mardi 28 août 2012


Le compromis sacré

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si l’avant-projet de la Constitution que les commissions de la Constituante ont fait circuler est un «brouillon» qui résonne en harmonie avec l’esprit de la révolution ou qui, au contraire, flirte avec l’esprit de la dictature, dictature religieuse cette fois, cette question, si elle n’était pas dans les esprits, l’est devenue depuis peu. En effet, ce n’est pas de n’importe qui que nous devons l’affirmation que cet avant-projet de constitution serait «contre-révolutionnaire» : elle nous vient de quelqu’un qui peut se prévaloir d’une double autorité : académique et politique. Académique, car il s’agit d’un universitaire reconnu dans le domaine du droit public et auteur de plusieurs ouvrages. Et politique, car il a eu le privilège d’avoir présidé aux destinées de la première structure politique issue de la révolution et chargée d’en défendre les objectifs.
C’est à l’occasion d’une table ronde qui a réuni plusieurs experts constitutionnalistes que Yadh Ben Achour – c’est bien de lui qu’il s’agit – a fait ces déclarations. Pourtant, à parcourir le texte, on ne peut s’empêcher de se dire à part soi : «Si la constitution des Etats théocratiques ressemble à cela, c’est que ces derniers cachent diablement bien leur jeu !».
C’est vrai que, d’une façon plus générale, les dictatures – qu’elles soient religieuses ou non – ont très souvent prospéré sur des textes qui avaient toutes les apparences de la générosité à l’égard de la personne humaine. Elles l’ont fait à la faveur de tel article, de tel passage placé incidemment et qui semble sans importance au vu de la littérature juridique qui le précède et qui le suit dans le texte... C’est autour de cet article que tous les beaux principes sont progressivement vidés de leur substance et que, à leur place, surgit l’hydre de la dictature, avec ses têtes hideuses... Sommes-nous dans ce cas ? On peut et on doit le supposer. Mais faut-il s’enfermer dans ce scénario et commencer à crier au loup avant même de s’être fait de la question une idée claire ? Non, ce n’est pas nécessaire. Ni souhaitable, non plus.
Le passage qui suscite la plus grande méfiance est celui qui concerne la «criminalisation de l’atteinte au sacré».  Qu’entend-on au juste par sacré ? Et que veut dire «porter atteinte» au sacré ? Le flou autour de ces expressions peut être considéré à juste titre comme une porte ouverte à des mesures qui, sous couvert de défense du sacré, instaureraient une véritable terreur. Des événements récents sont assez vivaces dans nos esprits pour que l’hypothèse ne soit pas considérée comme simplement théorique... D’autre part, qui va avoir le dangereux privilège de décider de ce qui est sacré et de ce qui ne l’est pas ? L’autorité dont il se réclamera sera-t-elle de celles qui obéissent à la Constitution ou ne risque-t-on pas de glisser insensiblement, ici, vers une sphère d’autorité qui réduira tout l’édifice de notre future constitution au rang de pur exercice de style ?
Dans le même temps, il n’est pas interdit de se poser la question suivante : la vie religieuse des citoyens n’a-t-elle pas aussi des droits ? Est-il concevable que, au nom de la liberté d’expression, les croyances des uns et des autres soient livrées aux moqueries les plus sordides. Ou que fleurisse toute une culture qui repose sur la profanation de ce qui représente du sacré pour une partie de nos concitoyens ? C’est vrai qu’il existe une conception de la liberté qui valorise, en quelque sorte, les violations de la sphère du sacré... Et que certains parmi nous seraient peut-être tentés d’adopter cette conception pour leur propre compte. Parce qu’ils pensent quelque part, avec un certain courant philosophique, que les religions ne sont plus de notre époque et qu’il est temps de «faire le ménage», pour ainsi dire. Mais est-ce que le triomphe d’une telle conception de la liberté est précisément ce que la révolution qui a eu lieu chez nous est venue consacrer ? Si ce n’est pas le cas – et ce n’est manifestement pas le cas – alors la question de la défense du sacré se pose, si redoutable soit-elle. On ne l’évacuera pas en criant fort «Au loup, au loup !». Mais en réfléchissant au bon compromis : celui qui, tout en veillant à ne pas laisser à la dictature le moyen de s’inviter dans notre avenir à travers les maillons du filet, n’ouvre pas non plus la porte à une forme de violence qui s’autorise d’une conception particulière de la liberté et du progrès des hommes.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 27-08-2012

Commentaire

Complot : quand un train peut en cacher un autre !

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si la révolution du 14 janvier et, plus largement, le « Printemps arabe » correspondent à une initiative authentiquement populaire ou, au contraire, à une vaste manipulation dont on verrait mieux aujourd’hui les tenants et les aboutissants sur le plan régional et international, cette question hante désormais les esprits. L’hypothèse du « complot », en fait, n’a jamais été complètement absente. Nous l’avons vu apparaître avec netteté à l’occasion de la révolution libyenne, lorsqu’il est devenu évident que le peuple, dans ce pays voisin, n’était pas seul à mener le combat contre Kaddafi. Mais les tenants de cette lecture de l’histoire demeuraient dans une position relativement prudente face à l’argument invoqué selon lequel la communauté internationale ne pouvait laisser un peuple livré à lui-même face à un dictateur qui ne reculait pas devant l’usage des moyens lourds de son armée... Aujourd’hui, le caractère dictatorial et liberticide du régime syrien ne fait pas l’objet de contestation. L’armée de Bachar El Assad, quant à elle, n’est pas moins embarrassée que celle de Kaddafi quand il s’agit des moyens à mobiliser pour venir à bout de la « rébellion ». Et, surtout, les morts se comptent par milliers dans les villes syriennes. C’est pourtant dans ce contexte que la théorie du complot est sortie de sa réserve et ne craint plus de passer à un ton clairement offensif.
Qu’est-ce qui a changé dans l’équilibre des idées pour que la théorie du complot passe ainsi de la défense à l’attaque ? Il y a des données objectives. Tout d’abord, le théâtre des événements s’est déplacé dans une zone qui est le lieu d’un conflit ancien dont les protagonistes restent dans les esprits : l’alliance israélo-américaine dans le rôle du dominant d’une part, l’alliance palestino-arabe dans le rôle du dominé, d’autre part. Or, à partir du moment où les Etats-Unis se révèlent comme étant un acteur essentiel dans le soutien au processus démocratique du Printemps arabe, il devient possible d’avancer l’hypothèse selon laquelle ces révolutions arabes, loin d’être une fin en soi, un cadeau en hommage à la dignité de nos peuples et un accomplissement à la gloire de leur courage, comme on l’a cru naïvement au départ, ne seraient en réalité qu’un moyen dont jouent certains – qui sont des dominants - pour parvenir à leurs vieux objectifs géostratégiques dans la région. Dans cette optique, le régime syrien migre, dans la représentation de l’opinion d’une certaine intelligentsia arabe, du statut de bourreau de son peuple à celui de vaillant résistant à l’offensive américaine et à ce qui apparaît désormais comme ses « manœuvres » machiavéliques. Bien sûr, il va sans dire que l’image de la révolution en sort, non pas grandie, mais dégradée... Ensuite, la montée en puissance du camp islamiste dans les pays du Printemps arabe autorise une lecture – un peu rapide sans doute, mais qui séduit – selon laquelle tout le changement du paysage politique que l’on observe n’est en réalité que le fruit d’un deal, d’un accord préalable conclu entre les islamistes et les Américains : accord dont font les frais les modernistes, qui se considèrent à juste titre comme les détenteurs du mérite d’avoir hissé la nation arabe hors des affres de l’ignorance et de l’avoir poussée sur la voie du progrès et de l’indépendance... Et ce, justement, contre le courant islamiste ! Il y a là sans doute un sentiment de dépit et d’injustice dont il s’agit de prendre la juste mesure : il est tellement fort qu’il en vient parfois, pour ne pas dire souvent, à nier l’autorité du processus électoral et l’importance historique que représente la participation populaire au choix de ses dirigeants.
Et puis il y a des données d’un autre ordre. Elles expliquent pourquoi la théorie du complot n’est pas seulement un discours rendu possible par des circonstances qui ont changé, mais une arme de contre-attaque utilisée par un protagoniste qui sent ses intérêts menacés, voire son existence même. Elle explique le fait qu’elle prenne une tournure particulièrement virulente, indépendamment des éléments de crédibilité dont elle dispose. Et qu’elle favorise des attitudes de rejet franc des changements survenus sous nos latitudes, malgré les bénéfices politiques et culturels que ces changements entrainent, complot ou pas.
... Et si un complot en cachait un autre ! Et si la théorie du complot était elle-même le fait d’un complot !
Auteur : R.S.
Ajouté le : 21-08-2012