant, il me semble qu’il y a d’autres modèles, certes moins connus (par notre élite), mais qui peuvent être en meilleure adéquation avec notre pays. L’exemple chilien est à cet égard intéressant à méditer. En effet, ce pays a su en peu temps, non seulement mettre un terme à l’une des dictatures la plus horribles au monde, mais surtout construire rapidement un régime démocratique irréversible. Or quelles étaient les clés d’une telle réussite ? Elles sont à notre avis de trois ordres.
Une élite responsable qui a su dès la chute du régime marier le court terme et le long terme, c’est-à-dire créer les conditions objectives de la compétition démocratique (les élections), mais également se doter d’un projet de société résolument moderne et ouvert sur le monde. Point d’archaïsme... à méditer !
D’autre part, et sans perdre son temps dans des discussions inutiles, le pays s’est engagé dans des réformes structurelles (police, justice) afin de s’arrimer à la marche de l’histoire.
Enfin, gouvernants et gouvernés, par une démarche dialectique constructive, ont réussi à transformer le sentiment de vengeance qui les animait en une demande de justice, afin de tourner la page du passé sans souffrance ni frustration, pour pouvoir construire l'avenir.
Auteur : Propos recueillis par R.S.
Ajouté le : 26-09-2011

Bulletin / Quel est le bon débat ?

La remarque se fait entendre de façon désormais insistante : pourquoi donc les partis tiennent-ils à nous faire part des détails de leurs programmes dans le domaine du développement économique et social alors que l'enjeu est d'être présent au sein d'une assemblée dont la mission est de rédiger une nouvelle Constitution ? Ne conviendrait-il pas qu'ils s'en tiennent aux points qui vont faire l'objet du débat dès lors que la Constituante aura été installée dans ses murs : la nature du régime, la séparation des pouvoirs, la relation entre l'Etat et la religion, la définition des libertés et de leurs limites dans le cadre de la paix civile, l'identité culturelle, etc ? On peut en effet considérer que la cohérence, et une forme d'honnêteté même, dicteraient d'adopter cette démarche et de laisser de côté toutes les autres considérations qui auront leur propre échéance : quand il sera question d'élections législatives !
Oui mais voilà : une telle exigence, si elle devait s'affirmer dans sa rigueur, voudrait donc dire que seules des questions de fond, abstraites à souhait, auraient droit de figurer dans les débats et dans les discours des meetings. Pis, si on devait se maintenir dans ces limites, pourquoi ne pas aborder des questions plus techniques sur la nature précise des différentes institutions, par exemple : toutes ces questions qui ne manquent pas d'effaroucher bien des candidats aux élections, à propos desquelles ils se demandent comment ils vont bien pouvoir se faire une opinion tranchée à leur sujet, ce sont celles-là qu'il faudrait aussi imposer à l'attention de nos concitoyens. Et cela, bien sûr, en continuant de se taire sur des questions liées à l'emploi, au développement des régions, à la manière de relancer le tourisme, de lutter contre la pauvreté, de combattre l'exclusion...
La première étincelle de la révolution est partie d'un cri pour la dignité. Il s'est avéré assez rapidement que pour répondre à ce cri il fallait abattre l'édifice de la dictature et reconstruire l'Etat sur des bases entièrement nouvelles. Ce qui signifie que la rédaction d'une nouvelle Constitution, pour laquelle nous organisons les prochaines élections, n'est pas une fin en soi, mais le moyen par lequel nous donnons à l'Etat la possibilité d'être véritablement à l'écoute du peuple. Par conséquent, ce serait un comble si la compétition engagée autour du choix des représentants au sein de la future Constituante devait se dérouler elle-même dans une forme de surdité par rapport aux attentes quotidiennes et persistantes du peuple...
Cela étant dit, cela n'enlève pas sa pertinence à la remarque évoquée, et n'exclut pas non plus que certains partis puissent cacher certaines intentions, ou la pauvreté de leurs idées en ce qui concerne la Constitution, par l'étalage de projets et de promesses prématurées.
Raouf SEDDIK
La Presse de Tunisie : 26 - 09 - 2011

dimanche 25 septembre 2011

Elections — Communauté tunisienne au Canada / En marge des précisions du ministre canadien des Affaires étrangères

La nouvelle est tombée l'autre jour, et a circulé comme une mauvaise blague dans les réseaux sociaux : le Canada n'était pas disposé à laisser s'organiser sur son sol l'opération éléctorale du 23 octobre. Les Tunisiens établis dans ce pays pourraient donc être empêchés de s'exprimer à l'occasion des premières éléctions libres de notre histoire moderne. A l'exclusion de tous leurs concitoyens, qu'ils soient sur le sol de la patrie ou résidents dans d'autres pays. Comme la nouvelle n'a pas manqué de faire grand bruit, et qu'elle menaçait de jeter le trouble dans l'opinion canadienne elle-même, laquelle pourrait bien s'interroger sur la façon singulière dont leur pays accueille une date capitale dans le déploiement du printemps démocratique arabe, la réponse officielle des autorités canadiennes est arrivée. Il s'agit d'une déclaration officielle du ministre des Affaires étrangères, datée du 22 septembre. En voici les passages les plus significatifs :
« Le Canada espère que les ressortissants tunisiens au Canada auront la possibilité de voter à ces élections même s’ils sont hors du pays. Nous avons accordé ce droit à 12 autres pays cette année.
« Nous avons par contre mentionné à la Tunisie que nous désirons qu'elle évite de créer une circonscription électorale qui inclurait le Canada. Personne ne devrait représenter le Canada —ou une partie du Canada— dans une assemblée étrangère élue.
«Cette politique ne s’applique pas seulement à la Tunisie. C'est une question de souveraineté canadienne».
Il semble donc assez clair que le point d'achoppement réside dans la position de principe du Canada qui consiste à ne pas permettre que le territoire canadien puisse servir de circonscription dans le cadre d'une élection organisée dans un pays étranger. Il s'agit manifestement d'une affaire de souveraineté et on peut bien comprendre cette position, même si elle donne un peu l'impression que le Canada se comporte comme ces gens qui ont peur qu'on leur vole leur ombre. Car, en effet, une circonscription canadienne dans le cadre des élections tunisiennes de l'Assemblée constituante ou de toute autre élection que nous serions amenés à organiser revêt une dimension essentiellement virtuelle. Peut-être y aurait-il lieu d'ailleurs de lui trouver un autre nom, pour éviter que de tels espaces situés en dehors du territoire puissent être perçus comme une sorte d'extension des circonscriptions situés sur notre sol. Mais enfin, ne soyons pas abusés par les mots : parler d'une circonscription au Canada ou dans quelque pays étranger que ce soit n'a pas d'autre sens que de revendiquer pour nos concitoyens vivant hors du pays la possibilité d'exercer leur droit de participer au choix de leurs représentants, ou de toute façon de ne pas se trouver exclus d'un tel événement. Le découpage de ces “circonscriptions” situées à l'étranger en fonction des frontières entre pays est une question de simple commodité, rien d'autre.
Mais on note dans le texte de la déclaration que, malgré cette position de principe, des élections ont pu quand même avoir lieu au Canada : 12 cette année, précise le texte ! Si tel est le cas, et sachant la situation de relative confusion que connaît notre pays pour organiser des élections qui rompent si profondément avec les anciens usages, et à des niveaux si divers, n'aurait-il pas été plus simple d'indiquer tranquillement la marche à suivre, plutôt que de brandir la menace d'une interdiction qui a laissé tout le monde perplexe ?
Ajouté le : 25-09-2011