vendredi 23 septembre 2011

Figures et concepts / Diotime, ou la sagesse au féminin

On a beaucoup épilogué sur le sens et la validité d’un hadith disant que la femme n’était pas aussi douée de raison que l’homme. Et cela, bien sûr, a été mis à la charge de l’Islam, ou de son mode de pensée. Mais les polémiques autour de la place de la femme et de son rang comparée à l’homme ont souvent quelque chose de terriblement réducteur : elles effacent les nuances qui font le charme de toute recherche intellectuelle de la vérité. Il est bien vrai, par exemple, que l’histoire des grands philosophes ne présente guère de figures féminines. On remarquera à ce propos que la philosophie occidentale est à peine plus favorable que la philosophie arabo-musulmane du point de vue de la place faite aux femmes. Nous parlons de la philosophie parce qu’elle représente l’activité rationnelle à son état pur… On cherchera en vain une femme de l’importance de Descartes, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Kant ou Hegel en cheminant tout au long de cette galerie de personnages. Il y a bien eu en Occident de grandes figures dans la vie religieuse et même en politique qui ont marqué leur époque, et qui ne manquaient pas de poigne d’ailleurs – que l’on songe à sainte Thérèse d’Avila ou à Elisabeth I d’Angleterre par exemple – mais en philosophie, point ! En sorte que vouloir instaurer la règle de l’égalité parfaite entre hommes et femmes de ce point de vue de l’usage de la raison relève, selon toute vraisemblance, du coup de force et, également, d’un certain mépris de la nuance. Car si la raison n’est pas le fort de la femme, ou de la femme en tant que femme, il n’en est pas de même de la sagesse.
La mention de Diotime, ou plus précisément de Diotime de Mantinée, ne figure que dans un seul texte de Platon, et chez nul autre auteur de cette époque du IVe siècle avant J-C. Mais c’est une figure qui, malgré cela, fut suffisamment marquante pour passer à la postérité et pour que de nombreux auteurs empruntent son nom et le donnent à l’un ou l’autre des personnages de leurs récits. C’est le cas en particulier du poète allemand du XIXe siècle Friedrich Hölderlin qui, dans son texte en prose intitulé Hypérion, fait de son héros Bellarmin l’amant de «Diotima». Mais, à vrai dire, cette Diotima n’a qu’un lointain rapport avec la première Diotime… Un rapport tout de même, puisqu’il est essentiellement question d’amour avec l’une et avec l’autre.
Diotime est une maîtresse de sagesse. C’est comme cela en tout cas que Socrate nous la présente dans le Banquet de Platon. Et Socrate, qui demeure pour toute la tradition philosophique, qu’elle soit d’Occident ou d’Orient, l’initiateur, celui qui a donné la première mesure du mouvement dialectique de la pensée partant hardiment à la recherche de la vérité sans se réclamer d’une quelconque autorité, sans se placer sous quelque tutelle que ce soit, ce Socrate, disons-nous, cet inventeur de la libre raison, en quelque sorte, précise devant tous les convives du banquet la chose suivante : Diotime fut sa maîtresse de sagesse, lui Socrate, en cette matière en tout cas qu’est le thème de l’amour!
Sur la question de l’origine de l’amour, le maître Socrate, dont le tour est venu de parler en cette réunion conviviale, invoque donc Diotime et lui cède la parole. Il parle, mais en recueillant le souvenir de son enseignement : en s’en faisant l’écho devant ses amis. Devons-nous penser qu’il s’agit là d’une sorte de geste de «galanterie», ou d’une faveur accordée en raison de la nature particulière du thème abordé, qui relève du domaine habituellement cher aux femmes, celui de la vie intime ? Nous ne le croyons pas. Pourquoi nous ne le croyons pas ? Parce que, pour commencer, le thème de l’amour déborde largement le cadre de ce qu’on appelle la vie intime et les rapports sexuels. Il est amour du beau, de la belle femme comme de toute belle chose qui suscite en nous le désir d’en être comblés. Ce qui chez Platon peut désigner l’Etre dans son universalité et dans son unité. Le beau prend alors une majuscule : le Beau. Ensuite, et tout simplement, parce que Socrate le précise lui-même : cette femme était savante en «quantité de sujets». Mais d’un savoir qui, tout à l’inverse de celui des sophistes et autres savants dont le souci est de briller en public, suspend la survenue des malheurs dans la vie de l’homme. C’est grâce à elle, à «un sacrifice fait à un certain moment avant la peste», signale en effet le dialogue, que les Athéniens seront épargnés pendant dix années.
Loin donc de toute éristique, de toute utilisation de la pensée à des fins de domination intellectuelle, Diotime incarne la pensée qui conjure le mal et, sans nul doute, qui le guérit aussi. Ce qui explique que, plutôt qu’un exposé raisonné et contraignant sur la question de l’amour et de son origine, elle préfère une histoire pleine de rebondissements et d’humour. Ce qui, à vrai dire, se prête autant à la personne qui parle qu’au sujet dont on parle : peut-on parler d’une chose comme l’amour sans que l’intelligence ne soit prise dans le tendre filet d’un récit, portée ou bercée par lui ? Il y a donc dans sa parole cette dimension qu’on pourrait appeler suggestive, voire invasive, sans laquelle le savoir de la chose ne saurait être que trop intellectuel, trop extérieur finalement.
On ne parle pas d’amour pour mieux le connaître sans se placer d’ores et déjà sous son emprise, sans être en sympathie avec les personnages du récit qui sont censés nous éclairer à son sujet par leurs aventures et mésaventures.
Mais ce savoir qui se laisse pénétrer par son objet est aussi un savoir qui ne se laisse pas prendre une tournure néfaste, une tournure telle que celui qui l’acquiert s’en trouve atteint dans son bonheur. C’est un savoir maternel, pour ainsi dire, sans qu’il faille en conclure, en bons disciples des théories freudiennes, qu’il y ait là quoi que ce soit de morbide. Il convient plutôt de se souvenir ici que le savoir sur l’amour peut facilement prendre une telle tournure malheureuse, qui entraîne son auteur dans le désastre sentimental, dans le piège des déceptions et que, par conséquent, ce type de savoir bienveillant n’est pas en cette matière un luxe, quelque chose de secondaire. Connaître l’amour, c’est savoir le conduire de telle sorte qu’il s’épanouisse : s’il se froisse par notre faute, nous n’en apercevons que l’ombre et ne pouvons donc pas le connaître!
Mais un tel savoir, ou une telle sagesse, par définition ne se publie pas et demeure ainsi dans le secret. C’est son élément naturel pour ainsi dire : il évolue dans la mobilité de la fiction, selon un mode qui est celui de la parole vive et sonore, celui de l’oralité et de son évanescence… Du reste, cette sagesse est tellement cachée qu’on se demande si Diotime elle-même a vraiment existé, si ce n’est pas une invention de l’imagination platonicienne. Mais peu importe en fin de compte : son autorité «maternelle» demeure entière.
La question est toutefois la suivante : pour être dans l’élément du secret, cette sagesse nous autorise-t-elle à en conclure qu’elle existe moins que l’autre, celle qui est vouée à la publication et à la publicité ? Certes non. Ce qui est caché ne relève pas de l’ombre. Ce dont la lumière est douce n’est pas à confondre avec l’absence de lumière, avec l’obscurité. A le méconnaître, à trop suivre la voie des éclats aveuglants, c’est bien ainsi qu’on lâche la proie pour… l’ombre !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 23-09-2011

jeudi 22 septembre 2011

3 Questions à / Mokhtar Trifi, président sortant de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme / «J'influerai sur le cours des choses de là où je suis»

1-Un nombre important de listes indépendantes se présentent aux élections de l'Assemblée constituante. Selon vous, ce phénomène est-il lié au mode de scrutin ou ces listes les arrière-cours de partis : comment expliquez-vous ce phénomène ?
Le mode de scrutin permet qu'il y ait beaucoup de listes... Lorsqu'on a discuté sur la question de savoir si on allait choisir le scrutin de liste ou le scrutin uninominal, c'est finalement le scrutin de liste qui a été retenu. Normalement, on doit voter non pas pour des personnes, mais pour un ensemble : un parti ! Seulement, il a été prévu que les indépendants pouvaient se présenter aussi.
Auparavant, il n'y avait que des listes nationales. Ce qui rendait impossible les listes indépendantes. Or, aujourd'hui, une liste peut se présenter au niveau d'une circonscription et se faire élire... Mais le plus important, c'est que les partis politiques n'ont pas pu s'imposer. La majorité écrasante d'entre eux n'ont pas pu présenter des listes dans l'ensemble des circonscriptions. C'est cela qui a ouvert la voie aux listes indépendantes. Mais cela permet une diversification.
Bien sûr, une fois que les partis auront renforcé leur implantation, les indépendants faibliront. Aujourd'hui, le rapport entre listes de partis et listes indépendantes est de moitié-moitié. Cela va changer. Le phénomène est symptomatique d'une vie politique peu composée. Plusieurs dizaines de partis ont été supplantés par des indépendants. En soi, ce n'est pas un handicap...

2-Vous-même, vous passez pour une personnalité indépendante, engagée dans les causes des droits de l'Homme et de la société civile. Avez-vous envisagé de vous présenter aux prochaines élections ?
Non, je ne l'ai pas envisagé. Pour cette raison que j'ai toujours été impliqué dans le monde associatif. Je peux influer sur le cours des choses de là où je suis, mais je n'ai jamais pensé à être candidat. Actuellement, et suite au congrès de la Ltdh, je continue d'assurer la présidence par intérim... Et je reste fidèle à la vie associative. Le débat sur la Constitution m'intéresse énormément. Je peux donner mon avis dans les journaux... Je m'exprimerai certainement. J'ai des idées précises sur la question du régime et comment y parvenir... Un régime qui respecte les droits fondamentaux.

3-Mise à part la parité arithmétique imposée par les textes, les femmes sont très peu présentes en tant que têtes de liste. Comment analysez-vous cette question ?
C'est dommage qu'elles soient peu présentes. Il est clair que nous sommes encore loin du but. Nous n'avons pas encoré intégré le fait que la parité est une avancée majeure. On a réduit cela à un problème formel. Mais, dans l'idée initiée à travers le projet, il y avait la demande faite aux partis que les femmes soient aussi présentes dans la Constituante. Cela n'a pas été entendu. Il y a donc nécessité de retravailler plus tard sur ce terrain pour que la représentation des femmes soit meilleure que dans la Constituante... Pour l'instant, la représentation va être très en-deçà des espoirs.
Auteur : Propos recueillis par R.S.
Ajouté le : 22-09-2011

Bulletin / Pôles de légitimité et fidélité à la révolution

Les perspectives changent. On ne voit pas le monde de la même façon selon que l'on est au fond de la vallée ou en haut de la colline... A l'approche de l'échéance électorale, et alors que l'Assemblée constituante devient presque une réalité dans les esprits, l'autorité des Instances mises en place au lendemain de la révolution pour assurer la "transition" se fait plus timide : chacun les regarde de haut, pour ainsi dire... On se souvient que, lors de leur mise en place, et c'est surtout vrai de celle de la protection de la révolution, elles avaient à s'affirmer contre les clameurs de la rue, qui prétendaient porter la légitimité révolutionnaire. On se souvient aussi que ces clameurs ont fini par s'essouffler, à n'être plus qu'une nuisance dans le paysage sonore de la ville car, quoi qu'elle dise, la rue n'est pas le peuple : elle n'en est qu'une partie infime, qu'une grimace souvent et, surtout, elle n'est pas exempte du risque de tomber dans l'usurpation de la voix du peuple quand elle prétend parler en son nom. Ainsi, les Instances ont-elles gagné la bataille et se sont-elles imposées au pays, recueillant autour d'elles le consensus, fragile mais réel, des différentes tendances politiques. Elles bénéficiaient alors de la légitimité révolutionnaire et, fortes de cette assise, ont dégagé des voies vers l'étape future... Parmi lesquelles celle qui consiste à organiser l'élection d'une Assemblée constituante en vue d'une refonte complète de notre Constitution.
Aujourd'hui, des craintes s'expriment ici ou là qui, par anticipation, voient dans l'Assemblée constituante une possibilité d'accaparement du pouvoir par des formations en position majoritaire. Et, avant même que le peuple n'ait pu dire son mot, et que rien de réel ne se soit produit qui justifie une quelconque alarme, on voudrait fixer des cadres, tracer des limites, mettre des bornes en vue de prévenir le mal. A quoi certains répondent, non sans pertinence, que toutes ces mesures n'auront guère de poids face à l'autorité d'une Assemblée qui aura pour elle le suffrage de tout le peuple : le vrai suffrage pour la première fois ! Et, de fait, il y a pour les Instances et leur mode de représentation de la volonté populaire, le même risque d'érosion de leur autorité que celui qu'a subi la rue lorsqu'elle a voulu contester la légitimité de ces mêmes instances... A chaque étape ses références, ses pôles d'autorité !
Mais il ne faut pourtant pas oublier une chose : les instances en question n'ont jamais été tout à fait sourdes aux clameurs de la rue. Surtout si ces clameurs portaient l'écho du souffle révolutionnaire et de ses exigences. Elles savaient pertinemment que si elles trahissaient les idéaux de la révolution, elles redonnaient automatiquement une plus grande force à la rue et à ses contestations. C'est pareil avec l'Assemblée constituante : si, d’aventure, elle s'avisait de tromper les attentes de liberté, les structures moins légitimes sur le plan institutionnel s'érigeraient contre elle et leur voix gagnerait en puissance en s'appuyant sur le même souffle révolutionnaire qui fut à l'origine de tout.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 22-09-2011

lundi 19 septembre 2011

Bulletin / Une course ouverte, malgré tout

A un peu plus d'un mois de l'échéance, tout le monde est un peu nerveux. Le tirage au sort de l'échéancier de la campagne, qui a eu lieu il y a quatre jours, a mis les candidats en ordre de préparation à la bataille. Durant les trois semaines qui précèdent le 23 octobre, nos concitoyens vont avoir l'opportunité de mettre enfin un visage sur chacun des partis et sur chacun des candidats en lice : ils vont recueillir des messages auprès des uns et des autres... Des messages quant au contenu, par les propositions qui vont être exposées, mais des messages aussi quant à la forme, par la façon de les présenter, le type de langage choisi et tous ces détails qui comptent dans la diction, la tenue vestimentaire, le naturel de la prestation... Pour une fois, tous ceux qui auront cru en leurs chances de représenter le peuple tunisien au sein de la Constituante auront eu la possibilité de soigner leurs discours et la façon de le faire parvenir au public sans avoir le sentiment que la cause est perdue.
On se souvient des anciennes campagnes électorales et des conditions affreusement inéquitables que les vrais partis d'opposition avaient à supporter pour ne pas subir l'éclipse politique pure et simple. Aujourd'hui, c'est vrai que les chances sont inégales, mais tout est jouable et il est permis à chacun d'espérer et de forcer le destin si les mots sonnent juste, si le message fait mouche et si la manière de le porter parvient à conquérir l'adhésion et la sympathie. Chacun peut se dire : pourquoi pas ?! Qui peut empêcher le Tunisien et la Tunisienne de m'accorder son suffrage si le charme opère ?
Qui peut dire que le "casting" politique auquel nous allons avoir droit ne va pas nous réserver de belles et fortes surprises ? Bien sûr, le choix du mot "casting" ne doit pas nous abuser : chacun aura à bien faire la part des choses et à ne pas donner trop d'importance à la dimension esthétique. Les gens auxquels il s'agit d'accorder sa préférence ne seront pas là pour nous plaire en raison de leur prestance ou de leur élégance, ils ne vont pas nous divertir : ils vont décider avec d'autres des fondements juridiques de notre nation. Ils doivent donc en avoir les compétences et, en tout premier lieu, le sens de l'enjeu. S'il est des apparences à retenir, c'est celles qui expriment de telles capacités, et non pas les autres.
Or ces capacités, précisément, ne sont pas le privilège de ceux qui arrivent à grands renforts de moyens ni de ceux qui ont beaucoup de titres à faire valoir en raison de leur passé ou de leur héritage de sacrifices. Convaincre, on peut le faire en un laps de temps très court... Puis laisser le citoyen poursuivre son investigation, glaner sur Internet le reste des informations utiles qu'on aura pris soin de préparer à son intention... Un travail également indispensable, pour accrocher, ne pas laisser le citoyen être happé par d'autres images, piégé par d'autres charmes.

Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 19-09-2011