Le besoin est fort aujourd’hui de revisiter les fondements de notre tradition religieuse. L’arrivée possible et même probable, dans notre vie quotidienne, d’un certain islam politique dont on s’interroge d’ailleurs sur les contours et les intentions, cela est de nature à inciter les uns et les autres à essayer de mettre au clair cette question : la pratique de la religion musulmane, non seulement dans le cadre de la vie privée mais aussi dans celui de la vie publique, non seulement comme expression d’un héritage reçu de nos ancêtres mais aussi comme cadre possible à un projet politique fédérateur, tout cela ne comporte-t-il pas un risque, ou plutôt un double risque : celui d’abord de nous mettre en porte à faux avec le mouvement révolutionnaire qui vient de nous libérer de plusieurs décennies d’autocratie autoritaire et, plus encore, celui de nous engager à contre-courant de l’effort de modernisation de notre société qui a été commencé dès l’Indépendance il y a de cela 55 ans et, par là même, de nous couper du monde‑?
Quel est, en fin de compte, le contenu du message véhiculé par l’islam, indépendamment des figures qui en sont présentées ici ou là et qui expriment le plus souvent des positions politiques, ou modernistes ou conservatrices ? Et, si l’on veut se faire une opinion personnelle sur cette question décisive, vers qui se tourner et quoi lire ? Quelle garantie a-t-on que ce qui est censé nous éclairer n’est pas précisément ce qui participe de cette vaste confusion à laquelle on assiste, à cette joute où chacun tire ses ficelles en cachant son jeu ?
D’où l’importance du critère de la sérénité. Le livre que vient de publier notre compatriote établi en Belgique, Ridha Khaled, répond en tout cas à ce critère. Le propos est serein, la démarche méthodique, les arguments sont clairs et appuyés sur une documentation peu avare : aucune violence dans ce discours qui, pour avoir une thèse qu’il défend avec une grande assiduité, ne cherche pas à faire basculer le lecteur dans un camp ou un autre, mais simplement à le doter des outils en vue de se faire sa propre idée, en toute liberté. Oui, donc, c’est vrai : il s’agit bien de secouer le joug d’une certaine orthodoxie et de retrouver la voie d’une lecture «dynamique» du message, comme cela est annoncé clairement au dos de l’ouvrage, mais l’auteur ne semble pas être tant préoccupé par le fait que le lecteur puisse être gagné à sa cause que par celui de le faire accéder au statut de clairvoyant, capable de juger sereinement par lui-même de ce dont il s’agit.
C’est le grand mérite de ce livre, dont on admirera par ailleurs la rigueur et l’harmonie de la langue, un contenu qui est savant sans jamais être pédant… On y chemine dans une discrète amitié avec l’auteur, recueillant de lui le miel de ses recherches – cet ingénieur de métier est en même temps diplômé en Etudes islamiques – apprenant donc mille choses mais de telle sorte que ces choses revêtent un sens par rapport à de vastes enjeux. On y va à la rencontre des premiers compagnons du Prophète, dont beaucoup s’interdisaient d’abuser du recours à ses paroles après sa mort pour lui préférer une intelligence globale de son action, on fait connaissance avec les premiers juristes qui pratiquaient tout à la fois la modestie et «l’analogie subtile», mais aussi, pour d’autres, l’autoritarisme d’une lecture qui se voulait plus proche du texte et qui n’hésitait pas à convoquer des Hadiths à l’origine douteuse… On voit naître et se développer une option d’appropriation intelligente du message, mais on assiste dans le même temps à tout un travail de sape qui, au fil des «ruptures», conduit à l’interdiction de tout effort personnel, puis à l’impasse contre laquelle les courants modernistes auront à se démener, et nous avec eux aujourd’hui encore.
Bref, le livre de Ridha Khaled est un livre que tout citoyen de bonne volonté gagne à avoir dans sa bibliothèque, surtout s’il est sensible à la qualité de l’écriture, aux talents pédagogiques de celui qui le rédige et, sans doute aussi, au fait que c’est un compatriote. Il serait dommage que ses lecteurs ne fussent que des étrangers – à qui il s’adresse aussi, du reste, car il s’agit clairement d’un texte «ouvert».
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-08-2011
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