lundi 28 mai 2012


Conférence – Hichem Djaït

La dynamique d’un triomphe auscultée

 L’espace Sophonisbe accueillait vendredi après-midi une conférence de l’historien Hichem Djaït. L’occasion, c’est la sortie de son livre La vie de Muhammad, qui porte le sous-titre: Le parcours du Prophète à Médine et le triomphe de l’islam. Il s’agit en réalité du troisième livre d’une trilogie dont la première partie porte sur «la révélation et la prophétie» et la seconde sur la prédication à La Mecque. Un ensemble dont l’auteur n’est pas peu fier puisque, dans un moment de solennité, ou de sincérité solennelle, et au risque d’écorcher sa modestie, il déclarera à l’adresse de l’assistance qu’il ne connaît pas de livre sur le sujet qui soit meilleur que le sien. Mais il précisera immédiatement : son travail se distingue de la tradition de la «Sîra» représentée par Ibn Ishâq, tout autant que d’une approche critique de la vie du Prophète qui penche du côté de l’hostilité et qui a également ses représentants, aussi bien en Orient qu’en Occident.
L’approche est celle de l’historien, sans a priori idéologique, qui puise dans les sources avec prudence, y compris dans le Coran lui-même — une référence privilégiée —, qui se laisse guider par le «critère de l’intelligibilité» pour reconstituer un récit des événements «sinon véridique du moins vraisemblable»... Le modèle de cette approche est à rechercher du côté de l’Ecossais Montgomery Watt. Il s’agit de comprendre la «dynamique» qui a porté l’islam au triomphe en très peu d’années, à travers les deux phases de la prédication et de l’action...
Ce dernier livre de la trilogie porte justement sur l’action. Le Prophète se révèle comme un homme d’organisation, qui « vient à bout des oppositions »... L’auteur rappelle que la ville de Médine était loin d’être acquise à la cause du Prophète dans un premier temps, même si ce dernier bénéficiait de sympathie à l’égard de sa personne et à l’égard de sa religion, grâce en particulier au rôle d’arbitre qu’il a joué entre les habitants pour les aider à surmonter leurs problèmes de dettes de sang. Une grande partie, rappelle encore Hichem Djaït, restait païenne et proche des Juifs. Mais, petit à petit, les rangs des partisans grossissent et s’impliquent plus directement dans les combats armés qu’il mène au dehors... Le conférencier évoque ici la «Charte de Médine» qui, tout en réglant les problèmes de sans des Médinois, fonde la Umma : un document qui n’a pas été étudié à sa juste valeur, selon Djaït.
La relation du Prophète avec les Juifs présente une importance incontestable. Elle est celle d’une déception. Car le Prophète pensait qu’il trouverait auprès de ces tenants du monothéisme un soutien face aux polythéistes. Or il se rend compte que son offre est rejetée. Cette déception est plus médinoise que mecquoise. Le Prophète a même à faire face à un travail de sape de la part des Juifs de la ville, dont certains apportent un soutien aux ennemis de l’islam. Cela va se traduire en fin de compte, en l’an 5, par l’expulsion des Juifs de Médine. Une action qui se place dans le cadre d’un «revirement» à la faveur duquel le Prophète se tourne désormais vers les Arabes et réinvestit l’héritage religieux local de manière à en faire le lieu d’un « monothéisme primordial », celui d’Abraham, le père des Arabes... C’est ainsi que la Kaaba, de centre polythéiste, devient un centre du monothéisme...
L’incursion dans ces événements sous la plume ou la parole de l’historien fait en tout cas justice au droit de comprendre, face aux exigences de la croyance... Il est surprenant de voir que, finalement, il y a tant à apprendre de cette période qui fonde pourtant l’identité religieuse de la Tunisie. Ecouter parler Hichem Djaït est en tout cas quelque chose qui nous en convainc.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 28-05-2012

dimanche 27 mai 2012


Médecins hospitalo-universitaires

Les raisons de la grogne

L’annonce en a été faite il y a quelques jours : les médecins hospitalo-universitaires observeront une grève les 30 et 31 de ce mois, du moins pour ce qui concerne les cas non urgents. Une conférence de presse a été donnée avant-hier par le syndicat qui les représente et un communiqué a également été publié à l’occasion. Ce dernier reprend les principales revendications des hospitalo-universitaires, à savoir le problème du manque de sécurité dans les hôpitaux, avec la multiplication des actes de violence aussi bien verbale que physique, mais aussi ce que  la secrétaire générale du syndicat et radiologue à la Rabta, Mme Habiba Mizouni, appelle le «double alignement»... De quoi s’agit-il ? Il faut rappeler ici que les médecins hospitalo-universitaires, qui sont des spécialistes, assurent un travail qui est à la fois de soins, d’enseignement et de recherche. Or, fait valoir Mme Mizouni, non seulement le travail universitaire d’enseignement et de recherche n’est pas rétribué, mais même le salaire correspondant au travail de soins n’est pas «aligné» sur celui des médecins spécialistes hospitalo-sanitaires. Nous serions donc en présence d’un cas évident de violation du principe de l’équité professionnelle. Mme Mizouni, qui rappelle que cette dernière revendication remonte à la période qui précède la révolution, fait également remarquer qu’une telle situation est en train de vider la profession : «Il y a moins de candidats que de postes au niveau des concours et le nombre des démissions est important... Bientôt, il n’y aura plus assez de personnes ni pour enseigner la médecine dans les facultés ni pour soigner dans les hôpitaux...»
La revendication consiste donc pour les hospitalo-universitaires à être rétribués comme leurs collègues hopitalo-sanitaires s’agissant de la partie de leur travail qui concerne les soins, et comme leurs collègues universitaires s’agissant de leur travail d’enseignement et de recherche: «Nous ne demandons rien d’autre qu’une régularisation», souligne la secrétaire générale du syndicat des médecins hospitalo-universitaires. Mais l’ambition du syndicat est que, dans la foulée de ces deux revendications — sécurité et régularisation salariale — soit aussi ouvert le dossier des conditions de travail, qui porte sur les normes en matière d’infrastructures, d’équipements, de ressources humaines et, également, de participation à la gestion administrative et financière de l’hôpital. C’est, avec les compétences à préserver, l’autre volet qui est à même de garantir une amélioration de la qualité des prestations au niveau de l’hôpital public.
Au niveau du ministère de la Santé, on préfère ne pas faire de commentaires, en rappelant qu’un nouveau round de négociations est prévu dès la journée de demain, lundi, dont on espère qu’il débouchera sur un rapprochement des positions... Bien entendu, un tour positif des négociations pourrait amener à remettre en question le préavis de grève. Mais nous n’en sommes pas là !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 27-05-2012

Editorial

Cercle vicieux

Les menées des salafistes se multiplient, surtout à l’intérieur du pays, toujours aussi audacieuses et surprenantes... Les scènes qui sont rapportées sont celles d’individus ayant des velléités d’imposer à la société tunisienne un ordre religieux ancien, pour lequel ils sont prêts à user de différentes formes de violence et qui n’hésitent pas à passer à l’action.
Tout cela, en réalité, n’a rien de nouveau. Ce qui est plus digne d’attention, c’est la façon très sereine avec laquelle les autorités envisagent ces débordements, et qui tranchent énormément avec les craintes grandissantes qui semblent gagner de larges portions de la population... D’aucuns en viennent à dire que le parti Ennahdha mène à travers ces bandes une politique détournée de mise au pas du pays, de mise à l’ordre de la charia, et ce, derrière un discours qui prétend officiellement le contraire. Cette lecture est possible mais n’est sans doute pas la seule. Le fait est que le parti Ennahdha a lui-même intérêt à ce que les mouvances radicales de l’islamisme apportent à l’opinion publique la preuve de leur non-viabilité sur le plan politique. Il y a même une urgence dans ce sens, dans la perspective du prochain congrès d’Ennahdha. Comment renforcer le camp des pragmatistes sans laisser les extrémistes donner le spectacle de leurs dérapages et de leurs excès ? Comment rallier les suffrages parmi les partisans islamistes sans laisser prendre forme un repoussoir, un anti-modèle de ce que peut et doit être une gestion qui allie la référence à l’islam et l’obligation de raison ? On voit donc les dividendes de cette violence pour le parti islamiste lui-même, ou du moins pour son aile modérée.
Le hic de cette situation, c’est que si le parti Ennahdha a intérêt, pour ses besoins internes, à ce que ces dérapages aient lieu et que, d’autre part, les partis d’opposition ne se privent pas, de leur côté, de tirer tout le bénéfice politique de la situation en vue de montrer ce qu’il en coûte au pays de faire le choix de l’islam politique comme mode de gestion du pays, alors il y a à craindre que la volonté ne puisse pas se rendre présente afin de mettre un terme à cette situation. Derrière les dénégations et les protestations devant les caméras et les tribunes, il y a une sorte de complicité secrète et d’alliance objective pour faire durer le «plaisir», si l’on ose ainsi parler... Or la situation en question comporte des conséquences franchement très néfastes. Il est clair qu’elle suscite un état d’incertitude sur l’avenir du pays qui pèse sur les possibilités de la relance économique et qui entrave les intentions d’investissement. Nous sommes dans un cercle vicieux qui aggrave  le problème de l’emploi et qui prolonge les conditions de la misère : a-t-on le droit de jouer avec cela pour des intérêts politiques ?  
Ajouté le : 27-05-2012