vendredi 23 mars 2012

Figures et concepts

Héraclite, ou le jeu du monde

Héraclite, ou le jeu du monde
  On l’appelle l’obscur, parce que tel il se faisait appeler selon les témoignages qui nous sont parvenus en ce qui le concerne. Mais l’adjectif lui colle d’autant plus à la peau que les fragments que nous avons gardés de lui nous mettent bel et bien devant une matière difficile à déchiffrer : «L’origine et l’achèvement sont réunis dans la circonférence du cercle» (frag. 103) ; «La foudre gouverne tout...» (frag. 64) ; «Le temps est un enfant qui joue au tric trac» (frag. 52)... Libre, à nous, du reste, de considérer que cet homme était un personnage fantasque, sujet à une forme de délire. Certes, on le disait de tempérament mélancolique mais les Grecs, ses contemporains, n’ont jamais douté de son autorité dans les choses de la pensée. Or on peut les créditer d’un certain flair dans ce domaine.
Héraclite, en réalité, n’est pas seulement un penseur à prendre au sérieux, c’est un penseur majeur dont le rôle a été déterminant dans la genèse de la philosophie et dont l’écho demeurera fort auprès de penseurs  tardifs comme Hegel ou Nietzsche. A l’instar de Thalès, que nous avons eu l’occasion d’évoquer précédemment, c’est un Ionien. Rappelons ici que la formation en Grèce ancienne d’une pensée qui s’émancipe de la mythologie et affirme son autonomie en tant qu’instance de vérité est un phénomène qui aura lieu à la marge du monde grec, et non pas du tout en son centre : d’abord en Ionie, puis en Sicile ainsi que dans le sud de l’Italie, appelée à cette époque la «Grande Grèce» et, seulement après cela, à Athènes. L’Ionie correspond à la partie orientale de la Grèce. D’une superficie qui n’est guère plus importante que notre Cap Bon, elle représente une bande de terre ouverte sur la mer Egée mais du côté asiatique, dans l’actuelle Turquie, et plus précisément aux environs de la ville d’Izmir. Il faut également savoir que les événements dont nous parlons nous ramènent à une époque où cette partie de la Grèce était sous occupation perse. L’empire achéménide étendait à vrai dire sa domination sur tout l’orient de la Méditerranée, y compris sur l’Egypte des Pharaons, mais aussi sur la Mésopotamie et, bien sûr, la Phénicie... Carthage même, qui échappait à l’emprise coloniale, avait le souci de ménager ses relations avec cette puissance... Nous sommes donc à quelque 500 ans avant l’ère chrétienne : une période de l’histoire où il n’y a donc ni islam ni christianisme, où le monothéisme juif n’est qu’une vague intuition dans la tête de quelques-uns, qu’un prophète surgit de temps à autre pour défendre. La Grèce elle-même est un monde qui émerge à peine sur l’échiquier des puissances : que pèse-telle face à la Perse ? Quelle est sa gloire devant l’Egypte ou la Mésopotamie ? Quel est son génie comparée à la Phénicie, et à sa fille Carthage qui étend ses tentacules maritimes sur tout l’occident de la Méditerranée ? A ce moment, la Grèce n’est qu’une sorte de banlieue du monde... Mais c’est une banlieue qui ne se soumet pas, et qui découvre que l’épreuve de la domination ne fait que révéler son pouvoir de résistance : il y a un génie grec et il n’est pas soluble dans les grands empires !

Une sobriété fille de l’ébriété

Les premiers penseurs grecs, qu’on appelle présocratiques, sont interpellés par cet événement : quelque chose résiste ! Aujourd’hui, quiconque jette un coup d’œil sur une carte et se représente ce qu’était autrefois la Grèce se rend compte que c’était une multitude de cités en grande partie côtières, dont beaucoup étaient insulaires, et que cette disposition favorisait, à n’en pas douter, une culture à la fois de l’autonomie et de l’échange commercial : culture qui est synonyme d’éveil de l’esprit et de sagacité. Toutefois, qu’est-ce qui a fait que cette dissémination territoriale, ce morcellement et le jeu des rivalités politico-économiques n’a pas été pur et simple éparpillement : en quoi réside le ciment qui a maintenu ensemble ce peuple ? Si la cuvette égéenne a très certainement créé les conditions de cette étrange cohésion, elle n’en est pas le secret...
Dans l’esprit des Grecs de l’époque, une réponse s’imposait : ce qui fait le génie du peuple grec, c’est sa langue ! C’est sa capacité à dire le monde mieux que ne le font les autres langues qui, du reste, sont qualifiées par eux de langues barbares ! Ce qui fait le génie des Grecs, c’est que la langue a donné Homère et Hésiode, qu’elle a enfanté leur poésie ! Or les penseurs ioniens sont ces Grecs qui, rompant cette belle unanimité, vont prendre la parole et déclarer à la face des autres : «Non, la poésie n’explique pas à elle seule le génie grec: il y a autre chose ! » Mais quelle est cette autre chose? Quelle est-elle, étant entendu que pour ces penseurs tout se joue malgré tout dans la langue grecque ?
La cosmogonie d’Hésiode raconte qu’au tout début de la naissance du monde, le ciel, Ouranos, se cachait dans les entrailles de Gaïa, la Terre : c’est en sortant d’elle qu’il surgit dans toute la plénitude de sa hauteur. Il en est de même ici : de la poésie en quoi résonne la beauté de la langue grecque surgit quelque chose qui est d’elle mais qui n’est pas exactement elle... De l’ébriété de cette parole ailée se détache la sobriété d’une parole mesurée, dont le souci de la vérité a ses propres exigences. Une parole qui, justement, ne veut plus s’accommoder de ce que raconte la mythologie sur l’origine du monde... Et c’est parce que cette parole qui a part à la poésie sans être de la poésie loge dès le départ dans la langue grecque que ceux qui ont cette langue en partage ont le pressentiment de leur noble rang. Mais, désormais, le penseur est celui qui se fait l’écho de cette parole, de ce Logos comme dit Héraclite : il en est le porte-drapeau, en toute sérénité, malgré le choc des armes et la violence du combat... Oui, car la domination perse des cités ioniennes sera marquée par des insurrections et des répressions dévastatrices. En – 498, la ville de Milet est ravagée... Puis viendront les Guerres médiques, dont l’issue sera heureuse pour les Grecs mais qui aura son lot de souffrances, de part et d’autre.

Insaisissable comme le feu

Est-ce parce qu’il a vécu dans le feu de la guerre que, à l’écoute du Logos, Héraclite évoque le feu pour dire l’origine du monde ? «Ce monde, le même pour tous, aucun des dieux, aucun des hommes ne l’a fait, mais toujours il a été, est et sera, feu toujours vivant, allumé selon la mesure, éteint selon la mesure (frag. 30)... N’oublions pas que la parole du penseur, même si elle rappelle fièrement sa démarche et sa prestance propres, ne renie pas, ni sa filiation ni son cousinage par rapport à la parole poétique. Aussi, la critique d’Aristote disant que les physiologues qui nous parlent de feu, comme Héraclite, d’eau ou d’air comme font Thalès ou Anaximène, confondent la cause avec ce qui correspond à l’un seulement de ses sens possibles, à savoir la cause matérielle, cette critique ne saisit pas l’essentiel. Le feu d’Héraclite échappe au registre de la cause matérielle, et même de la cause tout court. Dans le mot résonne la violence de la foudre dont Zeus frappe tous ceux qui menacent l’ordre cosmique, autant que celle du cœur d’Eros qui anime toute fécondation et toute création dans l’univers. Le feu dit encore la danse des flammes qui échappent à toute détermination, le jeu en vertu de quoi la nature « aime à se cacher »... En vertu de quoi, donc, tout ce qui peut être dit de l’essence ou de l’origine de l’être est et n’est pas : en lui s’abolit le principe de non-contradiction ! Car le Logos ne se laisse pas enserrer par la pensée humaine : comme le feu, il est insaisissable et brûlant... Toutefois, même pour le feu, il conviendrait de dire qu’il est le monde et qu’il n’est pas le monde.

Danse avec la poésie

La réponse d’Héraclite au génie de la culture grecque, tel qu’il se révèle dans l’épreuve de l’adversité, c’est qu’il est bien vrai que la langue constitue le foyer de la résistance et, de ce point de vue, la poésie, à travers ses productions mythologiques, représente elle-même un contrefort... Mais ce qui fait précisément que la mythologie joue ce rôle, c’est que quelque chose est en elle qui n’est pas elle : ce que les penseurs avant Héraclite, à partir de Thalès, ont compris. Pour eux, il y a bien, au sein de la pensée poétique, un rapport d’altérité au regard d’une pensée qui recueille, et en laquelle sonne la vérité du monde.
Héraclite va dans leur sens en convoquant le mot « feu » pour évoquer cette vérité. Mais il fait plus que cela: par ce mot, il renvoie à un espace d’insaisissabilité qui fait que la pensée interrogée, si elle s’affirme comme l’autre de la pensée poétique, s’affirme aussi comme l’autre de l’autre, c’est-à-dire le même : la pensée fait ainsi retour vers la poésie, dans un mouvement par lequel elle ne renonce pourtant pas à son altérité...
La pensée est jeu, et c’est seulement ainsi qu’elle s’accorde au jeu du monde... Ainsi aussi qu’elle proclame le vrai génie grec !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 23-03-2012

Commentaire

Des révélations constitutionnelles

 Par Raouf SEDDIK
Les informations qui nous sont parvenues hier sont d’une importance telles que, en temps normal, elles auraient dû faire l’objet d’une conférence de presse avec tambour et trompettes. Le fait est qu’elles ont été communiquées à des journalistes étrangers venus en délégation et reçus au Bardo par le président de l’Assemblée constituante. Il est vrai que la date de l’achèvement du travail d’élaboration de la Constitution, celle aussi de l’organisation des prochaines élections législatives et présidentielles, ainsi que la forte probabilité que l’article 1 de la Constitution de 1959 soit maintenu dans sa forme avec mention du caractère civil de l’Etat, sont des points qui apportent à l’expérience tunisienne de la transition démocratique une intelligibilité dont l’enjeu est très réel.
A l’heure où certaines spéculations vont bon train sur le risque de dérive du processus démocratique, ou tout au moins d’enlisement de la phase transitoire actuelle, une telle mise au point, avec précision des dates, est de nature à rassurer les investisseurs et à redonner pour le monde en général, et pour l’Europe en particulier, l’image d’une Tunisie plus amicale, démocratiquement parlant. On comprend donc que M. Mustapha Ben Jaâfar ait eu l’idée d’accorder à la presse étrangère la primeur de telles informations. La justification peut se revêtir des habits de l’intérêt national : de l’image du pays à l’extérieur dépend la reprise de l’économie, de la reprise de l’économie dépend la relance de l’emploi et de cette relance dépend la réalisation d’un des grands objectifs de la révolution.
Mais qu’est-ce qui empêchait le président de l’ANC de divulguer ces mêmes informations auprès de la presse nationale, tout en y associant la presse étrangère ? Les inquiétudes évoquées plus haut ne concernent-elles pas avant tout la communauté nationale, c’est-à-dire les citoyens tunisiens qui sont les artisans de la révolution et qui sont en droit, plus que quiconque, de recueillir des informations essentielles sur le devenir du processus démocratique ? Comment comprendre que, sur des questions pareilles, l’information qu’ils recueillent à travers leur presse nationale soit seulement seconde, indirecte ? De telles pratiques ne sont-elles pas de triste mémoire, par ailleurs ?
C’est en tout cas les questions que l’initiative de M. Ben Jaâfar risque de subir, malgré le caractère rassurant et fort sympathique qu’on peut trouver à son contenu... Il est certain que, par cette initiative, il va sortir d’une discrétion qui était devenue de plus en plus criante, à l’heure où les grands protagonistes de la scène politique se sont presque tous mis sous les feux de la rampe. Le président de la Constituante se rappelle donc au souvenir de tous : il est le garant de la bonne marche du processus révolutionnaire, dans son tempo comme dans son respect des équilibres républicains... C’est, pourrait-il ajouter, lui qui tient - et tient bien - le gouvernail pendant que d’autres rivalisent de présence ostentatoire devant les médias... Oui, tout cela est vrai, mais n’explique pas la préférence ou la précellence accordée à la presse étrangère pour faire des révélations de si grande importance.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 23-03-2012

Réconciliation entre les familles Ben Youssef et Bourguiba

Lectures autour d’une accolade

Lectures autour d’une accolade
 L’épisode de la cérémonie qui a eu lieu avant-hier au Palais de Carthage, au cours duquel les présents ont assisté à un geste de réconciliation entre les familles Ben Youssef et Bourguiba, est assurément un épisode émouvant et qui, dans le même temps, comporte une signification politique indéniable, même si on peut diverger sur sa portée. Ces deux familles incarnent les deux clans longtemps opposés depuis la période précédant l’indépendance. Organiser la scène de cette réconciliation dans le cadre symbolique du palais présidentiel, en une date centrale de notre calendrier national, c’est donner à ce geste la dimension d’un nouveau souffle de notre unité nationale.
Mais, l’initiative politique étant celle du président de la République, certaines lectures n’ont pas manqué de proposer un autre regard sur l’événement en question. Qu’en pensent les Bourguibistes, dont on sait qu’ils organisent incessamment leur rassemblement, et en un lieu très significatif puisqu’il s’agit de la ville de naissance de Bourguiba? Et qu’en pense-t-on du côté de l’opposition ? Ahmed Néjib Chebbi, chef historique du Parti démocratique progressiste et fils lui-même de Yousséfiste, sera à Monastir le 24 mars, parmi les Bourguibistes : «J’ai dépassé ce conflit depuis longtemps», confie-t-il. Mais, pour lui, «dans toutes les régions, la mémoire est encore traumatisée... Il faudrait donc rouvrir les dossiers». Sur le geste en question, il n’est pas avare d’éloges : «Un geste de grande valeur... Le baiser de Mehdi à la veuve de Salah Ben Youssef est très chargé de sens...» Mais c’est aussi un «point de départ» : il s’agit de dire la vérité en vue d’une réconciliation... C’est vrai, l’histoire a donné raison à Bourguiba, continue le représentant du PDP, c’est vrai, il est arrivé à faire en sorte que le drapeau national flotte sur tout le territoire national, c’est vrai qu’à Bizerte il y a des choses à dire aussi, mais «en politique, ce qui compte, c’est le résultat !»... Mais, poursuit-il, Ben Youssef n’a pas moins droit à l’hommage des Tunisiens, au même titre que Farhat Hached, Abdelaziz Thaâlbi, Ali Bach Hamba...
M. Chebbi n’hésite pas ici à indiquer que son propos reflète la position commune du PDP, d’Afek Tounès et du Parti républicain, qui consistait à «s’inscrire dans le sillage des réformistes». Est-il cependant embarrassé à l’idée que ce geste de réconciliation puisse être inscrit au crédit du président de la République ? «C’est, de mon point de vue, la meilleure chose qu’il ait faite depuis le début : un acte intelligent et chargé !», répond-il.
M. Béji Caïd Essebsi, qui est la figure centrale du bourguibisme en recomposition, réserve sa réponse au sujet de cet événement particulier pour le grand rendez-vous de Monastir. Non sans s’étonner toutefois, sur le mode d’une certaine ironie : «Il m’est difficile de répondre, vu que les Yousséfistes ont porté plainte contre moi...» Mais il annonce d’ores et déjà la couleur : «En politique, rien n’est gratuit... Rien n’est sans arrière-pensées !» On devine donc un point de vue fort différent, d’autant que, dans la même mouvance bourguibienne, un témoignage recueilli est fort éloquent. Il s’agit de celui de Lotfi Mraïhi, porte-parole du Parti national tunisien, pour qui cette initiative présidentielle s’inscrit dans le «clinquant d’une approche qui se meut dans le symbolique». Pour M. Mraïhi, les deux figures de Bourguiba et de Salah Ben Youssef représentent deux visions du monde différentes et le clivage demeure. L’accolade entre les deux familles est une réconciliation qui reste limitée à deux familles biologiques et, ajoute-t-il, elle n’a aucune retombée sur les familles politiques. Il y a toujours une famille moderniste, héritière de la politique de Bourguiba, et une famille dont l’ancrage dans le monde arabe est plus accentué : le parti Ennahdha représente son prolongement. «La préoccupation de ce parti n’est ni l’Iran ni le Pakistan, c’est le monde arabo-islamique !», justifie-t-il pour mieux marquer ce lien de filiation. Le président de la République ferait mieux, suggère-t-il, d’initier un débat : «Quelle modernité voulons-nous pour la Tunisie, et quel genre d’Islam ? Il s’agit d’aller au fond des choses» et que cela, conclut-il, soit organisé par un «personnage faisant autorité»...
Reste une inconnue : comment se positionne Ennahdha à l’égard de cette initiative présidentielle qui, quelles que soient ses visées politiques, représente un rapprochement avec la famille bourguibienne de la part de quelqu’un qui n’a jamais caché ses sympathies pour le yousséfisme ? Et si, comme le pense un observateur éclairé, ancien dirigeant du parti Ettajdid, Marzouki avait compris qu’il est difficile d’exister politiquement en ayant trop d’adversaires... M. Mohamed Ali Halouani distingue une volonté de conciliation face à la difficulté de la situation. Mais lui aussi se pose la même question : est-ce que le gouvernement suivra ?
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 22-03-2012

mercredi 21 mars 2012

Editorial

La force d’un geste

LE temps n’efface pas ce que seule la grandeur des hommes peut effacer... Quelle que soit la raison d’Etat, au nom de laquelle les hommes politiques s’autorisent des actes qui relèvent habituellement du droit commun et qui sont punissables, il reste que les traces demeurent. La justice n’est jamais de trop, ni le besoin de pardon pour se libérer du poids de l’irréparable, même si le jeu de la politique est par nature, et dans certains moments critiques, un jeu qui s’embarrasse peu de sentiments et de scrupules.
Le geste qu’a eu la veuve de Salah Ben Youssef en tendant la main hier à la fille adoptive de Bourguiba au Palais de Carthage est une image forte qui restera dans les annales. Chacun doit bien mesurer ce qu’il en coûte à une veuve de faire ce geste, quel poids de responsabilité elle prend en décidant de pardonner en son nom mais aussi au nom de celui qui n’est plus là... Beaucoup, qui ne sont pas portés sur le pardon, considèreront peut-être qu’elle n’est pas en droit de faire ce qu’elle a fait : qu’elle peut tout au plus pardonner en son propre nom, mais pas au nom de son mari... C’est pourtant ce qu’elle a fait : son geste a un sens mais il ne l’a que sur fond d’un lien qui unit les êtres et qui leur confère le droit d’agir au nom les uns des autres. On peut appeler ce lien amour. Et il s’agit en effet d’amour car pardonner, ce n’est pas seulement libérer le coupable du poids de sa faute, qu’il soit parmi les vivants ou parmi les morts, c’est aussi libérer la victime elle-même du poids du reproche et de la justice qui continue de réclamer sourdement son dû.
Le scepticisme est bien sûr possible face à un tel geste. Mais ce qui est aussi possible, c’est l’admiration face à l’expression d’une grande âme qui oblige ceux vers qui va le pardon et, avec eux, nous tous qui avons partie liée avec ce drame, dans la mesure où il est intimement lié à un épisode crucial de notre histoire commune. Ce geste, nous avons tous à y répondre, nous avons tous à être à sa hauteur... Et, ce faisant, nous accomplissons une oeuvre de réconciliation nécessaire car, au-delà des divergences stratégiques qui ont opposé Salah Ben Youssef et Bourguiba, dans la gestion de la lutte pour l’indépendance, ces deux hommes incarnent ensemble l’essentiel d’un effort et d’une suite de sacrifices pour la liberté de la patrie et la dignité du peuple dont la mémoire ne doit plus nous diviser, mais seulement nous rassembler.
Enfin, que ce geste de pardon, qui resserre les liens des Tunisiens, intervienne à un moment où certains cherchent à jouer sur leur division, cela montre assez les ressources dont dispose l’unité du peuple face à tous ceux qui tentent de l’affaiblir.
Ajouté le : 21-03-2012

mardi 20 mars 2012

Fête de l’indépendance

Une page glorieuse à relire...

Une page glorieuse à relire...
 Une joute de visions et de stratégies
Depuis la révolution du 14 janvier, c’est la seconde fois que nous vivons la célébration de la fête de l’Indépendance. Il est indéniable que les deux événements entretiennent entre eux une forte correspondance sur le plan de la charge symbolique. L’année dernière, dans une atmosphère d’euphorie, tous ceux qui ont eu à donner un écho à cette célébration n’ont pas manqué de souligner que la date du 14 janvier représentait une sorte de répétition du 20 mars, une seconde indépendance, conquise celle-là non pas contre la puissance coloniale mais contre la dictature et son système d’oppression et d’avilissement du peuple. Cette année, l’euphorie a eu le temps de retomber. Le combat sur la scène politique a dessiné sa propre ligne de front et a donné lieu à la fois à des craintes et à des stratégies de conservation ou de conquête du pouvoir, selon le cas. Mais ce que l’on observe, c’est que le Tunisien découvre que, tout en gardant un attachement aux grandes dates de son histoire récente, il n’a pas un grand goût pour les célébrations et pour leur théâtralisation... Sans doute parce que, trop longtemps, il a eu à subir une forte dose d’hypocrisie et de mensonge à l’occasion de ce genre de manifestations. Ce qu’il découvre aussi, c’est son propre goût, en revanche, pour l’histoire qu’on revisite, dont on met à jour des pans autrefois occultés, dont on dégage des aspects frappés il y a peu d’interdit... Il n’y a plus de lecture consacrée de l’histoire nationale : il y a des perspectives multiples, dont la concurrence entre elles se joue uniquement à l’aune de leurs arguments respectifs.
Mais se libérer des cadres figés qui enferment l’histoire officielle, reconquérir, loin de toute contrainte, l’espace d’intelligibilité de notre passé commun, c’est aussi cela célébrer l’indépendance nationale. Il est vrai par exemple que la lutte entre Bourguiba et Salah Ben Youssef a tourné à l’avantage du premier parce que Bourguiba a eu une intelligence plus juste de l’évolution des choses : aussi bien de l’enjeu des négociations avec la France — dont il était faux de penser qu’elle ne revenait qu’à remplacer des obstacles par d’autres sur le chemin de l’indépendance — que de la capacité du peuple à se laisser convaincre en faveur d’une solution pragmatique qui dépasse les rancoeurs.
Toutefois, même si la suite des événements a donné tort à Ben Youssef, cela ne signifie pas que les raisons qu’il a invoquées sont entièrement à rejeter. C’est un fait que sa vision consistait à faire prévaloir une lutte politique à l’échelle de tout le monde arabe, dont il espérait sans doute que la libération d’un seul bloc du joug colonial consacrerait sa solidarité dans la suite. A l’inverse, Bourguiba fut l’homme des petits pas : «Chi va piano, va lontano», dit le proverbe italien... Sa politique des étapes, cependant, était aussi une politique des conquêtes fragmentées mais progressives sur le plan géographique. De plus, il voyait quelle perte énorme aurait une libération qui s’accomplirait sous le signe de la rupture avec l’Occident. Il s’agissait donc pour lui de passer en douceur, sans grand fracas, du protectorat au partenariat économique. Mais, encore une fois, les avantages évidents de cette option stratégique n’enlèvent pas nécessairement à la vision de Ben Youssef son intérêt propre. C’est un fait que cette vision particulière continue d’avoir ses partisans, et donc ses arguments : plus rien n’empêche de les écouter, quitte à demeurer sceptique sur le degré de leur pertinence.
Le rappel de certains épisodes sanglants de la lutte pour l’indépendance, et la manière brutale dont la puissance coloniale a répondu plus d’une fois à certaines initiatives parfois très respectueuses des accords conclus, peuvent en tout cas, en mettant le doigt sur des plaies qui ne sont toujours pas bien refermées aujourd’hui, souligner à quel point Ben Youssef était fondé à considérer qu’un passage du Protectorat au partenariat, tel que conçu par Bourguiba, était un rêve irréalisable. Toute la sagacité de Bourguiba consistera d’ailleurs à l’isoler dans cette lecture de l’avenir... De grandes figures, telles que Mongi Slim ou Béhi Ladgham (notons en passant, illustration éloquente de cet intérêt pour notre histoire récente, la réédition du livre de Foued Lakhoua, Le gouvernement Ladgham) prendront ainsi leurs distances, malgré un soutien affiché auparavant...
Raouf SEDDIK
Ajouté le : 20-03-2012

lundi 19 mars 2012


Editorial

Information ou stratégie de communication

Il est indéniable que les journalistes ont à faire un effort d’appropriation des règles déontologiques dans la pratique quotidienne de leur métier et de prévoir, au niveau de leur organisation professionnelle, les moyens qui permettent d’agir dans les cas où ces règles sont bafouées. Le rôle critiquable, d’autre part, qu’ils ont eu dans le passé, à l’époque de l’ancien régime, les a mis dans une position qui se prête aisément, sinon aux accusations, du moins à la suspicion. Et il n’est peut-être pas plus mal que les choses soient ainsi, car l’image d’une profession qui est au service du citoyen et de son besoin d’information est une image pour laquelle il importe que les uns et les autres se battent, et qu’ils se battent aussi et surtout contre les spectres du passé.
Seulement, que cela ne nous fasse pas non plus oublier que les distorsions dans la répercussion de la réalité ne sont pas toujours de leur fait. D’autres acteurs peuvent jouer aussi un rôle, et un rôle important même. Parmi eux, et cela sera de plus en plus vrai dans l’avenir, les hommes politiques. Pourquoi ? Parce que l’homme politique, dans tout système démocratique normalement constitué, assume une double fonction, qui est toujours difficile à démêler l’une de l’autre : la première renvoie à l’exercice d’une mission officielle qui, à ce titre, requiert d’être couverte et transmise à l’opinion publique en vertu du devoir d’information, tandis que la seconde relève du souci électoral et vise à conférer aux actions du personnage politique en question les attributs qui la rendent éligible à un bonus dans l’opinion... Cela est tellement vrai, d’ailleurs, que nous assistons en ce moment à une sorte de joute de communication entre deux grands protagonistes de la politique nationale, à savoir la présidence de la République et la présidence du gouvernement : une joute dont on se demande d’ailleurs si elle est délibérée ou si elle n’est pas plutôt le fait d’un problème de coordination dans l’agencement du calendrier des conférences de presse.
Le journaliste soucieux de s’acquitter correctement de son travail est parfois perplexe et se demande si on ne le réduit pas au rôle de caisse de résonance au service d’une stratégie de communication politique. Il est d’autant plus perplexe qu’il observe, par ailleurs, que les prérogatives de ces deux acteurs, telles qu’elles ont été définies par la loi relative à l’organisation provisoire des pouvoirs publics, sont assez largement ignorées... Ou disons qu’elles font souvent l’objet d’une interprétation très libre. Ce qui le conforte alors dans l’idée que, premièrement, la logique électoraliste tend à devenir prédominante dans la façon dont chacun définit et assume son propre rôle et, deuxièmement, que le journaliste est appréhendé essentiellement comme moyen permettant de faire parvenir un message politique.
Comment se soustraire à ce jeu sans faillir au devoir d’informer ? Telle est la question ! Mais il est important aussi que les hommes politiques en général sachent qu’ils ont aussi un rôle à jouer dans la mise en place d’un système d’information qui soit sous le signe de la neutralité et de l’honnêteté.
Ajouté le : 19-03-2012

dimanche 18 mars 2012

Editorial

Charia : de quoi parlons-nous ?

La manifestation qui a eu lieu vendredi dernier devant le Palais du Bardo devait servir de démonstration de force de la part des islamistes et plus particulièrement, si l’on en juge par certains slogans, de la part de courants plutôt radicaux parmi eux. On ne s’arrêtera pas sur le paradoxe qui consiste pour certains à jouir du droit démocratique à l’expression et à la manifestation pour réclamer l’abolition de la démocratie. Ce paradoxe ne fait en réalité qu’exprimer une certaine conception de la loi, conçue comme étant d’origine divine, et donc située au-dessus de toute négociation humaine. Il faut créditer les adeptes du paradoxe en question d’une certaine cohérence, de ce point de vue: on ne peut obéir à la fois à la loi de Dieu et à la loi des hommes, étant entendu bien sûr que, pour eux, ces deux lois ne sauraient se rejoindre. C’est aussi un signe de cohérence que de réclamer que la seule référence dans l’élaboration de la nouvelle Constitution soit la charia, vu que, dans l’esprit de beaucoup de ces manifestants, la loi divine se suffit à elle-même... La question, toutefois, serait ici de savoir pourquoi tous ces gens réclament que cette loi soit inscrite dans la Constitution puisque, en réalité, cette dernière est par définition une oeuvre humaine... En vérité, la cohérence voudrait ici qu’ils exigent tout simplement l’abolition de la Constitution comme ils exigent l’abolition de la démocratie : c’est cela qu’ils devraient faire pour être tout à fait d’accord avec eux-mêmes et avec leurs positions. Mais il semble qu’ils n’aient pas eu le courage d’aller jusque-là.
En fait, à l’heure où le concept de charia fait l’objet d’une relecture qui le libère de ses représentations figées et qui dévoile en lui, en son intention, une approche législatrice essentiellement soucieuse d’accompagner l’évolution des contextes politiques des hommes à travers les époques, à l’heure où cette lecture dévoile une aptitude de cette référence juridique à s’accorder ou à se marier à d’autres références, comme les objectifs de la révolution, le droit universel ou nos propres traditions en matière de pensée réformiste, le fait d’essayer de revenir en arrière vers une conception archaïque et figée pose de graves questions : des questions sur l’aptitude intellectuelle de ces adeptes de l’immobilisme sémantique, des questions sur les intentions politiques de ces gens qui semblent regretter que le peuple se soit libéré d’un joug puisqu’ils lui proposent de se soumettre à un autre et, enfin, des questions sur le bon usage qu’ils font de la référence religieuse, étant donné qu’ils la mettent au service d’un projet qui est synonyme d’asservissement du peuple à une pensée figée et à son système fermé.
Le seul élément qui permettrait de mettre un bémol au tableau noir de cette manifestation, c’est de penser que ces gens ne se sont déplacés vendredi dernier que pour faire contrepoids à ceux qui, de l’autre côté de l’échiquier, nourrissent la volonté d’exclure complètement la référence à la charia dans la nouvelle Constitution, en s’appuyant justement sur cette conception éculée et inintelligente, qui est fausse.
Ajouté le : 18-03-2012

Figures et concepts

Ibn Khaldoun, ou la victoire sur la désolation

Ibn Khaldoun, ou la victoire sur la désolation
 On doit aux grands voyageurs les grandes théories qui ont révolutionné la pensée humaine. Nous avons évoqué ici, dans cette même chronique, deux figures qui appartiennent au monde grec: Thalès, dont l’origine est phénicienne et qui a vécu une grande partie de sa jeunesse en Egypte, et Solon, qui a été un commerçant sillonnant les mers avant de faire de la politique et de fonder la démocratie athénienne... Rappelons que, s’agissant de Thalès, il est l’initiateur de la toute première expérience d’une approche métaphysique du monde, c’est-à-dire d’une explication de l’Etre à partir de ce qu’il est convenu d’appeler ses premiers principes et ses première causes.
Abderrahman Ibn Khaldoun est aussi un grand voyageur. Il l’est à un double titre. D’abord parce qu’il a fait preuve d’une très grande mobilité durant son existence. Né à Tunis en 1332, il se retrouve à Fès, au Maroc, à la fin de l’année 1354, donc à l’âge de 23 ans, puis s’établit à Grenade, dernière enclave de l’Espagne musulmane, en 1362. En 1365, lassé d’une vie fastueuse et craignant les intrigues, il se rend à Béjaïa, dans l’actuelle Algérie, puis il est à nouveau à Fès en 1372, après avoir fait de courts séjours à Tlemcen et Biskra. En 1374, il se retire dans un village berbère non loin de Tiaret, doté d’une forteresse : il a alors 42 ans et c’est là, dans cette retraite montagneuse, sous la protection de la tribu des Aouled Arif, qu’il rédigera sa Muqaddima, laquelle est en réalité la première partie de son Livre des Exemples. Il demeure là quelque trois ou quatre ans puis rejoint Tunis, sa ville natale. Mais, à nouveau, l’appel du large le saisit et il prend la route du Caire en 1382... C’est dans cette ville qu’il achèvera le parcours tumultueux de sa vie en 1406, mais il aura quand même eu le temps, avant de s’embarquer pour le grand voyage, de visiter Jérusalem, de faire le pèlerinage à la Mecque en 1387 et d’être à Damas à la fin de 1400 lorsque cette ville est assiégée par l’armée de Tamerlan.

Un ami du tourbillon

Mais, disions-nous, Ibn Khaldoun est un grand voyageur dans un autre sens, qui commande peut-être le premier. En effet, il est issu d’une famille qui est marquée par l’expérience du déracinement. Un peu plus d’un siècle avant sa naissance, cette famille figurait encore au nombre des maisons les plus influentes de Séville, en Andalousie. Elle a assisté impuissante à l’avancée irrésistible des armées chrétiennes. Sa migration vers le Maghreb, qui la conduit finalement vers la capitale hafside, porte en elle le poids d’un drame d’autant plus douloureux qu’il est vécu dans la clairvoyance des tenants et aboutissants d’une situation politico-militaire désespérée. On ne peut douter de l’impact profond que ce départ a laissé dans l’âme collective des Banou Khaldoun : celui d’un échec qui appelait une réponse. Le voyage est ici une expérience d’arrachement et de désolation. Il est aussi, pour cette raison, secrète promesse d’une reconquête, ou promesse d’une secrète reconquête : la nuance n’est pas anodine... Ce que nous pouvons illustrer par l’épisode qui suit : lorsqu’Ibn Khaldoun se trouve à Grenade, le sultan lui confie la mission d’aller négocier un traité de paix avec Pierre Ier de Castille, qui est alors établi à Séville. Il s’y rend et s’acquitte tellement bien de son rôle que le prince chrétien cherche à le retenir : ce dernier lui propose même de lui céder la possession des anciennes propriétés de sa famille, que le jeune Ibn Khaldoun a d’ailleurs su retrouver grâce à des indications qu’on lui a fait parvenir. Or, il est significatif de noter que notre homme se montre très peu sensible à cette offre. A vrai dire, la reconquête n’est pas de cet ordre: elle a une dimension plus large. Elle n’est pas volonté de restituer ce qui a été perdu, ni le domaine familial, ni le domaine de l’Andalousie toute entière d’ailleurs. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la possession d’un domaine, c’est la maîtrise de cette possession. Voilà ce qu’il s’agit de retrouver... Toute sa vie, et à travers les multiples expériences politiques qu’il aura à traverser, Ibn Khaldoun n’aura de cesse de réfléchir aux conditions qui permettent de s’assurer de la pérennité d’une possession  politique. Ce qui l’amènera pour les mêmes raisons à envisager toutes les causes possibles de sa fragilisation. Et le hasard de son époque voudra qu’il n’aura pas besoin de faire un grand effort d’imagination pour envisager cette situation de fragilité des sociétés politiques : le Maghreb du XIVe siècle est le théâtre d’une suite ininterrompue de chutes de pouvoirs dans un jeu d’alliances et de contre-alliances.  Lui-même sera pris dans ce tourbillon et ne sera pas toujours épargné par le sort : il goûtera à la disgrâce, à la prison même et plus d’une fois aura à prendre la fuite pour sauver sa vie. Mais tout se passe comme si ce tourbillon était son élément propre : celui dont il a besoin pour, à partir de lui et dans sa fréquentation, en quelque sorte, extraire le secret de son antidote...

La joie du savoir

En même temps que Ibn Khaldoun cherche une réponse à la question de la pérennité et de la santé des sociétés politiques, il tente aussi d’en trouver une à celle de cette malédiction de l’homme qui ne parvient pas à trouver le repos dans un lieu, à y plonger ses racines et à y laisser fleurir ses branchages. Ces deux réponses se rejoignent, en réalité. Toutefois, l’enquête qui permet d’y mener, si elle est commandée par le besoin de conjurer une double malédiction, ne se déploie pas elle-même sous le signe de la malédiction. Bien au contraire, l’œuvre de Ibn Khaldoun est une expérience de mobilisation du savoir qui s’accomplit sous le signe de la joie. Il sent, en effet, que face à l’inconstance des événements, il a la clé qui permet d’inoculer de l’intelligibilité et de rendre manœuvrable ce qui se présente de prime abord comme impondérable.
Il s’agit, en quelque sorte, d’une revanche sur le destin mais qui prend tout d’un coup une dimension heuristique d’une importance décisive, celle de la découverte d’une méthode de lecture de l’histoire qui est tournée vers la construction de la civilisation. L’historien n’est plus un simple chroniqueur. Il n’est même plus ce chroniqueur évolué qui établit des rapports de causalité entre les événements sur le modèle de ce que le physicien fait en observant les phénomènes de la nature. Non, il est plus que cela : il est tendu désormais vers le projet de construire sur des bases solides une société politique : une société qui possède les attributs de sa pérennité dans la mesure où elle dispose désormais de la science de ses fragilités.

Une revanche à portée universelle

Ibn Khaldoun est donc un homme qui fait l’expérience du voyage, comme Thalès et comme Solon, comme Descartes aussi, bien plus tard, mais il fait cette expérience selon une façon très particulière, une façon où le bonheur et le malheur se mêlent en une lutte dont l’issue est une victoire sur le destin, et où le destin n’est pas seulement celui de l’homme Ibn Khaldoun, mais celui de l’homme tout court... Car l’évocation de la société politique maghrébine, qui nourrit en grande partie les développements du penseur, ne sert ici que d’exemple, que d’exemple extensible et universalisable, où il s’agit toujours pour l’homme de se rendre maître de l’histoire, de convertir l’insaisissabilité de ses aléas en un projet de civilisation intelligible et pérenne.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 16-03-2012