La mission d’observation que vous dirigez est venue chez nous à l’invitation du gouvernement tunisien. Quels sont précisément les termes de la demande : qu’attend-on de vous?
Cette invitation du Gouvernement tunisien à l’Union européenne s’est concrétisée par la signature de deux protocoles d’accord : l’un le 11 août dernier avec l’Isie, le second le 26 août avec le ministère des Affaires étrangères tunisien. Ces deux textes précisent notamment que la Mission d’observation électorale de l’UE en Tunisie et ses membres «maintiendront une stricte impartialité, objectivité et indépendance dans le cadre de leur mandat». Ces protocoles accordent également à la Mission «la liberté de circulation dans l’ensemble du pays» et «la liberté d’accès à tous les partis politiques, candidats et agents électoraux, ainsi qu’aux représentants de la société civile et aux électeurs». En contrepartie, nous nous sommes engagés à remettre à la Tunisie la Déclaration préliminaire qui sera rendue publique deux jours après le scrutin et qui constitue un premier rapport d’évaluation détaillé du processus électoral. Ainsi que le Rapport final, un second document plus complet qui sera assorti de recommandations destinées le cas échéant à améliorer le processus pour les échéances futures. Nous sommes là pour observer l’ensemble du processus électoral, c’est-à-dire la pré-campagne et la campagne électorale, le scrutin dans tout le pays, le décompte des voix, l’agrégation des résultats ainsi que le contentieux électoral et post-électoral, sans aucune volonté d’intervention ou de contrôle.
La mission est présente à travers le pays depuis le 8 septembre: depuis un mois, pour ainsi dire... Quelles sont les remarques que vous pouvez faire à ce stade ?
C’est vrai, les 10 experts qui constituent l’équipe cadre de la Mission sont arrivés voici un mois. Mais nos 54 observateurs – sur les 150 qui seront en place le 23 octobre - ne sont déployés dans les 27 circonscriptions du pays que depuis 2 semaines maintenant. Nous avons trouvé ici un climat général très engagé : les Tunisiens ont un rendez-vous historique avec leurs premières élections libres et démocratiques, c’est une grande première et ils en sont fiers. Ceci dit, nous savons qu’il est très complexe de faire de bonnes élections qui nécessitent de solides sauvegardes. Il faut également s’assurer que les plaintes présentées par les partis et les candidats soient traitées, et que la formation du personnel électoral - qui a déjà commencé par la formation des formateurs et qui doit se poursuivre jusqu’au personnel des bureaux de vote - avance dans les règles. Bref, tout un ensemble de critères indispensables pour la protection des droits et des élections démocratiques. En ce qui concerne le calendrier, il reste beaucoup de choses à faire. Il s’agit de l’étape «hyperactive» du processus où tout se met en marche sous réserve qu’on fasse appel à toutes les ressources pour que le scrutin se déroule dans les meilleures conditions.
On note que votre travail comporte une partie communication qui n’est pas négligeable : vous confirmez ? Et, si oui, pouvez-vous expliquer le choix de cette option ?
La quasi-totalité de notre énergie est affectée comme vous le savez en priorité à l’observation au quotidien du processus électoral. Notre mandat comporte également un volet «Information «très classique dans le cadre des missions d’observation électorale de l’Union européenne. Cette fonction passe par une collaboration entière de nos observateurs avec les médias tunisiens et internationaux qui souhaitent couvrir nos activités sur le terrain. En dehors du contenu strictement confidentiel de nos entretiens avec les différents acteurs du processus, nous tenons à ce que les Tunisiens qui nous accueillent soient pleinement au courant de nos activités en cette période clé de leur histoire.
Propos recueillis par R.S.
Ajouté le : 08-10-2011
samedi 8 octobre 2011
Campagne électorale / Un rythme plus soutenu, des dérives en principe contenues
La campagne électorale a connu un démarrage lent à peu près partout dans le pays. On observe depuis deux jours, cependant, une accélération du rythme et, si les panneaux d'affichage ne sont toujours pas entièrement occupés par les manifestes et autres documents placardés, on s'active de-ci de-là à travers les marchés, sur les terrasses des cafés, et même en faisant du porte-à-porte, en s'initiant à une activité peu coutumière, où il s'agit de distribuer des dépliants, mais surtout de parler, d'expliquer, de gagner la sympathie et l'adhésion : un métier en soi, à vrai dire, qui est tout sauf facile.
Mais les observations qui se dégagent de cette première phase de la campagne font aussi état de quelques formes d'irrégularités. Certaines sont plus visibles que d'autres, et les plus visibles ne sont pas forcément les plus graves, même si elles sont clairement déplorables. S'agissant des plus visibles, il faut parler des affiches déchirées. Le phénomène peut être mis sur le compte d'actes gratuits de manque de civisme, mais on sait aussi que la malveillance politique est parfois de la partie. Des formations ont d'ores et déjà reçu des avertissements à ce propos de la part des structures régionales de l'Instance supérieure indépendante pour les élections.
Parmi les pratiques moins visibles, et qui posent problème du point de vue du bon déroulement de cette campagne, il y a l'utilisation par certains partis de leurs ressources financières pour s'octroyer une plus grande visibilité : ce qui peut être jugé d'autant plus facheux que beaucoup de listes sont particulièrement modestes et que la moindre surexposition d'un des partis qui userait de l'avantage de sa richesse au cours de cette période les condamnerait à se retrouver dans une fatale pénombre.
Il faut croire que ce danger n'est pas une chimère puisque le président de l'Isie vient de lancer un appel à la vigilance à ce sujet. Un appel à la vigilance destiné aux citoyens, à la société civile et aux médias, doublé d'une mise en garde aux candidats qui viendraient à enfreindre – ou plutôt qui ont déjà enfreint — les dispositions en vigueur en matière de dépenses électorales au cours de la période actuelle.
Cette mise au point, aux accents à la fois sereins et musclés, intervient alors que le Tribunal administratif a remis, pour ainsi dire, les pendules à l'heure en matière de respect des normes édictées par l'Isie en matière de conduite de la campagne électorale. M. Kamel Jendoubi en a donc profité pour rappeler la base juridique sur laquelle il entend exercer son autorité, en tant que garant d'un déroulement équitable de la campagne : il s'agit en particulier des articles 75 et 76 du décret-loi numéro 35. Ce décret-loi prévoit des sanctions très sévères, y compris sur le plan politique, à l'encontre de ceux qui s'autorisent des dépassements en matière de dépenses électorales. Il sévit aussi de façon assez dissuasive, au pénal, contre les actions d'achat des voix et de corruption.
Il s'agit, en somme, de préserver les conditions générales d'un choix qui ne soit perturbé par aucune forme de violence, ni insidieuse ni brutale, qui pourrait fausser le sens du geste électoral par lequel, le jour J, le citoyen dépose son bulletin dans l'urne et sort du bureau en ayant le sentiment d'avoir apporté le poids de sa volonté pure à l'édifice d'un pays qui se veut désormais libre dans la moindre de ses parcelles.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 08-10-2011
Mais les observations qui se dégagent de cette première phase de la campagne font aussi état de quelques formes d'irrégularités. Certaines sont plus visibles que d'autres, et les plus visibles ne sont pas forcément les plus graves, même si elles sont clairement déplorables. S'agissant des plus visibles, il faut parler des affiches déchirées. Le phénomène peut être mis sur le compte d'actes gratuits de manque de civisme, mais on sait aussi que la malveillance politique est parfois de la partie. Des formations ont d'ores et déjà reçu des avertissements à ce propos de la part des structures régionales de l'Instance supérieure indépendante pour les élections.
Parmi les pratiques moins visibles, et qui posent problème du point de vue du bon déroulement de cette campagne, il y a l'utilisation par certains partis de leurs ressources financières pour s'octroyer une plus grande visibilité : ce qui peut être jugé d'autant plus facheux que beaucoup de listes sont particulièrement modestes et que la moindre surexposition d'un des partis qui userait de l'avantage de sa richesse au cours de cette période les condamnerait à se retrouver dans une fatale pénombre.
Il faut croire que ce danger n'est pas une chimère puisque le président de l'Isie vient de lancer un appel à la vigilance à ce sujet. Un appel à la vigilance destiné aux citoyens, à la société civile et aux médias, doublé d'une mise en garde aux candidats qui viendraient à enfreindre – ou plutôt qui ont déjà enfreint — les dispositions en vigueur en matière de dépenses électorales au cours de la période actuelle.
Cette mise au point, aux accents à la fois sereins et musclés, intervient alors que le Tribunal administratif a remis, pour ainsi dire, les pendules à l'heure en matière de respect des normes édictées par l'Isie en matière de conduite de la campagne électorale. M. Kamel Jendoubi en a donc profité pour rappeler la base juridique sur laquelle il entend exercer son autorité, en tant que garant d'un déroulement équitable de la campagne : il s'agit en particulier des articles 75 et 76 du décret-loi numéro 35. Ce décret-loi prévoit des sanctions très sévères, y compris sur le plan politique, à l'encontre de ceux qui s'autorisent des dépassements en matière de dépenses électorales. Il sévit aussi de façon assez dissuasive, au pénal, contre les actions d'achat des voix et de corruption.
Il s'agit, en somme, de préserver les conditions générales d'un choix qui ne soit perturbé par aucune forme de violence, ni insidieuse ni brutale, qui pourrait fausser le sens du geste électoral par lequel, le jour J, le citoyen dépose son bulletin dans l'urne et sort du bureau en ayant le sentiment d'avoir apporté le poids de sa volonté pure à l'édifice d'un pays qui se veut désormais libre dans la moindre de ses parcelles.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 08-10-2011
jeudi 6 octobre 2011
Amine Ben Khaled, avocat : La mission de la Constituante a ses propres limites Transition démocratique - 3Questions à :
Quelles sont, de votre point de vue, les prérogatives de la Constituante et, à l'inverse, les limites qu'il convient de fixer à ses pouvoirs?
Le mot «Constituante» vient de Constitution. L'Assemblée constituante est là pour rédiger le texte de la Constitution. Le problème, en Tunisie, et depuis Bourguiba, c'est qu'il y a eu un glissement sémantique. Le mot «ta'sissi» renvoie à l'idée de fondation. Sous-entendue: la Constituante fonde une société nouvelle. Or, si on va dans ce sens, on débouche sur une conception totalitaire de la Constituante.
La Constituante ne doit avoir de fonction législative que de façon accessoire, pour clarifier des dispositions de la Constitution.
Le problème est que, actuellement, les gens s'imaginent que la Constituante est une structure politique. C'est faux. Bien sûr, sur le plan juridique, il n'existe pas d'instance qui puisse rappeler les limites de la Constituante dans sa mission: il n'y a pas, de ce point de vue, de solution juridique, mais il existe bien une solution politique.
Quelle lecture faites-vous du paysage politique et de la répartition des forces en présence ?
Je pense que les sondages n'ont pas permis de se faire une idée juste de la situation. Il faut distinguer entre le poids social et le poids politique. Beaucoup de gens s'appuient sur le constat de certaines conduites qui correspondent à un poids social pour les traduire en termes de poids politique. En Angleterre, par exemple, on a calculé que dans les stades de foot, les hooligans, qui sont des extrémistes, étaient trois fois plus nombreux que les sympathisants des partis extrémistes.
Ce qui signifie que le poids social ne peut pas être traduit purement et simplement en termes de poids politique.
Les élections vont donner, elles, une image du poids politique réel de chaque parti.
Que pensez-vous du mode de scrutin ?
Formellement, c'est le meilleur. Il donne à diverses tendances politiques la possibilité de s'exprimer.
On n'est pas dans le cas de figure où celui qui gagne rafle tout. Ma réserve, cependant, viendrait du fait que ce mode de scrutin a permis la formation de nombreuses listes indépendantes et que ces listes peuvent éparpiller le vote. Un tel éparpillement profite en définitive aux partis bien implantés.
Mais ce qu'il y a quand même de bien, c'est qu'il y aura un point d'équilibre qui rompt avec les situations d'hégémonie.
Raouf SEDDIK
La Presse de Tunisie : 06 - 10 - 2011
Le mot «Constituante» vient de Constitution. L'Assemblée constituante est là pour rédiger le texte de la Constitution. Le problème, en Tunisie, et depuis Bourguiba, c'est qu'il y a eu un glissement sémantique. Le mot «ta'sissi» renvoie à l'idée de fondation. Sous-entendue: la Constituante fonde une société nouvelle. Or, si on va dans ce sens, on débouche sur une conception totalitaire de la Constituante.
La Constituante ne doit avoir de fonction législative que de façon accessoire, pour clarifier des dispositions de la Constitution.
Le problème est que, actuellement, les gens s'imaginent que la Constituante est une structure politique. C'est faux. Bien sûr, sur le plan juridique, il n'existe pas d'instance qui puisse rappeler les limites de la Constituante dans sa mission: il n'y a pas, de ce point de vue, de solution juridique, mais il existe bien une solution politique.
Quelle lecture faites-vous du paysage politique et de la répartition des forces en présence ?
Je pense que les sondages n'ont pas permis de se faire une idée juste de la situation. Il faut distinguer entre le poids social et le poids politique. Beaucoup de gens s'appuient sur le constat de certaines conduites qui correspondent à un poids social pour les traduire en termes de poids politique. En Angleterre, par exemple, on a calculé que dans les stades de foot, les hooligans, qui sont des extrémistes, étaient trois fois plus nombreux que les sympathisants des partis extrémistes.
Ce qui signifie que le poids social ne peut pas être traduit purement et simplement en termes de poids politique.
Les élections vont donner, elles, une image du poids politique réel de chaque parti.
Que pensez-vous du mode de scrutin ?
Formellement, c'est le meilleur. Il donne à diverses tendances politiques la possibilité de s'exprimer.
On n'est pas dans le cas de figure où celui qui gagne rafle tout. Ma réserve, cependant, viendrait du fait que ce mode de scrutin a permis la formation de nombreuses listes indépendantes et que ces listes peuvent éparpiller le vote. Un tel éparpillement profite en définitive aux partis bien implantés.
Mais ce qu'il y a quand même de bien, c'est qu'il y aura un point d'équilibre qui rompt avec les situations d'hégémonie.
Raouf SEDDIK
La Presse de Tunisie : 06 - 10 - 2011
Figures et concepts / Dionysos, ou l’ivresse sacrée
Dionysos est un tard venu parmi les habitants du mont de l’Olympe… Et ses mœurs ne sont guère celles des autres divinités grecques, quelque fantasques que ces dernières puissent être parfois… On sait que ce lieu résonne parfois du bruit de querelles épiques, et que rien de ce qui est humain n’y est tout à fait étranger, si ce n’est la mort. Oui, de ce qui parvient à l’oreille des poètes à propos de la vie des Immortels, il y a parfois d’incroyables histoires d’amour cachées et de jalousie, des coups tordus même et des vengeances tant et plus, qui prennent souvent une tournure loufoque. Héphaïstos, le dieu des forges, en sait quelque chose, par exemple, et à ses dépens… C’est que l’Olympe est un endroit où il se passe des choses et le rire, dont on dit qu’il est le propre de l’homme, n’y est pas du tout absent. Mais avec Dionysos, c’est différent : ce dieu a quelque chose d’étrange, de marginal, dirait-on. Et pourtant, sa place dans le panthéon grec, elle, n’a rien de marginal. Pour le comprendre, il faut considérer un moment ce que l’Olympe représente, par-delà cet aspect léger auquel nous venons de faire allusion.
Avec Zeus à sa tête, l’Olympe symbolise le triomphe des dieux sur les Titans, tel que Hésiode nous en fait le récit dans sa Théogonie, et tel que ce récit continue d’être rapporté après lui par maints poètes et aèdes chantant à travers les cités de la Grèce. Or, les Titans représentent les puissances nocturnes du chaos. Ils sont les incarnations du gouffre sans fond auquel le cosmos, dans son harmonie céleste, va s’arracher au prix d’une haute lutte. Les dieux, avant de constituer des êtres auxquels on présente offrandes et sacrifices dans les temples aux majestueuses colonnes sont, malgré leurs mœurs qui surprennent, ces puissances valeureuses et audacieuses grâce auxquelles le monde sort de la domination du désordre initial, pour qu’advienne par lui et en lui cette chose étrange qu’on appelle beauté.
La beauté advient dans le monde au terme et en couronnement de cette lutte incertaine entre des forces primordiales, lorsque les puissances brutes et brutales de l’informe, jaillies de l’abîme, sont vaincues par les puissances de l’harmonie cosmique dont l’arme propre est la ruse, la patience, mais aussi l’action intrépide et foudroyante, dont Zeus est l’incarnation. Elle advient et, dès lors, le monde lui-même est traversé de cette beauté qui devient la norme subtile dont dépend son essence.
Mais la victoire elle-même se doit d’être conforme aux exigences du beau, éloignée de toute barbarie. C’est, à vrai dire, le grand péril de toute victoire, d’être entraînée dans les excès de son propre triomphe et de retomber ainsi dans une figure qui relève déjà de la laideur.
Le «génie» des habitants de l’Olympe, pour conjurer la laideur qui ouvre secrètement la porte aux puissances de l’abîme, a été de prendre les devants en faisant une place parmi eux à un dieu qui porte en lui le désordre cosmique, la folie du monde pour ainsi dire. Par ce geste, ils font acte d’ouverture envers tout ce qui est étrange… Par ce geste, ils confèrent aussi à la beauté une dimension de profondeur et d’ivresse.
La beauté se fane, en effet, lorsqu’elle rejette loin d’elle ce qui est difforme, ce qui contrevient à ses normes: elle meurt de son « clacissisme » ! Elle vit au contraire lorsque, par un mouvement de retour vers ce dont elle a émergé, elle s’ouvre à lui dans un geste magnanime : non pas certes pour le laisser la contaminer, mais pour l’apprivoiser et pour le transpercer de son charme.
Dionysos est au cœur de ce paradoxe, qui est lui-même au cœur de toute civilisation : l’ordre bascule dans le désordre lorsqu’il cherche à bannir le désordre. Il triomphe au contraire et rayonne lorsque, en son sein, et à partir d’une libre et généreuse initiative, il fait une place au désordre, mais sans jamais céder à son ordre: ce qui s’appelle le tolérer sans s’y soumettre.
La présence de Dionysos dans l’Olympe, parmi les dieux plus «normaux», est donc le gage que les dieux se prémunissent contre la barbarie d’un ordre cosmique qui deviendrait tyrannique, n’admettant rien en lui qui ne soit conforme à sa norme. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on pourrait appeler une morale de l’acceptation de l’autre dans sa différence.
Dionysos est le dieu de l’ivresse. C’est comme cela qu’il se fera connaître plus tard, surtout lorsqu’il sera adopté par la religion romaine sous le nom de Bacchus. Mais, à vrai dire, l’ivresse dont il est question n’est pas exactement celle des buveurs de vin, comme on le pense habituellement. Elle est ivresse de l’abîme, pour commencer : ce lieu qui est sans forme, qui n’offre aucune prise à la pensée, où tout est indistinct, le même et l’autre se confondant dans un espace sans limites, mais dont la profondeur séduit en vertu d’une obscure nostalgie… Toutefois, elle est aussi, et dans le même temps, ivresse de savoir qu’on échappe à la destruction de cet abîme et, surtout, qu’on en est victorieux par la grâce des dieux… Deux ivresses opposées en quelque sorte ! Mais deux ivresses qui n’en font qu’une, car elles se nourrissent l’une de l’autre. Deux ivresses qui font elles-mêmes la nature hybride de Dionysos : par son père, un dieu immortel parmi les Immortels et, par sa mère, la mortelle Sémélé, un être de souffrance, mêlé à la nature, à la terre et à son énergie sauvage. D’où le tigre, qui est son emblème et sur lequel on le représente le chevauchant.
Si Dionysos est donc le dieu qui est le garant de la tolérance – tolérance à l’égard de l’étrange et de l’étranger aussi – il s’agit d’une tolérance périlleuse, au sens positif du terme : elle place au bord du gouffre, ouvre l’abîme, laisse sa puissance sauvage traverser l’âme au point de menacer de la faire basculer. Elle fait cela mais, dans un mouvement qui répète la lutte inaugurale entre les Titans et les dieux, elle restitue l’acte de triomphe dans sa virginité première, cette victoire par quoi advient la beauté dans le monde et par quoi le monde devient de ce fait objet d’un amour infini… Naissance du monde, beauté du monde !
C’est dans cette tension extrême entre l’imminence du péril face à l’abîme et la conscience exaltée et triomphante de la victoire sur l’abîme qu’advient donc cette ivresse dionysiaque : une ivresse sacrée, qui est la réponse grecque à la mort, avant d’être une quelconque façon de noyer sa conscience dans l’oubli ou de retrouver sa bonne humeur par-delà les soucis.
Car cette ivresse sacrée, offerte aux hommes par Dionysos, comme le feu l’a été par Prométhée, est ce par quoi l’homme a part à la vie des dieux… et se donne le moyen de leur subtiliser leur immortalité, sans qu’ils n’y trouvent d’ailleurs rien à redire. Mais… chut ! La beauté, dont nous avons l’amour en partage, n’aime pas qu’on le crie sur les toits !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-10-2011
Avec Zeus à sa tête, l’Olympe symbolise le triomphe des dieux sur les Titans, tel que Hésiode nous en fait le récit dans sa Théogonie, et tel que ce récit continue d’être rapporté après lui par maints poètes et aèdes chantant à travers les cités de la Grèce. Or, les Titans représentent les puissances nocturnes du chaos. Ils sont les incarnations du gouffre sans fond auquel le cosmos, dans son harmonie céleste, va s’arracher au prix d’une haute lutte. Les dieux, avant de constituer des êtres auxquels on présente offrandes et sacrifices dans les temples aux majestueuses colonnes sont, malgré leurs mœurs qui surprennent, ces puissances valeureuses et audacieuses grâce auxquelles le monde sort de la domination du désordre initial, pour qu’advienne par lui et en lui cette chose étrange qu’on appelle beauté.
La beauté advient dans le monde au terme et en couronnement de cette lutte incertaine entre des forces primordiales, lorsque les puissances brutes et brutales de l’informe, jaillies de l’abîme, sont vaincues par les puissances de l’harmonie cosmique dont l’arme propre est la ruse, la patience, mais aussi l’action intrépide et foudroyante, dont Zeus est l’incarnation. Elle advient et, dès lors, le monde lui-même est traversé de cette beauté qui devient la norme subtile dont dépend son essence.
Mais la victoire elle-même se doit d’être conforme aux exigences du beau, éloignée de toute barbarie. C’est, à vrai dire, le grand péril de toute victoire, d’être entraînée dans les excès de son propre triomphe et de retomber ainsi dans une figure qui relève déjà de la laideur.
Le «génie» des habitants de l’Olympe, pour conjurer la laideur qui ouvre secrètement la porte aux puissances de l’abîme, a été de prendre les devants en faisant une place parmi eux à un dieu qui porte en lui le désordre cosmique, la folie du monde pour ainsi dire. Par ce geste, ils font acte d’ouverture envers tout ce qui est étrange… Par ce geste, ils confèrent aussi à la beauté une dimension de profondeur et d’ivresse.
La beauté se fane, en effet, lorsqu’elle rejette loin d’elle ce qui est difforme, ce qui contrevient à ses normes: elle meurt de son « clacissisme » ! Elle vit au contraire lorsque, par un mouvement de retour vers ce dont elle a émergé, elle s’ouvre à lui dans un geste magnanime : non pas certes pour le laisser la contaminer, mais pour l’apprivoiser et pour le transpercer de son charme.
Dionysos est au cœur de ce paradoxe, qui est lui-même au cœur de toute civilisation : l’ordre bascule dans le désordre lorsqu’il cherche à bannir le désordre. Il triomphe au contraire et rayonne lorsque, en son sein, et à partir d’une libre et généreuse initiative, il fait une place au désordre, mais sans jamais céder à son ordre: ce qui s’appelle le tolérer sans s’y soumettre.
La présence de Dionysos dans l’Olympe, parmi les dieux plus «normaux», est donc le gage que les dieux se prémunissent contre la barbarie d’un ordre cosmique qui deviendrait tyrannique, n’admettant rien en lui qui ne soit conforme à sa norme. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on pourrait appeler une morale de l’acceptation de l’autre dans sa différence.
Dionysos est le dieu de l’ivresse. C’est comme cela qu’il se fera connaître plus tard, surtout lorsqu’il sera adopté par la religion romaine sous le nom de Bacchus. Mais, à vrai dire, l’ivresse dont il est question n’est pas exactement celle des buveurs de vin, comme on le pense habituellement. Elle est ivresse de l’abîme, pour commencer : ce lieu qui est sans forme, qui n’offre aucune prise à la pensée, où tout est indistinct, le même et l’autre se confondant dans un espace sans limites, mais dont la profondeur séduit en vertu d’une obscure nostalgie… Toutefois, elle est aussi, et dans le même temps, ivresse de savoir qu’on échappe à la destruction de cet abîme et, surtout, qu’on en est victorieux par la grâce des dieux… Deux ivresses opposées en quelque sorte ! Mais deux ivresses qui n’en font qu’une, car elles se nourrissent l’une de l’autre. Deux ivresses qui font elles-mêmes la nature hybride de Dionysos : par son père, un dieu immortel parmi les Immortels et, par sa mère, la mortelle Sémélé, un être de souffrance, mêlé à la nature, à la terre et à son énergie sauvage. D’où le tigre, qui est son emblème et sur lequel on le représente le chevauchant.
Si Dionysos est donc le dieu qui est le garant de la tolérance – tolérance à l’égard de l’étrange et de l’étranger aussi – il s’agit d’une tolérance périlleuse, au sens positif du terme : elle place au bord du gouffre, ouvre l’abîme, laisse sa puissance sauvage traverser l’âme au point de menacer de la faire basculer. Elle fait cela mais, dans un mouvement qui répète la lutte inaugurale entre les Titans et les dieux, elle restitue l’acte de triomphe dans sa virginité première, cette victoire par quoi advient la beauté dans le monde et par quoi le monde devient de ce fait objet d’un amour infini… Naissance du monde, beauté du monde !
C’est dans cette tension extrême entre l’imminence du péril face à l’abîme et la conscience exaltée et triomphante de la victoire sur l’abîme qu’advient donc cette ivresse dionysiaque : une ivresse sacrée, qui est la réponse grecque à la mort, avant d’être une quelconque façon de noyer sa conscience dans l’oubli ou de retrouver sa bonne humeur par-delà les soucis.
Car cette ivresse sacrée, offerte aux hommes par Dionysos, comme le feu l’a été par Prométhée, est ce par quoi l’homme a part à la vie des dieux… et se donne le moyen de leur subtiliser leur immortalité, sans qu’ils n’y trouvent d’ailleurs rien à redire. Mais… chut ! La beauté, dont nous avons l’amour en partage, n’aime pas qu’on le crie sur les toits !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 07-10-2011
Editorial / La Tunisie s’exporte
Ce n’est un secret pour personne que les Etats-Unis s’intéressent de près à ce qui se passe chez nous. Pour différentes raisons qu’on ne citera pas mais dont on peut signaler les deux plus importantes, à savoir que, un, le modèle démocratique qui est en train de se cristalliser sous nos cieux est en train de changer la donne sociologique, et de le faire dans un sens tel qu’un modèle de vie politique s’affirme pour l’ensemble des pays arabes qui permet à la jeunesse, en particulier, de s’exprimer librement et de participer. Ce qui signifie que cette dernière n’éprouvera plus le besoin de se tourner vers des formes extrémistes d’expression ou de se mettre au service de réseaux internationaux qui prendraient les intérêts américains pour cible. Et, deux : le monde arabe dans son ensemble demeure un territoire difficile d’accès pour les hommes d’affaire américains, verrouillé par des appareils d’Etat qui en contrôlent les commandes en fonction de leurs politiques du moment. L’évolution démocratique est une façon de lever de telles barrières, de laisser s’opérer les échanges sans entraves… Ces visées, les Américains ne s’en cachent pas et, à vrai dire, ils éprouvent d’autant moins le besoin de le faire qu’ils considèrent que leurs intérêts rejoignent les nôtres dans une large mesure. D’ailleurs, on a compris assez tôt que l’aide qu’ils étaient disposés à apporter à la Tunisie dans le contexte post-révolutionnaire consistait essentiellement en une option d’investissement à grande échelle : avec tout ce que cela comporte comme retombées en termes de création d’emplois, de redynamisation de l’économie, d’élargissement des marchés… Et c’est la raison pour laquelle les Etats-Unis n’ont cessé d’exprimer leur soutien à travers l’envoi de délégations d’hommes d’affaires. Même lorsque des figures politiques éminentes ont fait le déplacement chez nous, comme la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, les hommes d’affaire étaient présents.
Aujourd’hui, et à l’approche des élections du 23 octobre, une étape nouvelle va être franchie. Une nouvelle assise va être octroyée à l’Etat qui est synonyme de davantage de légitimité du pouvoir en place et de davantage de stabilité des institutions et des mécanismes. Des conditions nouvelles vont être créées pour l’investissement étranger en général, et pour l’investissement américain en particulier. Ce qui représente une opportunité qui ne manque pas d’être appréciée à sa juste valeur : le retour des investisseurs étrangers chez nous est de nature à relancer la dynamique de la confiance et de la production. Nous n’avons pas d’autres alternatives pour répondre aux demandes d’emploi dans les régions et dans les grandes villes.
Le voyage du Premier ministre aux Etats-Unis est assurément la réponse à une invitation. Le signe aussi que la Tunisie n’est pas insensible aux avantages de « l’offre » américaine. Mais c’est aussi l’indice que notre pays, à ce stade de sa transition démocratique, engage le travail qui consiste à aller au devant de ceux qui peuvent nous être d’un concours utile, sans attendre passivement à sa place.
Le 06-10-2011
Aujourd’hui, et à l’approche des élections du 23 octobre, une étape nouvelle va être franchie. Une nouvelle assise va être octroyée à l’Etat qui est synonyme de davantage de légitimité du pouvoir en place et de davantage de stabilité des institutions et des mécanismes. Des conditions nouvelles vont être créées pour l’investissement étranger en général, et pour l’investissement américain en particulier. Ce qui représente une opportunité qui ne manque pas d’être appréciée à sa juste valeur : le retour des investisseurs étrangers chez nous est de nature à relancer la dynamique de la confiance et de la production. Nous n’avons pas d’autres alternatives pour répondre aux demandes d’emploi dans les régions et dans les grandes villes.
Le voyage du Premier ministre aux Etats-Unis est assurément la réponse à une invitation. Le signe aussi que la Tunisie n’est pas insensible aux avantages de « l’offre » américaine. Mais c’est aussi l’indice que notre pays, à ce stade de sa transition démocratique, engage le travail qui consiste à aller au devant de ceux qui peuvent nous être d’un concours utile, sans attendre passivement à sa place.
Le 06-10-2011
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