vendredi 12 août 2011
Figures et concepts / Le travail de Pénélope, ou les ruses de la patience
Parce que tout le monde n'est pas forcément familiarisé avec les grandes figures de la mythologie grecque, on rappellera ici que Pénélope est l'épouse d'Ulysse, le héros de l'Odyssée, ce grand poème épique d'Homère.
Ulysse la quitte pour partir guerroyer à Troie en compagnie des autres rois achéens, suite à l'enlèvement par le Troyen Pâris de la belle Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte . Telle fut, en effet, la décision des rois grecs face à cette offense faite à l'un des leurs, qui sert de point de départ à l'histoire.
Pénélope attendra le retour de son mari. Le récit parle de dix années pour le siège de Troie, qui sera ponctué par l'attaque finale de la ville grâce au stratagème du fameux cheval en bois, le "cheval de Troie" : stratagème auquel son mari n'était d'ailleurs pas étranger... Mais à ces dix années qui forment le temps de la première partie du poème homérique, celui de l'Iliade, s'en ajoutent dix autres qui correspondent à l'Odyssée, c'est-à-dire au retour d'Ulysse chez lui, dans son foyer d'Ithaque, à bord de son embarcation, malgré la colère de Poséidon, le dieu des flots amers, qui cherchait sa perte.
Ce sont donc vingt années pendant lesquelles Pénélope va attendre son époux. Ce qui lui vaut d'être une incarnation de la fidélité conjugale dans toute une tradition littéraire et au-delà. Mais, en vérité, le personnage est plus complexe, en ce sens que cette femme a en partage avec son mari un don, qui résume d'ailleurs le génie des anciens Grecs: la ruse ! Pourquoi la ruse ? L'histoire raconte, en effet, qu'au bout de plusieurs années, les habitants d'Ithaque voyant qu'Ulysse ne revenait pas, en ont conclu qu'il devait avoir péri en voyage, comme tous les autres... Ce qui, en termes de probabilité, était sans doute l'hypothèse la plus sensée. Toutefois, la fidélité a ses raisons que la raison ne connaît pas. Le récit poursuit que, dès cet instant, des prétendants se sont retrouvés dans le palais et qu'ils se sont fait de plus en plus pressants, afin que Pénélope mette un terme à son attente et se donne enfin à l'un d'entre eux.
Pour faire patienter ces prétendants, Pénélope eut l'idée de leur dire qu'elle allait tisser un linceul pour Laërte, le père d'Ulysse, et que, dès que cela serait fini, elle serait prête pour tourner la page de son ancienne vie. Mais ce qu'elle tissait le jour au vu de tous, elle le défaisait la nuit, dans le secret de sa chambre...
Pénélope était donc cette femme dont le travail des mains, tout au long de la journée, n'avait d'autre horizon que d'être défait à la nuit tombée. C'était la condition pour être sans cesse recommencé. Seulement, le geste est plus profond et a partie liée avec le temps. Ou plutôt avec sa suspension. Car si tisser un linceul, c'est suivre le chemin de la vie qui, de maille en maille, rapproche chaque instant de l'heure de la mort, le défaire au milieu de la nuit est un acte de haute magie symbolique par lequel le temps est "défait", dans le double sens du terme.
La ruse de Pénélope n'est donc pas uniquement tournée contre la convoitise des prétendants, elle est aussi tournée, et bien plus profondément, contre la marche du temps... C'est l'ultime ruse de la fidélité ! Et parce que le temps s'est arrêté, qu'on est donc dans un monde sans temps, sans avant et sans après, l'univers du réel et celui du rêve se mêlent en un même territoire... En même temps qu'elle maintient les prétendants dans l'attente, Pénélope se réfugie donc dans un monde sur lequel le temps n'a pas de prise : un monde qui ouvre l'esprit à l'activité onirique, à la patience créatrice de rêves...
De rêves, et de mythes aussi ! Et si tout le périple d'Ulysse, son lent retour au gré des obstacles et des périls, des monstres marins et autres cyclopes, n'était rien d'autre que ce monde prenant vie dans le cerveau de Pénélope, pendant que ses mains font et défont le morceau de tissu ! Ou, plus modestement : et si c'était grâce au rêve jailli de son esprit rusé que jamais Ulysse ne fut livré, ni à la colère destructrice de Poséidon ni au découragement, mais qu'il fut comme miraculeusement préservé par la force du rêve... du rêve de la fidélité.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 12-08-2011
Editorial / A double tranchant
LES habitants de la capitale et de ses environs ont bien sûr en mémoire la journée éprouvante qu’ils ont dû subir suite à la grève des transports publics. Il faut sans doute souligner ici que si le droit de grève est reconnu chez nous comme un moyen d’expression et de revendication, rien n’empêche qu’on en fasse un usage mesuré et judicieux, qui tient compte des conséquences qui en résultent, aussi bien sur le plan humain que sur le plan économique. Alors même que cette grève menace malheureusement d’être reconduite, on ne saurait manquer à l’obligation d’attirer l’attention de ses instigateurs sur la responsabilité qui est ici la leur.
Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de tenir compte du contexte économique délicat du pays, ni même de la chaleur et de la fatigue à laquelle on expose des gens souvent les plus modestes qui n’ont pas d’autre choix pour se rendre au travail : il s’agit aussi de préserver cet acquis qu’est le droit de grève contre tout abus qui l’exposerait lui-même à une défiance de la part de la population. On ne peut se permettre d’induire les gens à regretter, secrètement ou ouvertement, l’époque où ce droit était méprisé et bafoué…
On ne peut les pousser dans cette voie en n’ayant pas pour soi les raisons valables qui permettent aux uns et aux autres de penser que la grève était inévitable, qu’il s’agissait d’un dernier recours, et nullement d’un instrument de chantage par lequel on prend la vie des usagers en otage pour parvenir à ses fins.
On observe que ces grèves, celle qui s’est passée comme celle qui pourrait se passer dans les jours qui viennent, sont le fait d’un syndicat nouveau, dont la naissance s’inscrit dans ce mouvement vers le pluralisme syndical : pluralisme qu’il ne s’agit en aucun cas de condamner, mais au sujet duquel il est utile de rappeler qu’il comporte un risque de surenchère revendicative entre les différentes structures. En outre, pour des raisons qui tiennent aussi bien à son tout jeune âge, à son poids réel en termes de nombre d’adhérents et à la légitimité de ses représentants en tant qu’interlocuteurs possibles, ce syndicat n’a pas été associé aux négociations sociales qui ont donné lieu récemment à une augmentation des salaires dans les secteurs public et privé. Et on peut comprendre, d’ailleurs, que cette non-participation n’ait pas été de son goût, au vu de ses ambitions futures, par ailleurs tout à fait légitimes.
On voudrait toutefois faire remarquer que si la grève dont il brandit la menace devait être, d’une façon ou d’une autre, un moyen de s’affirmer sur la scène de la vie syndicale malgré sa prime jeunesse, il y a d’autres façons de s’affirmer que d’user de ce moyen extrême.
La grève, d’une façon générale, est une arme redoutable : elle peut mettre à genoux une entreprise, une ville entière, et enclencher une surenchère de revendications qu’il devient difficile d’endiguer. Mais celui qui en use, surtout s’il s’agit d’un nouveau syndicat, ne doit pas en attendre l’image d’une organisation responsable et crédible dans la durée… Car la grève est une arme à double tranchant !
Ajouté le : 12-08-2011
mercredi 10 août 2011
Le Tunisien et les partis / Un outil d'aide à la décision
Face à la multiplicité des partis, le citoyen se sent perdu et sa capacité de choisir se trouve comme paralysée. C'est particulièrement vrai chez nous, avec un nombre de partis qui a dépassé la centaine en l'espace de quelques mois. Mais c'est vrai aussi ailleurs, dans d'autres pays où, avec un nombre largement inférieur de partis, le citoyen n'est pas moins dans l'embarras.
C'est en partant de ce constat que l'idée a germé de mettre au point une «boussole électorale» : une boussole qui permet de «se positionner dans le paysage politique». L'idée a donné lieu à quelques expériences, notamment au Canada, en Turquie aussi, et devrait aussi s'inviter bientôt chez nous. C'est ce que que nous révèle M. André Krouwel, hollandais de nationalité, et qui est venu pour mettre en place ce projet en Tunisie... Des universitaires tunisiens ont été contactés pour mettre au point une série de questions, plus d'une trentaine, qui permettraient au citoyen tunisien, une fois qu'il y aura répondu, de savoir de quel parti il est le plus proche, selon le contenu du programme de chacun d'entre eux. Bien entendu, cela se fait devant un écran d'ordinateur : les questions défilent et, à chacune d'entre elles, il s'agit simplement de cliquer sur un des six petits rectangles placés sous l'énoncé de la question : fortement d'accord, plutôt d'accord, ni d'accord ni en désaccord, plutôt en désaccord, fortement en désaccord, ne sais pas.
Le test peut être fait dès à présent sur le modèle canadien, pour se rendre compte du mode de son fonctionnement. Il suffit d'aller sur le site suivant :"http://federal.votecompass.ca/"http://federal.votecompass.ca
Après l'étape des questions sur des thèmes à caractère politique, généralement objet de débat sur la scène publique, vient celle des questions sur les personnalités politiques. C'est en tout cas ce que propose le modèle canadien, mais on peut douter que sa simple transposition soit pertinente ici, étant donné que la grande majorité des chefs de partis sont d'illustres inconnus. Le citoyen devant son ordinateur doit indiquer ensuite, sur une échelle de 1 à 10, à quel niveau de confiance il place chaque personnalité, à quel niveau aussi de compétence il la situe et, dans quelle mesure il la juge apte à remplir la fonction de premier ministre. Même chose ensuite avec les différents partis, pour dire quelles chances il leur accorde de remporter le scrutin dans la circonscription...
On attend donc de voir prendre forme le modèle tunisien. Il est question d'un lancement un mois avant la date des élections.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 10-08-2011
Editorial / Le malaise des magistrats
C’est vrai que, comme la chose est relevée ici ou là, le président de la République par intérim fait l’économie de ses apparitions et de ses interventions. Certains le déplorent, d’autres au contraire s’en accommodent bien. Pour plusieurs raisons d’ailleurs. Entre autres parce que, d’une façon générale, il faut bien que l’on s’habitue pour l’avenir à une vie politique où la figure du président de la République n’est ni tutélaire ni omniprésente mais, bien plutôt, discrète… Mais aussi parce que nous savons que, dès lors qu’il est sorti de sa réserve habituelle, c’est probablement que la raison qui l’y a poussé mérite toute notre attention !
C’est en tout cas ce qui s’est passé hier lorsqu’il a reçu le ministre de la Justice. De fait, le secteur de la justice polarise aujourd’hui, sinon le mécontentement du public, du moins de grosses interrogations. On a amplement parlé des deux ministres proches de l’ancien pouvoir qui ont été libérés des griffes du juge sans coup férir. Mais aussi de Saïda Agrebi qui, elle, a pu quitter le territoire sans encombre alors que des accusations lourdes pesaient sur elle. Ces trois personnages ne sont pas isolés : ils viennent s’ajouter à une assez longue liste qui conforte les uns et les autres dans l’idée qu’on a affaire à une justice de clémence à l’égard des symboles de l’ancien régime. Les médias n’ont pas manqué de se faire l’écho d’une perplexité populaire à ce propos et la rue elle-même a grondé… et l’aurait sans doute fait davantage si ce n’est la chaleur d’août et la fatigue du jeûne.
Mais, à vrai dire, il y a un malaise moins visible et qui, lui, se rapporte au fonctionnement interne du système et qui, ces tout derniers jours, a amené deux structures représentant les magistrats à monter au créneau et à donner de la voix. Il s’agit de l’Association des magistrats tunisiens et du Syndicat des magistrats tunisiens : les deux ont réagi à la décision administrative de réaffectation des magistrats. Une décision jugée par le syndicat entachée de «népotisme et de favoritisme» et considérée par l’association comme étant «en contradiction avec les principes de la révolution et de ses objectifs».
Cette décision, qui semble à l’évidence avoir été préparée loin de tout esprit de véritable concertation, a donc suscité la colère d’un grand nombre de magistrats à qui elle a évoqué des pratiques appartenant en principe à l’époque révolue. Mais ce moment d’exaspération aura eu le mérite d’amener certaines exigences à s’exprimer clairement : reprendre bien sûr l’opération administrative liée au mouvement des magistrats, mais aussi dissoudre l’ancien Conseil supérieur de la magistrature et le remplacer par un Conseil supérieur de la justice transitionnelle et, également, établir une liste des magistrats compromis dans des pratiques contraires à la justice dans l’ancien régime et faire en sorte qu’ils rendent des comptes…
La justice est à vrai dire un vaste chantier : elle manque de moyens, d’effectifs, d’un niveau de compétences liées à des aspects pointus de son activité. Mais elle a surtout besoin de se libérer de ses anciens démons et de renouer avec le sentiment qu’elle peut repartir pour l’avenir sur de nouvelles bases, éthiquement saines. Cette revendication est très légitime et devrait bénéficier d’une large attention de la part des acteurs politiques et de la société civile.
Ajouté le : 10-08-2011
mardi 9 août 2011
Editorial / Les surenchères de l’anarchie
En pleine saison touristique, plutôt calamiteuse, et sur fond d’une vague de suspicion tournée contre le gouvernement suite à des libérations pour le moins inopportunes, on observe non sans inquiétude une certaine anarchie s’installer dans le pays. De temps à autre, des troubles ici, un vent de violence et de folie là, des grèves, des sit-in : on se console en disant que tout cela ne saurait durer, pourvu bien sûr que la date des élections ne soit pas de nouveau reculée. On doit bien reconnaître cependant que certains comportements, par leur apparition dans notre paysage, constituent tout à la fois un mauvais présage et des séquelles durables que nous aurons à réparer longtemps… Car on ne compte plus les actions menées par une poignée d’individus qui, pour faire valoir leurs droits, coupent une route, barrent la circulation sur un pont, imposent la fermeture à une usine… En temps normal, et dans le cadre d’un Etat de droit, de tels agissements ne sauraient être tolérés et devraient faire l’objet d’une intervention énergique de la part des forces de l’ordre. Mais voilà, lesdites forces ont désormais le souci de leur image, qu’elles entendent ménager auprès de l’opinion : plus question d’aller évacuer des forcenés pour se retrouver pointés du doigt le lendemain, photos et vidéos à l’appui. Eh oui, apprendre à faire respecter la loi sans se laisser aller à la violence, même en l’absence des caméras, c’est tout un métier et ce n’est pas celui que les années de dictature ont permis à nos policiers d’apprendre. D’où la retenue, l’intempestive retenue ! Entre-temps, c’est une audace d’un mauvais genre qui s’empare de certains de nos concitoyens et qui, plus grave, semble appeler une forme de surenchère. C’est ainsi que, depuis six jours, des chauffeurs de camion sont séquestrés par des villageois du côté de Skhira. Ces derniers n’ont pas jugé suffisant de couper la route pour alerter sur le fait qu’ils avaient un problème d’eau potable. Fallait-il en arriver là et, pour clamer son droit, nier celui d’autrui, priver des concitoyens de leur liberté, laisser des familles dans l’inquiétude?…
Certes, le pays traverse une passe difficile : il est en pleine grossesse, porteur de sa démocratie, et donc livré à toutes ses fragilités. Mais qu’on n’aille pas croire que ceux qui se livrent à de tels agissements soient à l’abri de la loi et de ses rigueurs. Notre système judiciaire, par-delà les remous qui le traversent, et les soupçons qui pèsent sur lui, par-delà le moment de confusion qu’on traverse, reste d’autant plus un recours et une barrière contre toute forme d’impunité qu’il est à la recherche d’une vigueur nouvelle. Et l’on sait bien que la justice n’est pas amnésique. Tous ces fauteurs de troubles feraient bien, eux, de s’en souvenir.
Ajouté le : 09-08-2011
dimanche 7 août 2011
Vient de paraître / L'Islam, la Loi, la Société et le Message, de Ridha Khaled / Manifeste pour une "lecture dynamique"
Le besoin est fort aujourd’hui de revisiter les fondements de notre tradition religieuse. L’arrivée possible et même probable, dans notre vie quotidienne, d’un certain islam politique dont on s’interroge d’ailleurs sur les contours et les intentions, cela est de nature à inciter les uns et les autres à essayer de mettre au clair cette question : la pratique de la religion musulmane, non seulement dans le cadre de la vie privée mais aussi dans celui de la vie publique, non seulement comme expression d’un héritage reçu de nos ancêtres mais aussi comme cadre possible à un projet politique fédérateur, tout cela ne comporte-t-il pas un risque, ou plutôt un double risque : celui d’abord de nous mettre en porte à faux avec le mouvement révolutionnaire qui vient de nous libérer de plusieurs décennies d’autocratie autoritaire et, plus encore, celui de nous engager à contre-courant de l’effort de modernisation de notre société qui a été commencé dès l’Indépendance il y a de cela 55 ans et, par là même, de nous couper du monde‑?
Quel est, en fin de compte, le contenu du message véhiculé par l’islam, indépendamment des figures qui en sont présentées ici ou là et qui expriment le plus souvent des positions politiques, ou modernistes ou conservatrices ? Et, si l’on veut se faire une opinion personnelle sur cette question décisive, vers qui se tourner et quoi lire ? Quelle garantie a-t-on que ce qui est censé nous éclairer n’est pas précisément ce qui participe de cette vaste confusion à laquelle on assiste, à cette joute où chacun tire ses ficelles en cachant son jeu ?
D’où l’importance du critère de la sérénité. Le livre que vient de publier notre compatriote établi en Belgique, Ridha Khaled, répond en tout cas à ce critère. Le propos est serein, la démarche méthodique, les arguments sont clairs et appuyés sur une documentation peu avare : aucune violence dans ce discours qui, pour avoir une thèse qu’il défend avec une grande assiduité, ne cherche pas à faire basculer le lecteur dans un camp ou un autre, mais simplement à le doter des outils en vue de se faire sa propre idée, en toute liberté. Oui, donc, c’est vrai : il s’agit bien de secouer le joug d’une certaine orthodoxie et de retrouver la voie d’une lecture «dynamique» du message, comme cela est annoncé clairement au dos de l’ouvrage, mais l’auteur ne semble pas être tant préoccupé par le fait que le lecteur puisse être gagné à sa cause que par celui de le faire accéder au statut de clairvoyant, capable de juger sereinement par lui-même de ce dont il s’agit.
C’est le grand mérite de ce livre, dont on admirera par ailleurs la rigueur et l’harmonie de la langue, un contenu qui est savant sans jamais être pédant… On y chemine dans une discrète amitié avec l’auteur, recueillant de lui le miel de ses recherches – cet ingénieur de métier est en même temps diplômé en Etudes islamiques – apprenant donc mille choses mais de telle sorte que ces choses revêtent un sens par rapport à de vastes enjeux. On y va à la rencontre des premiers compagnons du Prophète, dont beaucoup s’interdisaient d’abuser du recours à ses paroles après sa mort pour lui préférer une intelligence globale de son action, on fait connaissance avec les premiers juristes qui pratiquaient tout à la fois la modestie et «l’analogie subtile», mais aussi, pour d’autres, l’autoritarisme d’une lecture qui se voulait plus proche du texte et qui n’hésitait pas à convoquer des Hadiths à l’origine douteuse… On voit naître et se développer une option d’appropriation intelligente du message, mais on assiste dans le même temps à tout un travail de sape qui, au fil des «ruptures», conduit à l’interdiction de tout effort personnel, puis à l’impasse contre laquelle les courants modernistes auront à se démener, et nous avec eux aujourd’hui encore.
Bref, le livre de Ridha Khaled est un livre que tout citoyen de bonne volonté gagne à avoir dans sa bibliothèque, surtout s’il est sensible à la qualité de l’écriture, aux talents pédagogiques de celui qui le rédige et, sans doute aussi, au fait que c’est un compatriote. Il serait dommage que ses lecteurs ne fussent que des étrangers – à qui il s’adresse aussi, du reste, car il s’agit clairement d’un texte «ouvert».
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-08-2011
Quel est, en fin de compte, le contenu du message véhiculé par l’islam, indépendamment des figures qui en sont présentées ici ou là et qui expriment le plus souvent des positions politiques, ou modernistes ou conservatrices ? Et, si l’on veut se faire une opinion personnelle sur cette question décisive, vers qui se tourner et quoi lire ? Quelle garantie a-t-on que ce qui est censé nous éclairer n’est pas précisément ce qui participe de cette vaste confusion à laquelle on assiste, à cette joute où chacun tire ses ficelles en cachant son jeu ?
D’où l’importance du critère de la sérénité. Le livre que vient de publier notre compatriote établi en Belgique, Ridha Khaled, répond en tout cas à ce critère. Le propos est serein, la démarche méthodique, les arguments sont clairs et appuyés sur une documentation peu avare : aucune violence dans ce discours qui, pour avoir une thèse qu’il défend avec une grande assiduité, ne cherche pas à faire basculer le lecteur dans un camp ou un autre, mais simplement à le doter des outils en vue de se faire sa propre idée, en toute liberté. Oui, donc, c’est vrai : il s’agit bien de secouer le joug d’une certaine orthodoxie et de retrouver la voie d’une lecture «dynamique» du message, comme cela est annoncé clairement au dos de l’ouvrage, mais l’auteur ne semble pas être tant préoccupé par le fait que le lecteur puisse être gagné à sa cause que par celui de le faire accéder au statut de clairvoyant, capable de juger sereinement par lui-même de ce dont il s’agit.
C’est le grand mérite de ce livre, dont on admirera par ailleurs la rigueur et l’harmonie de la langue, un contenu qui est savant sans jamais être pédant… On y chemine dans une discrète amitié avec l’auteur, recueillant de lui le miel de ses recherches – cet ingénieur de métier est en même temps diplômé en Etudes islamiques – apprenant donc mille choses mais de telle sorte que ces choses revêtent un sens par rapport à de vastes enjeux. On y va à la rencontre des premiers compagnons du Prophète, dont beaucoup s’interdisaient d’abuser du recours à ses paroles après sa mort pour lui préférer une intelligence globale de son action, on fait connaissance avec les premiers juristes qui pratiquaient tout à la fois la modestie et «l’analogie subtile», mais aussi, pour d’autres, l’autoritarisme d’une lecture qui se voulait plus proche du texte et qui n’hésitait pas à convoquer des Hadiths à l’origine douteuse… On voit naître et se développer une option d’appropriation intelligente du message, mais on assiste dans le même temps à tout un travail de sape qui, au fil des «ruptures», conduit à l’interdiction de tout effort personnel, puis à l’impasse contre laquelle les courants modernistes auront à se démener, et nous avec eux aujourd’hui encore.
Bref, le livre de Ridha Khaled est un livre que tout citoyen de bonne volonté gagne à avoir dans sa bibliothèque, surtout s’il est sensible à la qualité de l’écriture, aux talents pédagogiques de celui qui le rédige et, sans doute aussi, au fait que c’est un compatriote. Il serait dommage que ses lecteurs ne fussent que des étrangers – à qui il s’adresse aussi, du reste, car il s’agit clairement d’un texte «ouvert».
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-08-2011
Editorial / Justice : que se passe-t-il ?
Le régime qui est tombé le 14 janvier dernier était-il un régime corrompu où les droits des individus étaient proclamés devant les tribunes mais cyniquement violés sur le terrain ? Etait-il un régime où les proches du pouvoir avaient instrumentalisé les mécanismes de l’Etat au profit de leurs propres intérêts ? Et ces agissements ne sont-ils pas hautement répréhensibles au vu d’une justice qui est désormais maîtresse de ses décisions et attachée aux principes qui fondent une société saine ? Si la réponse est oui à ces trois questions – et elle l’est – alors on ne saurait s’empêcher de mêler sa voix à celle de tous ceux qui, aux quatre coins du pays, se sont émus de la série d’événements qui se sont produits tout récemment, à savoir la libération de deux ministres dont chacun sait qu’ils ne furent pas de simples technocrates, et du départ à l’étranger d’une femme qui compte sans doute parmi les figures qui incarnent le mieux les errements de l’ancien régime et de ses réseaux occultes.
S’agissant des deux ministres, la réponse du département de la justice est venue rappeler, non sans à-propos, ce principe suivant lequel il appartient désormais aux magistrats de juger en conscience selon ce qui se trouve dans les dossiers. Les décisions de justice en ce qui concerne ces deux affaires n’exprimeraient ainsi rien d’autre que l’indépendance de la justice. Et nous devrions d’ailleurs, pourquoi pas, y applaudir, comme à la preuve administrée que le politique ne s’immisce plus dans les décisions de justice. Tel est le message.
On voudrait pourtant s’assurer que ce politique qui se réclame de sa neutralité et de son respect du droit a bien le souci que le peuple ne se trouve pas dans la position de celui qu’on est en train de mystifier. Si ces personnes qui viennent d’être libérées sont vraiment irréprochables, qu’on nous apporte au moins des éléments qui nous permettent de nous en convaincre… Qu’on nous explique comment ces gens qui ont servi l’ancien régime corrompu de si près aient pu garder les mains propres: par quel prodige !
Et, si on ne le fait pas, qu’on ne soit pas surpris que le citoyen soupçonne toutes sortes de choses, qui sont à l’opposé de l’indépendance de la justice, et qui relèvent bien plutôt des arrangements secrets.
Oui, l’Etat peut tirer un motif de satisfaction de sa neutralité devant les décisions de justice, mais sa responsabilité est pleinement engagée si, à tort ou à raison, tout un chacun se met à penser que quelque chose ne tourne pas rond dans la justice de la nation, quand il s’agit de certaines affaires. Car son rôle est d’être le gardien d’un cri d’indignation qui a retenti au cœur de la révolution, et non de laisser croître l’idée qu’on est tombé dans les accommodements et la complaisance.
Ajouté le : 07-08-2011
S’agissant des deux ministres, la réponse du département de la justice est venue rappeler, non sans à-propos, ce principe suivant lequel il appartient désormais aux magistrats de juger en conscience selon ce qui se trouve dans les dossiers. Les décisions de justice en ce qui concerne ces deux affaires n’exprimeraient ainsi rien d’autre que l’indépendance de la justice. Et nous devrions d’ailleurs, pourquoi pas, y applaudir, comme à la preuve administrée que le politique ne s’immisce plus dans les décisions de justice. Tel est le message.
On voudrait pourtant s’assurer que ce politique qui se réclame de sa neutralité et de son respect du droit a bien le souci que le peuple ne se trouve pas dans la position de celui qu’on est en train de mystifier. Si ces personnes qui viennent d’être libérées sont vraiment irréprochables, qu’on nous apporte au moins des éléments qui nous permettent de nous en convaincre… Qu’on nous explique comment ces gens qui ont servi l’ancien régime corrompu de si près aient pu garder les mains propres: par quel prodige !
Et, si on ne le fait pas, qu’on ne soit pas surpris que le citoyen soupçonne toutes sortes de choses, qui sont à l’opposé de l’indépendance de la justice, et qui relèvent bien plutôt des arrangements secrets.
Oui, l’Etat peut tirer un motif de satisfaction de sa neutralité devant les décisions de justice, mais sa responsabilité est pleinement engagée si, à tort ou à raison, tout un chacun se met à penser que quelque chose ne tourne pas rond dans la justice de la nation, quand il s’agit de certaines affaires. Car son rôle est d’être le gardien d’un cri d’indignation qui a retenti au cœur de la révolution, et non de laisser croître l’idée qu’on est tombé dans les accommodements et la complaisance.
Ajouté le : 07-08-2011
Inscription à :
Articles (Atom)