samedi 27 août 2011
Editorial / L’affaire du peuple
C'EST à l'initiative de l'Association tunisienne des jeunes avocats que vient d'être créée une structure dont la mission est de former des observateurs pour le jour des élections et d'apporter aussi une aide juridique, aussi bien aux électeurs qu'aux candidats eux-mêmes. Il s'agit de l'observatoire «Chahed». L'objectif affiché de ce nouveau-né est de former quelque 4.000 observateurs qui seront répartis aux quatre coins du pays le 23 octobre prochain.
On note donc que cette initiative vient non de l'administration ou de quelque partie officielle, mais du monde associatif. On note aussi que cette association n'est pas seule : elle agit en collaboration avec d'autres organisations et associations et, par ailleurs, elle en invite d'autres qui le souhaiteraient à se joindre à elle.
Sans doute, cette action est-elle appelée à impliquer le plus de représentants possibles au sein du tissu associatif, pour autant bien sûr que le profil de compétence corresponde à la nature de la mission. Car la garantie que le scrutin se déroule conformément à la loi et aux bons usages n'est l'affaire de personne en particulier, mais du peuple tout entier. C'est au peuple que revient la tâche de se rendre présent, d'observer et de contrôler. L'Association des jeunes avocats et ses partenaires devront donc veiller, tout en apportant le savoir-faire technico-juridique, à maintenir vivante la flamme des bénévoles jaloux de la révolution et jaloux de sa validation démocratique en ce jour crucial du 23 octobre. Mais ils devront également aller à la rencontre de ces bénévoles en ratissant large. D'où l'importance d'une participation élargie des associations, et de préférence celles qui sont implantées dans les régions.
Il s'agit à vrai dire d'une responsabilité qui n'est pas mince, car l'enjeu autour du contrôle du bon déroulement des élections, même s'il va bénéficier de toutes sortes d'assistances, aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, est rien moins qu'un nouveau souffle révolutionnaire; un souffle révolutionnaire qui n'aura plus pour objectif de faire tomber une dictature mais de jeter les bases d'une tradition nouvelle en matière d'organisation et de déroulement de l'opération électorale.
A l'heure où beaucoup de citoyens, au nom de la défense de la révolution, se laissent parfois aller à toutes sortes de dérives qui ne servent que peu la révolution, pour ne pas dire pas du tout, et qu'une sorte de confusion s'installe dans les esprits, propice à des agissements douteux dont les intérêts particuliers ne sont pas étrangers, il est assurément heureux que soit mis en exergue un type d'engagement qui redonne tout son sens à ce que c'est que servir la révolution... C'est aussi cela, du reste, qu'il s'agit de préserver : un message de vérité et de dévouement.
Ajouté le : 27-08-2011
Figures et concepts / Hajer, ou le défi de la fécondité
Etrange destin que celui de cette femme : son nom n’est pas cité dans le Coran, bien qu’elle soit considérée comme la mère des Arabes et, dans la Bible, elle est, sous le nom d’Agar, la servante d’Abraham qui sera éconduite par Sara, l’épouse attitrée, et elle devra aller errer dans le désert à la recherche d’un lieu où survivre avec son enfant. Faut-il en conclure que sa figure est sans aucune importance ou que sa place est très mineuredans les deux traditions ? Supposons que oui. On devra alors rendre compte de ceci: elle est dans la Bible la première femme à laquelle Dieu s’adresse par l’intermédiaire de l’Ange et c’est pour lui faire une promesse qui évoque celle faite à Abraham lui-même: «Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement qu’on ne pourra pas la compter» (Gen. 16,11). Il n’y a pas d’occurrence avant elle où une femme est l’objet d’une adresse divine dans le texte sacré du peuple juif.
Dans la tradition musulmane, la Mecque, qui, comme chacun sait, est le point focal de tous les croyants au moment de la prière, et le point de rencontre de tous les pèlerins du "hajj", correspond précisément au lieu où Hajer met un terme à son errance dans le désert, puisque c’est là qu’une source jaillit pour elle grâce à laquelle elle peut sauver la vie de son enfant. Les pèlerins sont d’ailleurs tenus de refaire le parcours de Hajer entre le mont du Safâ et celui de Marwé en mémoire de sa course désespérée afin de sauver son enfant: course qui se soldera par le miracle de l’eau jaillissante, l’eau de Zemzem, en laquelle le pèlerin musulman continue de voir une eau sacrée.
Avouons que ce n’est pas peu!
Hajer vient d’Egypte et porte ainsi dès le début son nom: celle qui migre. On la dit d’origine noble mais les circonstances de la vie font d’elle une servante, la servante de Sara. Elle est dans la maison d’Ibrahim, le père du monothéisme, mais elle n’est pas l’épouse: seulement la servante. C’est parce que Sara se révèle, en un premier temps du moins, stérile, que Hajer en viendra à partager la couche d’Ibrahim, et cela d’ailleurs à l’initiative de Sara elle-même. Or partager la couche d’Ibrahim, c’est être la femme par qui se réalise la promesse faite par Dieu: «Il (Dieu) le conduisit dehors et dit: «Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer» et il lui dit: «Telle sera ta postérité.» Ainsi parle le texte de la Bible (Gen, 15,6), auquel répond celui du Coran (el Anâam, 84 à 87).
Hajer, qui n’est ni de la maison ni du pays, accepte de faire ce que lui demande Sara. Et elle prend tout: l’homme et la promesse dont il est porteur. Toute servante qu’elle est, elle ne se contente pas de prêter son corps. L’enfant qui s’agite désormais dans son sein réveille en elle des ambitions qui bousculent son statut: sa maîtresse ne s’y trompe pas! La vie qui est en elle secoue le souvenir de sa noble origine et, au-delà même, celle de sa vocation à enfanter fièrement une grande lignée. Et rien n’y fera dorénavant. Dans la version biblique de l’histoire, où il est question d’un départ en deux temps, le retour d’Agar auprès de Sara en attendant que cette dernière donne finalement un enfant à son mari ne la ramène pas à son rôle de servante, ou alors d’une façon seulement apparente. D’où la jalousie persistante de Sara qui se conclura par le second départ, celui-là définitif. Elle emmène alors avec elle, dit le texte biblique, Ismaël, qui porte en lui la marque de l’Alliance, la circoncision: elle part dans le désert, emportant avec elle sa part de promesse faite à Ibrahim, le pain et l’outre d’eau aussi que ce dernier lui avait donné… Et, quand les vivres viennent à manquer et que la détresse croît dans les cœurs jusqu’aux cris et aux pleurs, la promesse est renouvelée par la voix de l’Ange: «Qu’as-tu Agar? Ne crains pas, car Dieu a entendu les cris du petit, là où il était. Debout! Soulève le petit et tiens-le ferme, car j’en ferai une grande nation». Et, poursuit le texte hébreux, avec une nouvelle différence par rapport à la tradition musulmane: «Dieu dessilla les yeux d’Agar et elle aperçut un puits. Elle alla remplir l’outre et fit boire le petit» (Gen 21, 17 à 20). Le pouvoir de «faire jaillir» l’eau lui est donc refusé, mais elle a malgré tout celui d’«apercevoir»: apercevoir ce qui donne la vie et l’espoir au cœur de la détresse, en recueillant la parole de l’Ange!
Hajer a donné la vie par son corps et elle a redonné la vie par son courage et par son esprit quand elle a vaincu la détresse de sa solitude de mère. Et c’est ainsi que, en toute discrétion, elle a accompli, elle la servante et l’étrangère, la prophétie de créer une lignée porteuse de l’Alliance abrahamique aux côtés de celle de son ancienne maîtresse Sara.
Il fallait cependant qu’à cette lignée un culte soit donné, qu’un enfant issu de cette lignée naisse bien des siècles plus tard avec dans le cœur l’audace de ceux qui sont prêts à recueillir la voix de l’Ange et à dresser haut l’étendard de l’Alliance…
Mais entre Hajer et Sara reste le voile d’un geste qui attend toujours son pardonet sa réconciliation !
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 26-08-2011
dimanche 21 août 2011
Editorial / Aide étrangère : le critère de l’opportunité
DEPUIS plus de sept mois que la révolution a eu lieu, nous avons eu l’occasion de recueillir du monde entier un grand nombre de messages de soutien et de sympathie. Les pays les plus prospères de la planète n’ont pas manqué non plus de faire des promesses sonnantes et trébuchantes, voyant bien à quel point la révolution a ébranlé les équilibres de l’appareil économique et suscité des craintes souvent infondées auprès de certains partenaires ou, surtout, des touristes. La situation en Libye n’a rien arrangé bien entendu : au flux des travailleurs tunisiens établis là-bas jusqu’à il y a quelques mois et qui ont dû revenir au pays et augmenter les rangs des chômeurs s’ajoutent le coût d’une mobilisation à la fois humanitaire et militaire dans les zones frontalières du sud et, par ailleurs, la perturbation d’un marché d’exportation traditionnel régulier qui s’est transformé en un marché de contrebande.
Certes, et comme l’a souligné le Premier ministre dans son dernier discours, l’équipe actuellement au pouvoir est là essentiellement pour expédier les affaires courantes. Pas de réformes ni de grands projets, donc, à mettre en œuvre. Ce qui, on peut aisément l’imaginer, est de nature à susciter, non pas l’empressement des bailleurs de fonds mais plutôt la temporisation. De plus, il est certain que l’échéance du 23 octobre est assez cruciale : on peut comprendre que les bonnes volontés de l’étranger aient besoin de s’assurer que les élections vont se dérouler normalement sans donner lieu à une quelconque confusion qui pourrait, d’une façon ou d’une autre, remettre en cause le cheminement entamé en direction d’une démocratie authentique et courageuse.
Toutefois, il est clair que les bonnes conditions de déroulement des élections peuvent elles-mêmes avoir besoin d’un soutien particulier qui, pour cette raison, devrait se manifester sans attendre les élections. On peut rappeler ici que la transition démocratique, si elle comporte des enjeux plus que majeurs pour nous Tunisiens, en comporte aussi pour le monde entier et en particulier pour nos voisins méditerranéens et européens. La réussite de l’expérience tunisienne est de nature à créer une nouvelle donne géostratégique qui ne concerne pas que nos seuls intérêts. En conséquence, le soutien qui pourrait nous être apporté ne relève pas précisément de l’acte de charité — dont nous ne voudrions pas — mais d’un intérêt bien compris et d’une solidarité sur le long terme, dans le respect des positions politiques et culturelles des uns et des autres.
La visite récente du représentant spécial de l’Union européenne pour la région du Sud de la Méditerranée et l’évocation d’un plan de travail en faveur de la Tunisie sont donc une bonne nouvelle. On espère seulement que la mise en application ne souffrira pas de contretemps et que la coopération avec l’Union européenne pourra, en cette période de préparation des élections, se doter pour l’occasion d’une base plus large et plus riche d’initiatives communes.
Ajouté le : 21-08-2011
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