samedi 31 mars 2012

Echiquier politique

Remue-ménage chez les Destouriens

Remue-ménage chez les Destouriens
 Le Parti national tunisien, qui a regroupé onze formations politiques à la faveur d’une fusion le 30 janvier dernier, n’est désormais plus que l’ombre de lui-même, après le départ de 7 des anciennes formations qui ont rejoint le parti présidé par Kamel Morjane, «El Moubadara». Il s’agit des formations suivantes : Parti de la nation libre, Parti de l’Unité et de la réforme, l’Union populaire républicaine, Parti la Voix de la Tunisie, le Mouvement progressiste tunisien, le Parti de l’Alliance pour la Tunisie. Le premier cité de ces partis est celui de Mohamed Jegham... Ce dernier tient d’ailleurs à préciser qu’il ne s’agit pas tant de rejoindre un parti que de créer une nouvelle structure regroupant tout ce monde avec Kamel Morjane en tant que président et lui-même, Mohamed Jegham, en tant que secrétaire général. Ce parti s’appellerait très probablement «El Moubadara El-wataniya» !
Quel est le but de cette opération et quelle a été la cause du départ? Car il s’agit ici de deux questions distinctes. Pour ce qui est de la seconde, il faut évoquer le constat d’un certain échec. Du moins est-ce l’avis de M. Jegham : «Nous sentions que l’opération ne marchait pas. Il était convenu dès le départ qu’il n’y aurait pas de président or, au fil du temps, certains se sont mis à se comporter comme des présidents. Nous avons essayé de réparer cela, mais en vain.» Un avis que rejoint M. Lotfi Mraïhi, porte-parole du PNT jusqu’à son départ : «Nous devions être égaux, tous coprésidents, or il y avait des intêrets...»
Quant à la première question, elle représente sans doute une réponse au besoin de se regrouper que l’on observe ailleurs, du reste, sur l’échiquier politique : «Notre objectif est d’avoir une place dans le paysage. L’enseignement des élections du 23 octobre est qu’on ne peut peser dans une situation d’effritement», indique M. Jegham, qui précise par ailleurs que, dès le départ, le Parti national tunisien incluait des Destouriens mais aussi des non-Destouriens : «Nous étions réunis autour de l’idée des réformes, celles de Thâalbi, Haddad et Bourguiba... Et des pourparlers existaient avec El Moubadara, qui a gagné des sièges à la Constituante». Bref, ce qui vient de se passer représente le prolongement naturel d’une tendance qui ne date pas d’hier. Rappelons d’ailleurs que le Parti Néo-Destourien de Ahmed mansour a engagé le même mouvement en direction du parti de Kamel Morjane.
Mais une autre question qui se pose ici est la suivante : qu’en est-il de l’initiative de M.Béji Caïd Essebsi ? Interrogé au téléphone, l’ancien Premier ministre indique qu’il n’a pas été consulté et qu’il ne dispose «d’aucun élément» à ce sujet : ce qui, en un sens, représente un élément d’information de taille. «Tout regroupement va dans le bon sens», déclare-t-il, sur le ton de la concession plus que de l’assertion. Car il est clair que son «initiative» consistait davantage à rassembler toute la famille «centriste» autour d’une plateforme commune. Ce qui comprend des partis ayant leur propre passé comme le Parti démocrate progressiste et Ettajdid... Le renforcement du parti dirigé par Kamel Morjane à la faveur de ces derniers ralliements n’empêche pas forcément, en théorie, la mise en place d’un rassemblement plus large. D’ailleurs, M. Caïd Essebsi rappelle que ce dernier y est favorable : «Il a été le premier à prendre la parole lors du meeting de Monastir, le 24 mars dernier...» De plus, ajoute-t-il : «Tout le monde est d’accord sur le principe.» Toutefois, comme le fait remarquer l’un de nos interlocuteurs : «Tout l’échiquier est renversé : Morjène devient le maître de la situation... Rien n’est possible sans lui !» Mohamed Jegham lui-même marque une réserve à l’égard de la démarche de l’ancien Premier ministre : «C’est une idée plus qu’une initiative... J’ai beaucoup de respect pour la personne... Il a le souhait de regrouper des gens qui n’ont pas la même référence... Mais qu’est-ce qui empêche que nous soyons ensemble le moment venu ?»
M. Béji Caïd Essebsi, qui reconnaît donc qu’il a été hors de toute cette opération, confie : «... Mais je vais y voir de plus près !» Il a sans doute raison...
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 31-03-2012

Figures et concepts

Isaïe, ou le paradoxe du Messie

Isaïe, ou le paradoxe  du Messie
 Il faut sans doute compter parmi les curiosités de l’histoire du monothéisme le fait que le Coran n’évoque pas cette figure centrale, aussi bien du judaïsme que du christianisme, qu’est le prophète Isaïe. Sans doute, la liste des personnages retenus dans le texte coranique est-elle loin de couvrir l’ensemble des prophètes et autres protagonistes de l’épopée biblique. Tel n’est d’ailleurs pas le propos du texte musulman de faire une quelconque recension en cette matière.
Toutefois, l’absence ne manque pas d’étonner ici. Car Isaïe est au cœur de ce que l’on appelle le messianisme juif, ou, du moins, une de ses deux versions : non pas celle qui tend à faire du Messie un puissant de ce monde, un roi qui redonnerait au peuple juif les moyens de la domination sur ses voisins et dans le monde après une longue histoire marquée par l’exil et la soumission, mais celle au contraire, plus difficile à penser, du serviteur docile : « Voici mon serviteur que je soutiens // mon élu en qui mon âme se complaît. // J’ai mis sur lui mon esprit, // il présentera aux nations le droit. // Il ne crie pas, il n’élève pas le ton, // il ne fait pas entendre sa voix dans la rue... » Ainsi parle la prophétie au chapitre 42 du livre d’Isaïe. Bien entendu, c’est à travers cette seconde version que le christianisme trouve un ancrage dans la tradition juive et une justification aussi face à ceux qui, parmi les tenants de cette tradition, contestent la mission de Jésus et sa « royauté ».
Toutefois, il faudrait se garder de tout schématisme excessif. Le même Isaïe qui évoque l’image du serviteur, qui abonde même dans ce sens au chapitre 53 en présentant le serviteur comme étant « objet de mépris, abandonné des hommes // homme de douleur, familier de la souffrance... », déclare aussi, peu de temps avant : « Voici que mon serviteur prospérera, // il grandira, s’élèvera, sera placé très haut. // De même que des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue, // - car il n’avait plus figure humaine, // et son apparence n’était plus celle d’un homme - // de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction, // devant lui des rois resteront bouche close, // pour avoir vu ce qui ne leur avait pas été raconté, // pour avoir appris ce qu’ils n’avaient pas entendu dire... » Voilà donc un serviteur, objet de mépris, mais devant qui les rois eux-mêmes restent bouche close et les nations sont dans la stupéfaction !

Hypothèses critiques...
Le thème du messianisme n’est pas en soi ce qui justifierait la présence du prophète Isaïe dans le texte coranique, mais c’est plutôt l’importance centrale que lui confère ce thème dans l’histoire du monothéisme qui rend son absence assez inexplicable. D’autant que, dans maints passages de son livre, la tonalité du propos présente comme une résonance étrange avec le Coran : « Ils reculeront, ils rougiront de honte, // ceux qui se fient aux idoles, // qui disent à des statues : vous êtes des dieux. » Isaïe s’en prend, non sans une note d’humour, à ceux qui adorent des idoles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées : « Chacun aide son compagnon, // il dit à l’autre « courage ! » // L’artisan donne courage à l’orfèvre, // et celui qui polit au marteau à celui qui bat l’enclume : // il dit de la soudure : « Elle est bonne », // il la renforce avec des clous pour qu’elle ne vacille pas. » On sait que ce thème est très présent dans le Coran, à savoir celui de l’aberration que constitue l’adoration d’un dieu qui se réduit à un objet fabriqué de ses propres mains. Ailleurs, Isaïe utilise l’image de celui qui coupe un pin qu’il a planté et dont il utilise une partie du bois pour griller de la viande, tandis qu’il réserve l’autre pour se faire une idole qu’il pourra adorer, sans doute le ventre plein...
Une explication polémique, puisant dans une approche historico-critique des religions, pourrait suggérer ici que l’opération de composition du texte du Coran à partir des fragments épars dans la période qui a suivi la mort du Prophète, et en particulier à l’époque du troisième Calife, Uthman, aurait pu éliminer les allusions à Isaïe dans la mesure où sa description du Messie tend à conforter une position chrétienne qui consiste justement à se prévaloir d’une annonce ancienne : «Jésus a été prédit et sa vie répond à des descriptions contenues dans les livres, mais vous, votre prophète... », s’entendaient dire les Musulmans. On sait que ces querelles religieuses ont assez tôt fait leur apparition autour de cette question de la légitimité par les prophéties et que cela, selon le jugement des premiers savants musulmans, pouvait être considéré comme un facteur de fragilisation de la position musulmane. En ce moment de son essor où l’islam avait déjà étendu sa domination sur de vastes domaines autrefois sous autorité byzantine, la consolidation de la foi islamique parmi les populations comportait des enjeux politiques et relevait même d’une logique de l’urgence. Ce qui pouvait autoriser des mesures, disons... « hardies » !

De l’accomplissement à la dépossession

Bien sûr, le présupposé – théologique – selon lequel le texte coranique est inaltéré n’est pas pris en compte ici et c’est en quelque sorte la particularité de cette approche critique de ne pas y voir un obstacle. Il reste que cette hypothèse, qui a l’audace de son côté, et peut-être aussi une part d’hostilité à l’égard de l’islam, n’est pas pour autant parole d’évangile... ou parole coranique ! De toute façon, elle n’est pas la seule possible : une autre, qui ne prétend pas puiser son autorité dans la rigueur de la science, mais qui n’en est pas dépourvue pour autant, consiste à dire la chose suivante : toute présence n’est pas nommée.
C’est vrai que, à la différence de Moïse, de David et Salomon, de Jonas et d’autres figures bibliques, le nom d’Isaïe n’est pas évoqué. Mais cette présence peut être cachée, de la même façon que l’on parle d’un sens caché. Peut-être d’ailleurs cette présence cachée rejoint-elle, justement, un sens caché qui transcende les querelles de légitimité entre les différentes traditions... Une telle hypothèse n’est pas non plus parole d’évangile, mais elle a l’avantage d’ouvrir des perspectives que nous ne pouvons pas ignorer.
Ces perspectives disent que l’islam est entièrement pris dans le messianisme d’Isaïe, malgré une sorte d’empêchement apparent. Et que c’est parce qu’il entretient une relation de sympathie qui le traverse de part en part avec ce messianisme que la présence d’Isaïe, en tant que personnage, ne saurait occuper une part identifiable, une région du texte à l’exclusion d’une autre... Expliquons-nous. Et tout d’abord, précisons ce que nous voulons dire par « empêchement ». Isaïe est un prophète juif et c’est pour le peuple juif qu’il prophétise... Entre parenthèses, derrière ce nom d’Isaïe se cache en réalité trois personnages distincts, dont les textes ont été mêlés en un même livre.
Nous parlons de celui qu’il est convenu d’appeler le « Second Isaïe » et dont les prophéties se situent entre les chapitres 40 et 55 du livre qui porte son nom. C’est donc cet Isaïe-là qui se fait pour le peuple juif l’écho d’une parole de consolation et d’amour : « Ne crains pas car je suis avec toi, // ne te laisse pas émouvoir car je suis ton Dieu ; // je t’ai fortifié et je t’ai aidé, je t’ai soutenu de ma droite justicière. » Ailleurs, Isaïe utilise l’expression : « Le peuple que je me suis formé »... Un peuple contre qui Dieu, ou Yahvé, ne ménage pas sa colère quand Il est délaissé – «J’ai livré Jacob à l’anathème // et Israël aux outrages » - mais un peuple qui reste le peuple témoin et, par conséquent, un peuple dont le «serviteur» attendu ne saurait être issu d’ailleurs que de ses rangs... Même si les Arabes sont aussi dépositaires d’une promesse à travers Ismaël, cela ne saurait les mettre en position de déposséder les Juifs de ce privilège qui leur est accordé en qualité de peuple-témoin. Tel est donc l’empêchement ! Toute la difficulté, cependant, est qu’à travers cette figure du « serviteur », il se passe dans l’histoire de la promesse quelque chose de paradoxal qui relève à la fois de l’accomplissement et de la dépossession. Ce «serviteur» est «lumière des nations» : il est ce qui appartient le plus au peuple juif et, déjà, ce qui ne lui appartient plus tout à fait, qui appartient au monde, tout comme le soleil qui éclaire le monde ne saurait être celui d’un peuple particulier...

Le messianisme : histoire d’un partage

Mais cela, dirait-on, caractérise l’expérience chrétienne du Messie. Jésus est certes contesté par les Juifs en tant que Messie, toutefois il a la caractéristique d’être juif et, si l’on en croit l’évangéliste saint Mathieu, il est même descendant de David. Le prophète Mohammed ne saurait se prévaloir d’une telle généalogie et ne cherche d’ailleurs pas à le faire. De plus, ajouterait-on, si Jésus qui est juif n’a pas été jugé par tous comme répondant à tous les critères du Messie, comment un non juif pourrait-il y satisfaire ? Comment le pourrait-il sans risquer de se retrouver dans le rôle de l’usurpateur ?
Toute dépossession est une perte, une douloureuse perte, mais toute dépossession nomme et inaugure une autre façon de posséder. Il y a des moments dans l’histoire des individus comme dans celle des nations où la dépossession s’emballe : elle fait irruption avec violence, sous le signe de la dévastation. Et pourtant, au-delà de la déchirure et du drame, la vérité de cette dépossession est une repossession, plus large et plus profonde.
Le surgissement de la mission du Prophète de l’islam, qui peut être vue comme la simple réponse à une injonction divine, se prête également à une approche qui y voit un acte de dépossession dont la tradition juive est l’objet : non pas seulement, comme avec le christianisme, dépossession à partir de la tradition propre et de ses prophéties annonciatrices, mais dépossession à travers l’apparition soudaine d’une nouvelle tradition, distincte, qui se présente du point de vue du peuple-témoin comme une épreuve de pur et simple arrachement de la promesse.
De fait, le Coran est un texte qui ne manque pas d’une certaine violence à l’égard du peuple juif. Ce qui ne va pas sans embarrasser les Musulmans modérés et ce qui, à l’inverse, fait le bonheur morbide de tous les amateurs de jihad... Mais ce que ne voient ni les uns ni les autres, c’est que cette violence contre le peuple juif n’est en réalité que l’envers d’une entreprise où il s’agit de travailler à offrir à ce peuple les conditions d’une repossession de sa propre tradition, à travers l’épreuve de la dépossession.
Ce qui peut apparaître d’abord comme une usurpation se révèle être, secrètement, une forte restitution, avec la profondeur en prime. Mais le raidissement des positions, de part et d’autre, et la mobilisation de l’appareil théologique dans une attitude de guerre défensive empêche de saisir cela... Rappelons seulement que l’accomplissement d’une mission religieuse à l’intérieur de la tradition monothéiste n’est jamais isolé : alors même que cette mission se croit entièrement vouée à elle-même, et a raison en un sens de le croire, elle joue dans le même temps un rôle essentiel dans l’économie générale du monothéisme, en poussant les autres missions à aller au-devant de leur propre destin...
L’arrachement représente ici une des figures par laquelle, paradoxalement, le messianisme juif s’accomplit : il s’accomplit selon un double mode. D’abord à travers la migration du «droit», dans le sens messianique du terme, (« Il [le serviteur] présentera aux nations le droit »), vers une autre tradition et, ensuite, par l’épreuve de la dépossession à la faveur de laquelle il est donné, sans quitter l’univers de sa tradition, de conférer à sa propre possession une amplitude plus grande : une amplitude telle que la mission du droit dans la tradition étrangère ne se présente plus dans un rapport de pure discontinuité au regard de sa mission propre, mais au contraire dans un rapport de « sous-traitance »... Ce qui n’empêche pas, d’ailleurs, les représentants de l’autre tradition de pouvoir développer le même point de vue, en ce sens que chacun devient pour l’autre un « sous-traitant »...
Essaimage, donc, et reconquête à partir de l’expérience de la perte ! Isaïe ne parlait-il pas déjà de Cyrus comme d’un oint (messih) de Yahvé : Cyrus, le roi perse !? L’histoire du messianisme est celle de son partage...
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 30-03-2012

mardi 27 mars 2012

Attaques salafistes contre les gens du théâtre

«La mobilisation est nécessaire !»

«La mobilisation est nécessaire !»
 A quelques jours à peine des événements qui avaient provoqué l’émotion dans l’enceinte et aux abords de l’Université de La Manouba, et qui avaient déjà suscité l’indignation en raison de la passivité des forces de l’ordre face à des salafistes qui avaient profané le drapeau national et terrorisé la population estudiantine au nom d’un Islam à leur mesure, voilà donc que nous nous retrouvons dans une situation analogue... Mais cette fois dans l’espace public, en plein centre-ville, et cette fois avec des jeunes venus célébrer la Journée mondiale du théâtre dans le rôle de la cible de l’intimidation et des agressions... Les événements qui se sont produits dimanche dernier sur l’avenue Habib-Bourguiba n’ont pas manqué de susciter des réactions de la part des partis politiques et de la société civile. D’autant qu’à côté de ces actes de violence, nous avons eu droit à des harangues comportant des appels au meurtre contre les Juifs qui, en dehors du fait qu’ils sont des êtres humains et qu’ils ne sont pas forcément responsables de la politique israélienne à l’égard de nos frères palestiniens, sont aussi nos concitoyens et habitants de ce pays depuis des milliers d’années... Le mouvement Ettajdid a publié d’ailleurs un communiqué à ce propos précis dans lequel il «fustige ces menaces, s’indigne contre ces propos inadmissibles et renouvelle l’expression de sa solidarité totale avec nos concitoyens de confession juive»... Un communiqué analogue a été publié par Ettakatol, rappelant que la terre de Tunisie a été une terre de tolérance et d’harmonie à travers les siècles, et qu’il appartient à tout citoyen fier de son appartenance de renforcer cette vocation et de consacrer les sentiments de fraternité et de cohésion, loin de tout esprit de discrimination et de division. Un autre communiqué parvenu au journal est celui du mouvement Kolna Tounès qui, sur une question pareille, ne pouvait pas se taire. Sa position pointe un doigt accusateur en direction des autorités: «Comment est-ce que les forces de l’ordre ne sont-elles pas intervenues lorsque la manifestation des salafistes, bien qu’autorisée, s’est transformée en tribune publique pour appeler à la violence et inciter à la haine et au meurtre et comment n’ont-elles pas arrêté les responsables ?». Une position qui rejoint celle du Parti démocratique progressiste qui considère que le ministère de l’Intérieur «a failli à sa responsabilité dans la protection du citoyen et la préservation de la liberté de pensée, de créativité et de liberté d’expression».
La question de l’impunité des salafistes, tant de fois évoquée, reste donc posée et, avec elle, l’attaque de quelques-uns, au nom du sacré, contre la liberté de pensée et de confession des citoyens tunisiens. Mme Leïla Toubel, comédienne qui était présente lors des incidents et qui a été reçue par le président de l’Assemblée constituante, déclare au sortir de cette entrevue : «Nous n’avons pas l’intention de renoncer aux libertés pour lesquelles nous avons lutté... En tant qu’artistes et en tant que citoyens, nous avons souffert dans le passé, et nous avons milité à notre manière pour arracher ces libertés... Nous avons été traités de mécréants... Mais la Tunisie est une Tunisie avec son art et avec son Islam...» La comédienne, qui affirme que le ministère de l’Intérieur «s’est permis d’accorder l’autorisation à deux manifestations différentes à la même heure et à la même place», rappelle que l’artiste est porteur d’un espoir citoyen et que l’art en général, «n’est pas dissociable de notre société et de celle de nos enfants»... Pour elle, il eût été souhaitable que la mobilisation de la société civile se concentre sur des questions urgentes telles que celle de la pauvreté dans les régions — on déplore une «diversion» avec les problèmes suscités par les salafistes — toutefois, et vu les circonstances, «les gens doivent prendre la parole aujourd’hui... La mobilisation est nécessaire !»
Enfin, on notera que le gouvernement a lui-même exprimé sa position à l’égard des événements, en laissant apparaître une certaine discordance, pour ne pas dire une discordance certaine. En effet, si le ministère de l’Intérieur considère que «aucune violence n’a été enregistrée au cours des deux manifestations», le ministère de la Culture parle «d’actes de violence commis par des manifestants contre des hommes de théâtre», qu’il condamne tout en réaffirmant «sa profonde détermination à préserver la liberté d’expression et de création culturelle et artistique»...
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 27-03-2012