Il est de ces figures que l’on n’ose aborder pour y reconnaître cette part de familiarité qui appartient à tout ce qui porte en lui de l’humanité, tant elles semblent devenues le domaine réservé d’une sorte d’hagiographie en usage dans telle ou telle religion. Omar Ibn Al Khattab en est de ce point de vue une illustration. Il est vrai que cet homme, qui fut un compagnon du Prophète de l’islam et qui a été avec lui de toutes les guerres ayant suivi le départ de la Mecque, la Hijra, représente le défenseur par excellence de ce qui était alors la nouvelle religion. A son sujet, l’historien fait volontiers le parallèle avec saint Paul, pour affirmer que sans lui la religion musulmane aurait eu probablement le destin d’un soubresaut vite étouffé, quelque part dans ce coin un peu perdu qu’est l’Arabie, avec ses vastes espaces désertiques. De fait, tout comme l’apôtre Paul a été l’artisan opiniâtre et infatigable grâce à qui le christianisme s’est diffusé aux quatre coins de l’espace méditerranéen, Omar Ibn al Khattab est celui par qui l’islam est sorti de son élément arabique local et s’est donné une dimension et une destinée mondiales. Puisque, au terme de ses dix années de califat, les guerriers qui portaient l’étendard de l’islam étaient presqu’aux portes de la Tunisie à l’Ouest, dans l’est de l’Anatolie et le Caucase au Nord et dans les plaines de l’Afghanistan à l’Est. Ce qui, dans l’histoire universelle, place Omar aux côtés des grands conquérants comme Alexandre le Grand ou Gengis Khan...
Mais, curieusement, cette image de faiseur d’empire n’est pas ce qui a prédominé dans la représentation qu’on se fait de lui. Pour les musulmans sunnites en tout cas, qui sont l’écrasante majorité, Omar est d’abord l’ami des pauvres et l’allié de ceux qui subissent l’injustice sur terre. Il est aussi le concepteur d’un ordre politique à l’intérieur duquel le détenteur du pouvoir se doit de rester au service des gens et se défier de la tentation de la folie des grandeurs. Cet aspect de sa personne, qui relève sans doute de la logique hagiographique, n’est pourtant pas un détail à négliger : il comporte des enjeux majeurs du point de vue d’une question qui demeure éminemment sensible aujourd’hui et qui se rapporte à la possibilité ou non pour cette « alliance » abrahamique qui est à la racine de la tradition monothéiste de se donner un cadre politique propre.
Ce qui signifie que le style de pouvoir initié par Omar se veut une réponse à une option qui concerne la tradition monothéiste dans son ensemble. Jusqu’à Omar, l’expérience monothéiste initiée par Abraham s’est soit cristallisée à l’intérieur d’un peuple particulier —le peuple juif— soit greffée à un empire dont les origines et les structures sont étrangères au monothéisme : le christianisme romain, puis byzantin. A partir de lui, cette expérience n’est plus celle d’un peuple particulier ou d’une zone géographique particulière et elle n’est plus l’hôte d’une structure politique qui l’a précédée et qui comporte ses propres normes. Il s’agit donc, dans l’histoire du monothéisme et de sa diffusion, d’une révolution de la méthode.
Cette révolution était déjà dans la tête du premier Calife, Abou Bakr Esseddik. C’est en effet lui qui, si les témoignages qu’on rapporte sont vrais, a chuchoté à Omar de ne pas arrêter les conquêtes. Il a dit cela sur son lit de mort et alors que la rébellion de certaines tribus arabes après la mort du Prophète avait été vaincue et que seules les terres d’Arabie étaient acquises à l’islam. Omar a pris à son compte cette recommandation. En le faisant, il a inauguré l’expérience du monothéisme conquérant auquel le christianisme se ralliera, mais bien plus tard, d’abord à travers les Croisades, ensuite à travers la double aventure militaire de la reconquête de l’Espagne et, surtout, de la conquête des nouveaux mondes... Mais avec un «style» de pouvoir différent!
En faisant ce pas décisif, Omar savait toutefois que c’est sur ses épaules à lui que pesait malgré tout la responsabilité de l’initiative. Il ne s’agissait pas tant d’étendre l’islam au-delà de ce qu’on pourrait appeler ses frontières naturelles, il s’agissait surtout d’instaurer un nouvel ordre où le monothéisme ne serait plus à la merci des empires et de leur puissance, ni de l’extérieur, ni même de l’intérieur comme c’était le cas au sein de l’empire byzantin, où l’empereur perpétuait les mêmes pratiques de domination politique héritées de l’ancien empire romain, bien que sa religion déclarée fût le christianisme.
Ce qui passait par le fait que l’islam se dote lui-même d’un empire... Et que cet empire entre en confrontation avec un autre empire, dont la croyance des habitants relevait elle-même de la tradition monothéiste. La prise de Jérusalem, qui abrite le Saint Sépulcre, le tombeau du Christ, allait d’ailleurs être le point de départ d’une vaste opération de dénigrement menée contre l’islam par les puissances chrétiennes d’Orient et d’Occident.
Omar, qui n’a jamais perdu de vue les exigences politico-militaires de son empire, et qui était capable de prendre des décisions dures, n’a pourtant jamais laissé à penser que les habitants de confession juive ou chrétienne à l’intérieur des territoires conquis étaient des habitants à convertir, même si leur présence comportait un risque d’un point de vue militaire. Il ressort au contraire des déclarations qui ont été consignées par ses proches qu’il veillait à ce que l’administration de l’empire garde envers ces habitants un devoir de sécurité. Ce qui conforte l’idée que l’islam représentait bien pour lui une religion qui, à travers cet empire qu’il se donnait, se mettait au service de la famille monothéiste et entendait offrir à cette famille un ordre politique plus en accord avec son esprit.
Il est difficile d’affirmer ici quoi que ce soit avec certitude. Toute la question s’est jouée sans doute dans ce face-à-face évoqué avec Abou Bakr, au moment de prendre la relève du pouvoir, et où s’est présenté le dilemme suivant : ce don d’une loi qui vient du Dieu de l’univers et qui délivre les hommes du joug des autres hommes (souvenons-nous qu’elle n’avait pas alors la forme rigide et contraignante qu’elle recevra par la suite!), faut-il se contenter de l’appliquer à l’intérieur des frontières de l’Arabie et de ses tribus ou son universalité ne dicte-t-elle pas de la vivre sous le signe du partage avec les autres peuples? Quelle est l’approche qui convient? Quelle est celle qui plaît à Dieu?
On fait ici l’hypothèse que Omar a pris sur lui de répondre que le partage était la bonne réponse. Que les conquêtes ne furent donc ni une affaire de butins ni un besoin d’étendre son empire à d’autres peuples dans une logique à la fois d’intolérance religieuse et de volonté de puissance politique, et que les considérations stratégiques elles-mêmes, qui dictaient de repousser les frontières des empires voisins de peur qu’ils ne se chargent eux-mêmes d’une fatale annexion quand ils en trouveraient l’occasion, n’étaient pas la motivation essentielle...
Mais, ayant fait cette hypothèse, on doit dire aussi que ce choix historique n’est pas celui qui est passé à la postérité. Les circonstances n’ont sans doute pas aidé, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et en particulier la mort violente, qui a empêché de préparer la succession. Toutefois, ce n’est pas faire injure au personnage que de dire qu’il n’a peut-être pas mesuré toute la difficulté du projet qu’il a eu le mérite de lancer, et que son intuition a été comme broyée plus tard par les malentendus qui ont fait que, finalement, le califat a pris une signification tout autre : il s’est replié dans une logique où il s’agissait d’être désormais au service de son propre camp, dans un sens plus restreint et moins généreux du terme.
Omar Ibn Al Khattab laisse cependant un héritage sur lequel il appartient à chacun de méditer : la révolution qu’il a opérée dans l’histoire du monothéisme pose la question de la possibilité théorique pour une religion de s’inviter dans le politique et de s’ériger elle-même en garante de l’intégrité des hommes, y compris du point de vue de leurs différences religieuses... A méditer, plutôt qu’à adopter ou à refuser dans un esprit de parti pris.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 18-11-2011
samedi 19 novembre 2011
lundi 14 novembre 2011
Editorial / Le labyrinthe des listes noires
C’EST un fait indéniable que le secteur des médias a été particulièrement touché par des cas de compromission avec l’ancien pouvoir. L’héritage est lourd et donne lieu à des règlements de comptes. Des noms sont donnés en pâture à travers des «listes noires». Sans doute que certaines figures, trop pressées de faire oublier leur passé «honteux», trop impatientes de tourner la page en allant occuper les premières loges au sein de cette époque révolutionnaire, excitent-elles les farouches gardiens de la mémoire. Sans doute aussi que la dictature, quels que soient les moyens qui furent les siens — et ils étaient grands, personne ne peut le nier — ne dispense pas d’avoir à poser la question de la justice à rétablir, dès lors que les journalistes compromis ont porté atteinte d’abord à la vérité, ensuite à des personnes, qu’elles ont lésées dans leur honneur et dans leurs intérêts. Car ce n’est pas rendre service au pays que de passer purement et simplement l’éponge sur les injustices des années Ben Ali, même si des circonstances atténuantes peuvent souvent être invoquées...
Mais une question se pose : qui donc est habilité à dresser de telles listes ? Et comment s’empêcher de penser que leur composition n’est pas dictée par des considérations qui relèvent de l’animosité personnelle entre confrères et consœurs ? Ou qu’elles n’obéissent pas à des visées qui trouveraient explication dans le vaste jeu des rivalités au sein de la profession ?
Le Syndicat national des journalistes vient de prendre position à ce sujet dans une volonté de remettre bon ordre dans tout cela. Comment ? En décidant de publier sa propre liste noire. La particularité, c’est qu’il y aura une commission et que cette commission établira des «critères» en fonction desquels tel nom est retenu sur la liste tandis que tel autre ne l’est pas. En outre, et c’est un élément d’importance, une sous-commission sera mise en place qui permettra d’écouter ce que pourraient avoir à dire les journalistes sur qui pèsent des présomptions. On se rapproche ainsi des conditions qui caractérisent toute procédure judiciaire, laquelle ne saurait être digne de ce nom sans un droit de la défense.
Cette initiative du syndicat des journalistes, dont l’objectif, précise un communiqué, «est de rétablir la vérité et non de se placer en justicier», exprime à l’évidence une prise de conscience quant au risque que cette multiplication plus ou moins anarchique des listes noires prenne une tournure néfaste, c’est-à-dire qu’elle donne lieu à une atmosphère de suspicion généralisée dont le secteur ne sortira pas forcément plus fort ni plus apte à affronter les défis du jour en matière d’information.
Il reste cependant à attirer l’attention sur un point : prévoir une «sous-commission d’audience», c’est une bonne chose. Mais, outre que ce rôle de magistrat qu’elle va devoir assumer n’est pas quelque chose qui s’improvise, l’idée même qu’un journaliste ait à défendre la cause de son passé devant des personnes qui sont des journalistes comme lui peut être vécue comme un obstacle psychologique, qui risque ainsi de mettre à mal le droit à la défense, et donc la justice elle-même.
Ajouté le : 14-11-2011
Mais une question se pose : qui donc est habilité à dresser de telles listes ? Et comment s’empêcher de penser que leur composition n’est pas dictée par des considérations qui relèvent de l’animosité personnelle entre confrères et consœurs ? Ou qu’elles n’obéissent pas à des visées qui trouveraient explication dans le vaste jeu des rivalités au sein de la profession ?
Le Syndicat national des journalistes vient de prendre position à ce sujet dans une volonté de remettre bon ordre dans tout cela. Comment ? En décidant de publier sa propre liste noire. La particularité, c’est qu’il y aura une commission et que cette commission établira des «critères» en fonction desquels tel nom est retenu sur la liste tandis que tel autre ne l’est pas. En outre, et c’est un élément d’importance, une sous-commission sera mise en place qui permettra d’écouter ce que pourraient avoir à dire les journalistes sur qui pèsent des présomptions. On se rapproche ainsi des conditions qui caractérisent toute procédure judiciaire, laquelle ne saurait être digne de ce nom sans un droit de la défense.
Cette initiative du syndicat des journalistes, dont l’objectif, précise un communiqué, «est de rétablir la vérité et non de se placer en justicier», exprime à l’évidence une prise de conscience quant au risque que cette multiplication plus ou moins anarchique des listes noires prenne une tournure néfaste, c’est-à-dire qu’elle donne lieu à une atmosphère de suspicion généralisée dont le secteur ne sortira pas forcément plus fort ni plus apte à affronter les défis du jour en matière d’information.
Il reste cependant à attirer l’attention sur un point : prévoir une «sous-commission d’audience», c’est une bonne chose. Mais, outre que ce rôle de magistrat qu’elle va devoir assumer n’est pas quelque chose qui s’improvise, l’idée même qu’un journaliste ait à défendre la cause de son passé devant des personnes qui sont des journalistes comme lui peut être vécue comme un obstacle psychologique, qui risque ainsi de mettre à mal le droit à la défense, et donc la justice elle-même.
Ajouté le : 14-11-2011
Inscription à :
Articles (Atom)