mercredi 10 août 2011

Editorial / Le malaise des magistrats


C’est vrai que, comme la chose est relevée ici ou là, le président de la République par intérim fait l’économie de ses apparitions et de ses interventions. Certains le déplorent, d’autres au contraire s’en accommodent bien. Pour plusieurs raisons d’ailleurs. Entre autres parce que, d’une façon générale, il faut bien que l’on s’habitue pour l’avenir à une vie politique où la figure du président de la République n’est ni tutélaire ni omniprésente mais, bien plutôt, discrète… Mais aussi parce que nous savons que, dès lors qu’il est sorti de sa réserve habituelle, c’est probablement que la raison qui l’y a poussé mérite toute notre attention !
C’est en tout cas ce qui s’est passé hier lorsqu’il a reçu le ministre de la Justice. De fait, le secteur de la justice polarise aujourd’hui, sinon le mécontentement du public, du moins de grosses interrogations. On a amplement parlé des deux ministres proches de l’ancien pouvoir qui ont été libérés des griffes du juge sans coup férir. Mais aussi de Saïda Agrebi qui, elle, a pu quitter le territoire sans encombre alors que des accusations lourdes pesaient sur elle. Ces trois personnages ne sont pas isolés : ils viennent s’ajouter à une assez longue liste qui conforte les uns et les autres dans l’idée qu’on a affaire à une justice de clémence à l’égard des symboles de l’ancien régime. Les médias n’ont pas manqué de se faire l’écho d’une perplexité populaire à ce propos et la rue elle-même a grondé… et l’aurait sans doute fait davantage si ce n’est la chaleur d’août et la fatigue du jeûne.
Mais, à vrai dire, il y a un malaise moins visible et qui, lui, se rapporte au fonctionnement interne du système et qui, ces tout derniers jours, a amené deux structures représentant les magistrats à monter au créneau et à donner de la voix. Il s’agit de l’Association des magistrats tunisiens et du Syndicat des magistrats tunisiens : les deux ont réagi à la décision administrative de réaffectation des magistrats. Une décision jugée par le syndicat entachée de «népotisme et de favoritisme» et considérée par l’association comme étant «en contradiction avec les principes de la révolution et de ses objectifs».
Cette décision, qui semble à l’évidence avoir été préparée loin de tout esprit de véritable concertation, a donc suscité la colère d’un grand nombre de magistrats à qui elle a évoqué des pratiques appartenant en principe à l’époque révolue. Mais ce moment d’exaspération aura eu le mérite d’amener certaines exigences à s’exprimer clairement : reprendre bien sûr l’opération administrative liée au mouvement des magistrats, mais aussi dissoudre l’ancien Conseil supérieur de la magistrature et le remplacer par un Conseil supérieur de la justice transitionnelle et, également, établir une liste des magistrats compromis dans des pratiques contraires à la justice dans l’ancien régime et faire en sorte qu’ils rendent des comptes…
La justice est à vrai dire un vaste chantier : elle manque de moyens, d’effectifs, d’un niveau de compétences liées à des aspects pointus de son activité. Mais elle a surtout besoin de se libérer de ses anciens démons et de renouer avec le sentiment qu’elle peut repartir pour l’avenir sur de nouvelles bases, éthiquement saines. Cette revendication est très légitime et devrait bénéficier d’une large attention de la part des acteurs politiques et de la société civile.
Ajouté le : 10-08-2011

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire