mercredi 3 août 2011

Editorial / Parti pris contre le parti pris

TOUTES proportions gardées, ce qui s’est passé hier est un coup de théâtre médiatique, dont les remous, on doit s’y attendre, seront assez durables. Nous voulons parler de la prise de position conjointe de l’Instance indépendante pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) et du Syndicat national des journalistes concernant l’émission religieuse de la chaîne Hannibal TV et dont la présentation est assurée par Me Abdelfattah Mourou qui, personne ne l’ignore, entretient des liens étroits avec le principal parti islamiste.
Dans la foulée, le syndicat a épinglé d’autres organes de presse, sans craindre de les nommer explicitement dans un communiqué, et ce, pour des affaires de plagiat, d’incitation à la violence, mais aussi pour des affaires similaires de partis pris en faveur de formations politiques particulières.
Si l’on s’en tient aux usages qui prévalent dans les pays dits de tradition démocratique, on remarque qu’il n’y a rien de très extraordinaire à ce qu’un organe de presse marque ses préférences en faveur de telle ou telle formation ou, disons, de tel ou tel courant politico-idéologique. La question qui se pose est donc la suivante : pourquoi devrions-nous nous priver d’une pratique entérinée par des pays dont personne n’oserait douter de l’appartenance au régime démocratique ?
En fait, et malgré cette remarque, on peut relever quelques raisons qui plaident contre l’adoption de cette pratique, du moins à ce stade de notre existence démocratique. Une première raison est que si certains médias se mettent au service de la propagande des partis, le simple citoyen pourra se dire, dans un mouvement de généralisation, qu’aucun organe ne s’en prive, qu’il y a seulement ceux qui le cachent mieux que d’autres et que, pour cette raison et en définitive, aucune information au sujet des partis n’est donc fiable ou crédible. Ce qui revient à dire que nos médias auraient perdu leur rôle d’outil pédagogique d’assistance au choix au profit des citoyens et qu’ils ajouteraient ainsi à la confusion générée par la multiplication des partis.
Une seconde raison est que, à la différence de ce qui prévaut ailleurs, nos journaux, radios et chaînes de télévision ne sont pas connus de tous comme étant inféodés à tel ou tel courant politique. Le public n’a pas encore eu le temps, par conséquent, de se mettre dans la tête cette donnée qui lui permettrait, dans un second temps de lecture, de relativiser ou de corriger les informations qu’il reçoit. Il y a donc un risque de manipulation parce que le parti pris n’est pas assez clairement assumé.
Une troisième raison serait que la profession de journaliste a besoin de cette étape cruciale de notre devenir démocratique pour marquer son plein engagement au service de ce processus et pour couper de façon nette avec les pratiques de clientélisme auxquelles elle a souvent été réduite par le passé. Elle n’a pas à faire son travail en se plaçant sous telle ou telle bannière : elle a la sienne propre, qu’elle doit élever bien haut, et qui est celle de la vérité et de l’équité entre les différents acteurs du jeu démocratique.
Pour autant, on ne doit pas non plus ignorer que les différents organes de presse ont leur public cible et que, dans le domaine politique comme dans les autres, le souci de répondre à ses attentes est tout à fait légitime. Il convient d’établir une limite claire entre un tel souci et l’activité de prosélytisme. D’autre part, prendre nommément à partie des organes de presse, comme cela a été ,comporte un risque : on souhaite seulement que ceux qui ont pris l’initiative d’une telle action en soient conscients et qu’ils se donnent le moyen de le négocier de la façon qui convient.
Ajouté le : 03-08-2011

lundi 1 août 2011

Editorial / Le maillon manquant

On peut désormais le dire : la mobilisation en vue des inscriptions sur les listes électorales n’a pas été ce qu’il fallait. On peut considérer que, au jour de la date butoir, ou plutôt ce qui est désormais la première date butoir, seul le cinquième de la population en droit de s’inscrire aura effectué la démarche auprès des municipalités et autres bureaux d’inscription.
Ce manque d’enthousiasme de nos concitoyens, et en particulier des jeunes et des femmes, si l’on en croit les statistiques, n’a bien sûr pas manqué de surprendre. Quelles que soient les interprétations avancées, toutefois, on peut en conclure qu’il y a un hiatus entre la volonté de se débarrasser de la dictature et le désir de s’engager effectivement dans le projet démocratique et de le construire ensemble.
On a reproché ici ou là aux organisateurs de la campagne en faveur de l’inscription un manque de punch. Ou de s’y être pris un peu tard. Un tel reproche pourrait bien être fondé, mais il n’expliquerait pas à lui seul, loin s’en faut, les résultats que nous voyons. Sans compter qu’on aura risqué de se montrer injuste envers une campagne qui n’a rien d’indigne sur le plan de la qualité.
En fait, on ne saurait passer sous silence un élément dont peu de commentateurs parlent, à savoir qu’une sorte de maillon manque à la chaîne du désir démocratique, si l’on peut s’exprimer ainsi. Nous sommes passés rapidement à une logique électoraliste, avec la cristallisation de deux pôles antagoniques, l’un se présentant comme démocratique, l’autre comme religieux. Or ce scénario a suscité plus d’inquiétudes pour l’avenir qu’une réelle envie de construire tous ensemble une réalité politique qui serait le fruit de notre action commune, nous les citoyens tunisiens de modeste condition ou de condition plus aisée, habitants du Nord ou du Sud, attirés par les cultures étrangères ou plus soucieux de soigner celle de nos grands-parents… Bref, nous n’avons pas eu le temps, avant de prendre le chemin du processus démocratique, de faire acte de connaissance entre nous comme partenaires d’un même projet qui nous unit. De sorte que beaucoup d’entre nous ont le sentiment d’y être entraînés presque contre leur gré. Or c’est de cela qu’il s’agit de se préoccuper.
Grâce au report au 14 août, nos concitoyens vont pouvoir prolonger cet engouement tardif pour les bureaux d’inscription, qui ne devait certes pas être coupé dans son élan. Et s’il appartient à tous, aux partis politiques comme à la société civile en particulier, de veiller à accompagner ce mouvement salutaire et de le renforcer, il convient également d’avoir le souci de reconstituer le « maillon manquant », de ranimer le désir de bâtir tous ensemble… En sorte que l’on n’aura pas seulement gagné des chiffres : on aura gagné ce qui est bien plus essentiel, à savoir le désir de démocratie.

Ajouté le : 01-08-2011