Le projet de loi qui est actuellement en préparation au sein de la sous-commission des libertés relevant de l'Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la Révolution, la réforme politique et la transition démocratique est sans aucun doute un texte qui va renforcer une tendance existante et qui a déjà suscité certaines inquiétudes. On veut parler de la tendance en vertu de laquelle nous avons vu le nombre de partis déclarés connaître une formidable augmentation. En effet, le projet de loi en question tend à simplifier énormément la procédure de création d’un parti politique, puisqu’il suffit désormais d’informer après coup les autorités compétentes qu’un parti a été créé. Cela représente, on le voit, une rupture considérable avec l’ordre qui prévalait dans l’ancien régime, où pareille procédure était aussi laborieuse que hasardeuse, pour ne pas dire vouée d’emblée à l’échec.
La rançon de cette liberté de se regrouper en partis, c’est le foisonnement des formations, dont on se demande à ce stade si beaucoup d’entre elles ne sont pas des clones dont seul l’intitulé diffère : elles sont généralement démocrates, appelant à la justice et à l’équité, à la liberté également ainsi qu’au développement…
Mais ce phénomène de prolifération ne doit pas inquiéter outre mesure. On peut faire le pari que, passée cette phase, les différentes formations vont se soucier de faire des alliances pour augmenter leur poids sur la scène politique et que cela pourrait se traduire en fin de compte par des opérations de fusion qui auraient l’effet inverse de ce à quoi nous assistons en ce moment : elles réduiraient le nombre des formations et le stabiliseraient dans le cadre d’un équilibre qui serait le profil de notre paysage politique futur.
Il convient cependant de relever que si l’autorisation de l’administration compétente est une autorisation a posteriori, elle n’est pas tout à fait une formalité creuse. Il y a, si l’on en croit les déclarations rapportées par le président de la sous-commission, des critères à respecter, qui sont les mêmes pour tous. On évoque en particulier la non-discrimination entre les citoyens, la primauté de la loi, la transparence et la séparation d’avec l’Etat. Ce qui signifie que quiconque veut créer un parti doit d’emblée se soucier d’être pleinement en accord avec ces exigences.
Le gain incontestable du passage de l’ancien ordre au nouveau c’est le caractère clair de ces critères qui, dès lors qu’ils sont respectés par le citoyen, le mettent en position d’agir sans attendre, dans une quasi-spontanéité. Inutile de rappeler que, dans le passé, les bonnes intentions et la conformité aux exigences citoyennes étaient loin de suffire : il fallait en plus faire preuve de soumission et d’allégeance… Il fallait en fait être capable de renoncer à ses bonnes intentions et à la volonté de servir son pays pour servir les intérêts des maîtres… sans oublier les siens propres.
Ajouté le : 17-03-2011
jeudi 17 mars 2011
Laïcité : à quand un débat qui fasse honneur à l’intelligence ?
Le débat autour de la laïcité, faute d'avoir lieu dans l'enceinte des forums organisés, semble se déplacer sur la scène de la rue. Et ce n'est pas une bonne chose. Car on sait tous à quoi peut ressembler un tel débat et à quelle baisse de niveau il s'expose fatalement. Pourquoi ne fait-on rien pour le laisser prendre place ailleurs que dans la rue ? Ailleurs aussi, soyons juste, que sur les pages de Facebook, où il existe aussi... mais alors les pages en question prennent curieusement une coloration qui les rend proches de la rue : invectives, anathèmes, insultes, mépris...?
Tout se passe comme si chacun, parmi les grands acteurs politiques, préférait ne pas avoir l'honneur de lancer le débat. Le parti Ennahdha, lui, fait connaître ses attentes : l'affirmation du lien entre notre pays et la religion musulmane, contre une certaine laïcité qui tendrait à faire de ce lien quelque chose de plus relatif, de plus accidentel, dirions-nous même. Ailleurs, du côté du Parti démocratique progressiste ou du mouvement Ettajdid, par exemple, on se garde bien de contester le lien en question mais on insiste quand même sur le principe, sain par ailleurs, selon lequel il convient de séparer la religion de la politique. De la politique, pas de l'Etat : ce qui constitue en effet une nuance de taille... Mais ce qui pose malgré tout la question de la façon dont un parti politique qui se réclame expressément du message de l’Islam peut entrer sur la scène du jeu démocratique et défendre ses valeurs particulières sans se trouver en porte-à-faux par rapport aux exigences d'équité dans le jeu démocratique en question : sans bénéficier pour son soutien, à l'exclusion des autres partis, de la croyance de nos ancêtres et, pour ses espaces de tribunes et de propagande, de nos lieux de culte. Sans avoir la possibilité aussi de camoufler l’indigence éventuelle de ses programmes sur le terrain du développement effectif du pays par une rhétorique qui consisterait par exemple à faire valoir que le salut de l’au-delà vaut infiniment davantage que le salut dans l’ici-bas et que, par conséquent, il n’est pas très important de lui tenir rigueur de ses faiblesses… Ce qui, reconnaissons-le, serait une façon à peine dissimulée, mais insidieuse, d’inciter les gens à revenir en politique à un statut de mineurs et d’assistés qui est précisément ce que la révolution est venue rejeter.
Maintenir le lien entre religion et Etat revient sans doute à prévenir les dérives religieuses, l’appel à la haine au nom de Dieu, la division de la société et toutes sortes de violences qui prendraient appui sur le credo de l’Islam… Chacun comprend très bien que l’Etat est garant de la paix civile et qu’il ne peut pas se dérober à ses obligations au nom d’une liberté religieuse, dont chacun sait bien qu’elle risque à tout instant de devenir anarchique et néfaste. Ce rôle, il est vrai, ne semble pas sujet à contestation et les partisans du religieux seraient, pour beaucoup d’entre eux, plutôt favorables à une configuration des choses à l’intérieur de laquelle les conduites religieuses se trouveraient empêchées par les autorités publiques d’adopter des postures qui seraient contraires à la bonne image de l’engagement religieux. Ils peuvent y voir à juste titre une sorte d’assurance contre le risque que leur " fonds de commerce " politique ne se transforme en repoussoir et n’attire contre eux, en définitive, les feux de la critique et la désapprobation populaire.
Mais le consensus est loin d’être présent quand il s’agit d’évoquer le lien, non pas entre religion et Etat, mais entre religion et politique. Les contours de cette association sont moins clairs dans les esprits et suscitent toutes sortes d’interrogations et d’appréhensions.
Or ni les uns ni les autres ne poussent dans le sens de la question et de la discussion. Pourtant, les termes du débat sont assez clairs : si on accepte qu'un mouvement d'inspiration religieuse participe à la vie démocratique, comment conçoit-on que la chose puisse se faire sur le terrain sans que cela ne se traduise par une distorsion du jeu, par une atteinte aux règles de l'équité? Ceux qui devinent la difficulté de la question sans avoir le courage d'y réfléchir sont tentés par des réponses extrêmes et, selon leur position vis-à-vis de la chose religieuse, leur sympathie ou leur aversion à l'égard de la laïcité, défendront ou l'option d'une société entièrement ralliée à la loi islamique et à sa suprématie ou à l'exclusion pure et simple de tout parti d'obédience religieuse.
Or si on ne propose pas des voies de réflexion plus positives, le risque est de laisser un débat dégradé susciter de la division parmi les gens et se muer en animosité : ce qu’on a déjà vu ici ou là, et récemment à Sousse. Ces voies de réflexion positives existent. Elles consistent par exemple à braquer nos projecteurs sur les quelques minorités religieuses qui existent chez nous et à montrer comment nous souhaitons que leur existence soit sauvegardée sans que cela soit au prix d’une discrétion qui les ravale à une quasi-clandestinité. Si les partis d’inspiration islamiste sont prêts à apporter sur ce terrain des propositions concrètes et intéressantes, nous ne pouvons que nous en réjouir. D’autant que cela contribuerait à libérer la religion musulmane d’une image calamiteuse dans le monde et à en donner enfin une image plus généreuse et plus humaniste… Ce que personne n’a le droit de lui contester par avance : ni les ennemis de l’Islam ni, non plus, ses inconditionnels qui croient la servir par leur fanatisme et qui la desservent en la figeant dans des représentations passéistes et particularistes.
Autre initiative : l’exploration des expériences de la laïcité dans les pays tiers pour voir dans quelle mesure la difficulté du lien entre Islam politique et jeu démocratique est appréhendée et surmontée. L’exemple de la Turquie est ici d’une importance cruciale et on se félicitera que certains de nos hommes politiques ne se privent pas de faire le déplacement et de multiplier les contacts. Le dernier en date de ces déplacements est celui qu’a fait Ahmed Néjib Chebbi à l’occasion de l’organisation à Istanbul d’une rencontre internationale (Leaders of change Summit) qui s’est tenue les 14 et 15 mars derniers et au cours duquel il a fait part de l’intérêt des Tunisiens pour le modèle politique turc du point de vue de la conciliation de l’Islam politique avec la démocratie. D’autres l’ont précédé. Mais il conviendrait que le résultat de cette action d’exploration se rende plus présente sous la forme d’un débat qui prendrait le relais de celui auquel nous assistons dans la rue et à travers ses prolongements facebookiens.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 17-03-2011
Tout se passe comme si chacun, parmi les grands acteurs politiques, préférait ne pas avoir l'honneur de lancer le débat. Le parti Ennahdha, lui, fait connaître ses attentes : l'affirmation du lien entre notre pays et la religion musulmane, contre une certaine laïcité qui tendrait à faire de ce lien quelque chose de plus relatif, de plus accidentel, dirions-nous même. Ailleurs, du côté du Parti démocratique progressiste ou du mouvement Ettajdid, par exemple, on se garde bien de contester le lien en question mais on insiste quand même sur le principe, sain par ailleurs, selon lequel il convient de séparer la religion de la politique. De la politique, pas de l'Etat : ce qui constitue en effet une nuance de taille... Mais ce qui pose malgré tout la question de la façon dont un parti politique qui se réclame expressément du message de l’Islam peut entrer sur la scène du jeu démocratique et défendre ses valeurs particulières sans se trouver en porte-à-faux par rapport aux exigences d'équité dans le jeu démocratique en question : sans bénéficier pour son soutien, à l'exclusion des autres partis, de la croyance de nos ancêtres et, pour ses espaces de tribunes et de propagande, de nos lieux de culte. Sans avoir la possibilité aussi de camoufler l’indigence éventuelle de ses programmes sur le terrain du développement effectif du pays par une rhétorique qui consisterait par exemple à faire valoir que le salut de l’au-delà vaut infiniment davantage que le salut dans l’ici-bas et que, par conséquent, il n’est pas très important de lui tenir rigueur de ses faiblesses… Ce qui, reconnaissons-le, serait une façon à peine dissimulée, mais insidieuse, d’inciter les gens à revenir en politique à un statut de mineurs et d’assistés qui est précisément ce que la révolution est venue rejeter.
Maintenir le lien entre religion et Etat revient sans doute à prévenir les dérives religieuses, l’appel à la haine au nom de Dieu, la division de la société et toutes sortes de violences qui prendraient appui sur le credo de l’Islam… Chacun comprend très bien que l’Etat est garant de la paix civile et qu’il ne peut pas se dérober à ses obligations au nom d’une liberté religieuse, dont chacun sait bien qu’elle risque à tout instant de devenir anarchique et néfaste. Ce rôle, il est vrai, ne semble pas sujet à contestation et les partisans du religieux seraient, pour beaucoup d’entre eux, plutôt favorables à une configuration des choses à l’intérieur de laquelle les conduites religieuses se trouveraient empêchées par les autorités publiques d’adopter des postures qui seraient contraires à la bonne image de l’engagement religieux. Ils peuvent y voir à juste titre une sorte d’assurance contre le risque que leur " fonds de commerce " politique ne se transforme en repoussoir et n’attire contre eux, en définitive, les feux de la critique et la désapprobation populaire.
Mais le consensus est loin d’être présent quand il s’agit d’évoquer le lien, non pas entre religion et Etat, mais entre religion et politique. Les contours de cette association sont moins clairs dans les esprits et suscitent toutes sortes d’interrogations et d’appréhensions.
Or ni les uns ni les autres ne poussent dans le sens de la question et de la discussion. Pourtant, les termes du débat sont assez clairs : si on accepte qu'un mouvement d'inspiration religieuse participe à la vie démocratique, comment conçoit-on que la chose puisse se faire sur le terrain sans que cela ne se traduise par une distorsion du jeu, par une atteinte aux règles de l'équité? Ceux qui devinent la difficulté de la question sans avoir le courage d'y réfléchir sont tentés par des réponses extrêmes et, selon leur position vis-à-vis de la chose religieuse, leur sympathie ou leur aversion à l'égard de la laïcité, défendront ou l'option d'une société entièrement ralliée à la loi islamique et à sa suprématie ou à l'exclusion pure et simple de tout parti d'obédience religieuse.
Or si on ne propose pas des voies de réflexion plus positives, le risque est de laisser un débat dégradé susciter de la division parmi les gens et se muer en animosité : ce qu’on a déjà vu ici ou là, et récemment à Sousse. Ces voies de réflexion positives existent. Elles consistent par exemple à braquer nos projecteurs sur les quelques minorités religieuses qui existent chez nous et à montrer comment nous souhaitons que leur existence soit sauvegardée sans que cela soit au prix d’une discrétion qui les ravale à une quasi-clandestinité. Si les partis d’inspiration islamiste sont prêts à apporter sur ce terrain des propositions concrètes et intéressantes, nous ne pouvons que nous en réjouir. D’autant que cela contribuerait à libérer la religion musulmane d’une image calamiteuse dans le monde et à en donner enfin une image plus généreuse et plus humaniste… Ce que personne n’a le droit de lui contester par avance : ni les ennemis de l’Islam ni, non plus, ses inconditionnels qui croient la servir par leur fanatisme et qui la desservent en la figeant dans des représentations passéistes et particularistes.
Autre initiative : l’exploration des expériences de la laïcité dans les pays tiers pour voir dans quelle mesure la difficulté du lien entre Islam politique et jeu démocratique est appréhendée et surmontée. L’exemple de la Turquie est ici d’une importance cruciale et on se félicitera que certains de nos hommes politiques ne se privent pas de faire le déplacement et de multiplier les contacts. Le dernier en date de ces déplacements est celui qu’a fait Ahmed Néjib Chebbi à l’occasion de l’organisation à Istanbul d’une rencontre internationale (Leaders of change Summit) qui s’est tenue les 14 et 15 mars derniers et au cours duquel il a fait part de l’intérêt des Tunisiens pour le modèle politique turc du point de vue de la conciliation de l’Islam politique avec la démocratie. D’autres l’ont précédé. Mais il conviendrait que le résultat de cette action d’exploration se rende plus présente sous la forme d’un débat qui prendrait le relais de celui auquel nous assistons dans la rue et à travers ses prolongements facebookiens.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 17-03-2011
dimanche 13 mars 2011
Conférence de presse de Jean Daniel : « La liberté conquise, c’est la responsabilité multipliée et la nécessité de s’en montrer digne »
On s’interrogeait, dans cette maison au style traditionnel qui tient lieu de Collège international de Tunis du côté de Bab Menara, si l’intellectuel français, l’écrivain et l’éditorialiste du Nouvel Observateur, Jean Daniel, pourrait assurer sa conférence comme prévu hier après-midi. Les gens qui étaient venus l’écouter, lui dont on sait qu’il a toujours vibré pour notre pays, attendaient depuis un moment. Et finalement, il arriva, l’air un peu fatigué mais serein, un léger sourire éclairant son visage. L’écrivaine Hélé Béji, chez elle dans les lieux, expliquera que c’est la quatrième fois que son invité parlait dans ces murs… Mais la première fois qu’il le faisait dans la période post-révolutionnaire. Elle dira deux mots aussi de la façon, illégale, dont se tenaient auparavant les rencontres : «On a pratiqué la politique du fait accompli !». Il s’agissait de gérer les entraves… Elle s’interrogera aussi sur cette maladie qui nous a frappés dans le passé et qui a fait de nous des complices collectifs de la dictature… «Afin que ne surgisse pas une nouvelle anomalie», fait-elle valoir.
Quand Jean Daniel prend la parole, c’est avec une voix fragile et presque en s’excusant, parlant «d’outrecuidance» à entretenir les Tunisiens de ce qu’ils ont fait eux-mêmes. D’où des souvenirs : une certaine rencontre avec Michel Foucault à Porto Farina (Ghar El Melh), le retour à Paris en plein mai 68, les policiers dans la rue, Michel Foucault qui croise le «grand Raymond Aron», lequel Aron s’exclame : «Mais enfin, Foucault, il faut être un peu hégélien : l’Etat doit se défendre !», Foucault qui s’insurge et invoque Nietzsche et son «monstre froid» à propos de l’Etat, puis les étudiants qui lui demandent de parler, et enfin lui qui, comme l’orateur en ce moment précis, répond : «La révolution, c’est vous !»…
Jean Daniel tient à partager son expérience d’un mystère et d’un émerveillement : «Il ne faut pas chercher à trouver des raisons»… Les conditions étaient certes réunies. Il y avait «le voyou, l’arbitraire, la pauvreté, mais pourquoi à ce moment précis ? » Une revanche aussi : «On me reprochait des attendrissements» pour la Tunisie. Tunisie dont on disait que Bourguiba avait été trop grand pour elle. Mais le peuple tunisien s’est révélé «capable de grandir son pays»… Et enfin une inquiétude, car la révolution tunisienne n’est pas une révolution de l’indépendance mais une révolution de la liberté… Bourguiba se sentait élu, or aujourd’hui qui représente la révolution ?
Le journaliste évoquera à la fin de son propos la façon dont Bourguiba basculera dans un despotisme de moins en moins éclairé. Il se considérait comme le grand instituteur sans qui l’émancipation du peuple ne pouvait se poursuivre : «Un instituteur que le pouvoir a rendu dément», lâche-t-il d’une formule sans détour. Mais Bourguiba présente avec les jeunes qui ont fait la récente révolution un point commun : les deux ont conduit une révolution non violente. Car, s’il y a eu violence au cours des derniers événements, elle vient des policiers et de quelques rares militaires : les jeunes, eux, avançaient «mains nues». Une force qui fut celle de Gandhi, lui qui a obtenu la division des Britanniques grâce à la non-violence. Celle aussi du président de l’Autorité palestinienne, fait remarquer Jean Daniel !
«Le gradualisme de Bourguiba et la non-violence des jeunes est à protéger». Mais, au-delà de ce point commun : «Que va-t-on faire de la conquête de la liberté ?» A la figure tutélaire de l’instituteur s’oppose l’anonymat, le creux… le vide ! Un vide qui appelle sans doute une tension et une vigilance, on suppose. Mais, contre les «craintes» et la «tristesse» évoquées ensuite par l’un des présents, Jean Daniel répond que «la liberté conquise, c’est la responsabilité multipliée et la nécessité de s’en montrer digne».
Et puis, conclut l’éditorialiste, on est face à des interrogations : le drame libyen à nos portes, la construction d’une Constitution alors que l’on assiste à une explosion du nombre des partis censés participer à cette rédaction…
La salle l’interpellera ensuite sur la question de l’intervention en Libye : une option qui lui fait craindre, explique-t-il, que l’on retombe dans un scénario similaire à la première guerre d’Irak, où tout le monde était d’accord au début mais où on a rapidement changé d’avis ensuite. Sur l’attitude des Israéliens : «Que voulez-vous qu’ils fassent ? Ils ont fait assez de bêtises : ils ont ignoré le plan de paix de 2002 et empêché le plan d’Obama». Ou encore sur le risque de l’islamisme dans l’avenir politique de la Tunisie. A quoi il répond que les Etats feront un grand pas lorsqu’ils comprendront que l’on ne doit pas laisser le terrain humanitaire aux adeptes de l’islamisme…
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 13-03-2011
Quand Jean Daniel prend la parole, c’est avec une voix fragile et presque en s’excusant, parlant «d’outrecuidance» à entretenir les Tunisiens de ce qu’ils ont fait eux-mêmes. D’où des souvenirs : une certaine rencontre avec Michel Foucault à Porto Farina (Ghar El Melh), le retour à Paris en plein mai 68, les policiers dans la rue, Michel Foucault qui croise le «grand Raymond Aron», lequel Aron s’exclame : «Mais enfin, Foucault, il faut être un peu hégélien : l’Etat doit se défendre !», Foucault qui s’insurge et invoque Nietzsche et son «monstre froid» à propos de l’Etat, puis les étudiants qui lui demandent de parler, et enfin lui qui, comme l’orateur en ce moment précis, répond : «La révolution, c’est vous !»…
Jean Daniel tient à partager son expérience d’un mystère et d’un émerveillement : «Il ne faut pas chercher à trouver des raisons»… Les conditions étaient certes réunies. Il y avait «le voyou, l’arbitraire, la pauvreté, mais pourquoi à ce moment précis ? » Une revanche aussi : «On me reprochait des attendrissements» pour la Tunisie. Tunisie dont on disait que Bourguiba avait été trop grand pour elle. Mais le peuple tunisien s’est révélé «capable de grandir son pays»… Et enfin une inquiétude, car la révolution tunisienne n’est pas une révolution de l’indépendance mais une révolution de la liberté… Bourguiba se sentait élu, or aujourd’hui qui représente la révolution ?
Le journaliste évoquera à la fin de son propos la façon dont Bourguiba basculera dans un despotisme de moins en moins éclairé. Il se considérait comme le grand instituteur sans qui l’émancipation du peuple ne pouvait se poursuivre : «Un instituteur que le pouvoir a rendu dément», lâche-t-il d’une formule sans détour. Mais Bourguiba présente avec les jeunes qui ont fait la récente révolution un point commun : les deux ont conduit une révolution non violente. Car, s’il y a eu violence au cours des derniers événements, elle vient des policiers et de quelques rares militaires : les jeunes, eux, avançaient «mains nues». Une force qui fut celle de Gandhi, lui qui a obtenu la division des Britanniques grâce à la non-violence. Celle aussi du président de l’Autorité palestinienne, fait remarquer Jean Daniel !
«Le gradualisme de Bourguiba et la non-violence des jeunes est à protéger». Mais, au-delà de ce point commun : «Que va-t-on faire de la conquête de la liberté ?» A la figure tutélaire de l’instituteur s’oppose l’anonymat, le creux… le vide ! Un vide qui appelle sans doute une tension et une vigilance, on suppose. Mais, contre les «craintes» et la «tristesse» évoquées ensuite par l’un des présents, Jean Daniel répond que «la liberté conquise, c’est la responsabilité multipliée et la nécessité de s’en montrer digne».
Et puis, conclut l’éditorialiste, on est face à des interrogations : le drame libyen à nos portes, la construction d’une Constitution alors que l’on assiste à une explosion du nombre des partis censés participer à cette rédaction…
La salle l’interpellera ensuite sur la question de l’intervention en Libye : une option qui lui fait craindre, explique-t-il, que l’on retombe dans un scénario similaire à la première guerre d’Irak, où tout le monde était d’accord au début mais où on a rapidement changé d’avis ensuite. Sur l’attitude des Israéliens : «Que voulez-vous qu’ils fassent ? Ils ont fait assez de bêtises : ils ont ignoré le plan de paix de 2002 et empêché le plan d’Obama». Ou encore sur le risque de l’islamisme dans l’avenir politique de la Tunisie. A quoi il répond que les Etats feront un grand pas lorsqu’ils comprendront que l’on ne doit pas laisser le terrain humanitaire aux adeptes de l’islamisme…
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 13-03-2011
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