mardi 11 septembre 2012


Commentaire

Justice transitionnelle : le facteur psychologique

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si le processus de justice transitionnelle va enfin être mis en œuvre ou s’il va s’enliser, avant même que de naître, dans le combat idéologico-politique qui s’est emparé du pays, ne doit pas cacher cette autre question, à caractère plus fondamental. Il s’agit de savoir si une société peut envisager son avenir et le construire ensemble tant que le bourreau n’a pas eu à répondre de ses actes et tant que la victime n’a pas été reconnue dans son droit à la réparation.
Le débat qui a eu lieu chez nous, il y a quelques semaines, suite au projet de loi prévoyant des indemnités au profit des anciens prisonniers politiques, illustre, non pas ce que peut être une justice transitionnelle, mais ce qu’elle ne doit pas être.
Non pas du tout, comme se sont empressés de le proclamer ceux dont le grand souci est la bonne santé de notre économie, parce que l’état des finances du pays ne le permettrait pas. Il n’est pas dit que les exigences de la justice doivent passer après les considérations économiques, ou que l’on aurait à obtenir le feu vert des experts en finances publiques avant de la mettre en œuvre. Une telle justice transitionnelle, on n’en voudrait pas... Non pas tellement, non plus, parce que cette annonce aurait supposé une préparation médiatique et que, au lieu de cela, nous avons eu droit à l’écho timide d’un projet de loi qui, de plus, réduisait la réparation à une simple indemnisation financière... De sorte que les victimes ont eu droit, finalement, à une double injure : une première qui laisse entendre que leurs souffrances passées sont purement et simplement monnayables, convertibles en dinars sonnants et trébuchants, et une seconde, qui est celle de l’écho du déni qu’ils ont reçu en pleine figure, de la part de ceux qui font passer la sacralité des équilibres économiques avant la sacralité de la justice humaine.
Mais en fait, la raison pour laquelle cette expérience de justice transitionnelle représente l’exemple à ne pas suivre est tout simplement qu’elle passe à côté d’une condition essentielle, qui est en même temps celle qui en fait un moment de courage et un moment de libération : le face-à-face du bourreau et de la victime. Moment de vérité, moment qui n’a pas de prix. On peut penser que cet aspect relève d’une forme de théâtralisation et qu’elle n’est pas si nécessaire : elle est pourtant bien indispensable à toute réconciliation de la société avec elle-même. Il est vain de croire que nous pourrions obtenir cette paix civile des cœurs tant que nous nous imaginons que nous pouvons faire l’économie de cette confrontation.
Il faut en tout cas espérer que nous ne serons pas privés de ce moment et qu’il ne fera pas l’objet, comme cela a été le cas, d’une tentative de «liquidation», au double sens du terme. Mais si les choses devaient effectivement prendre ce cours souhaité, il faut savoir qu’il s’agit d’un moment qui suppose une préparation psychologique. Non pas seulement pour le bourreau, qui est tenté d’échapper à la justice et qui refuse d’avoir à faire face à ses actes, mais aussi pour la victime, qui s’est bien souvent enfermée dans une attitude de non-reconnaissance de ses propres droits et qui doit apprendre à les réclamer à nouveau... A s’insurger, pour ainsi dire, contre cette complicité cachée qu’elle a développée avec son oppresseur et qui l’enferme dans un état où la résignation se mêle à un ressentiment stérile.
Il y a, dans ce domaine, des stratégies d’évitement qu’il est plus ou moins facile d’identifier. Il est relativement aisé, en ce moment, de repérer les actions de diversion que les anciens bourreaux tentent de mettre en œuvre, en essayant de renforcer leur capital de sympathie auprès du grand public et en essayant également de discréditer de manière insidieuse toute démarche politique qui rend inéluctable la survenue du moment de vérité. Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de déceler les efforts de résistance des victimes qui, bien souvent, restent prisonnières de peurs obscures ou dont le désir de vengeance les aveugle et les fait se retourner contre ceux qui viennent les aider. De tels efforts, qui ne manquent pas de surprendre l’observateur ordinaire, les psychologues les connaissent bien. Or il ne s’agit pas de mettre en œuvre le processus de justice transitionnelle tant que victimes et bourreaux n’ont pas dépassé cette phase réfractaire, cette phase de refus... tant qu’ils ne se sont pas rendus prêts pour assumer leur rôle dans le jeu dramatique par lequel le pays ambitionne de se donner à lui-même un avenir nouveau, un avenir où la justice brille, pour tous, de son plein éclat.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 11-09-2012

Commentaire

Qui sait mieux gérer les affaires de la maison ?

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir comment doivent être gérées les ressources naturelles du pays est une question qui, non seulement intéresse le peuple, mais constitue l’un des thèmes majeurs à travers lesquels s’affirme et prend sens l’implication populaire dans l’administration des affaires publiques. On ne conçoit pas que l’expérience démocratique se développe chez nous et prenne racine si, sur cette question de la gestion des ressources, les décisions continuent d’être prises dans le secret de sombres bureaux.
L’Etat a toujours de bonnes raisons qui, pense-t-il, l’autorisent à agir seul : les nécessités du développement et de la création de l’emploi. Et si les caisses sont mises à mal par la situation chaotique du pays, la tentation est d’autant plus grande d’opter pour cette démarche... Mais une telle attitude ne peut plus être acceptée aujourd’hui !
Est-il normal, par exemple, que l’on sache si peu de choses sur le projet d’exploitation du gaz de schiste sur notre sol ? Il n’est pas question d’emboîter le pas aux écologistes européens qui ont réussi à chasser de chez eux les compagnies spécialisées. Chacun sait très bien que l’écologie et ses revendications sont en grande partie un sport de riches, si on ose dire... Et qu’il ne s’agit pas pour nous, pays du Sud, d’ignorer le besoin cruel que nous avons en termes de revenus additionnels. Mais cela ne doit pas non plus nous faire ignorer les critiques que l’on adresse à cette option d’exploitation... Critiques qui sont essentiellement les suivantes : mobilisation de grandes quantités d’eau pour chasser le gaz piégé dans la roche, utilisation de produits chimiques divers et variés qui sont injectés avec l’eau dans le sous-sol, risque élevé de contamination des nappes phréatiques...
Au-delà de ces objections dont on mesurera l’importance pour un pays comme le nôtre, qui peine à assurer l’eau potable aux habitants de certaines régions, le problème est de principe. Voulons-nous une politique de gestion qui consacre la présence de grandes compagnies multinationales et qui consiste à continuer de puiser dans des ressources non renouvelables en accroissant le risque de pollution de notre sous-sol ou voulons-nous une autre politique: une politique qui permette de solliciter davantage les compétences de nos ingénieurs, qui s’ouvre à des expériences de partenariat et de transfert technologique, qui s’insère dans les actions de développement des régions, qui favorise tout un réseau de métiers dans le domaine de la sous-traitance et de l’entretien et, enfin, qui préserve les ressources fossiles tout en évitant la pollution ? Certes, le choix n’est pas toujours aussi simple sur le terrain. Et beaucoup s’empresseront de faire remarquer que la deuxième option est fort louable mais, malheureusement, bien difficile à réaliser... Qu’il faut donc être pragmatique, etc. A quoi il serait possible de répondre que les politiques ambitieuses ont cet avantage sur les autres, quand elles ont fait l’objet d’un consensus, qu’elles sont celles qui rassemblent les volontés et cristallisent les énergies humaines... Sommes-nous sûrs d’avoir épuisé l’éventail des offres qui se présentent sur le marché dans ce domaine ? Ainsi que les aides disponibles telles qu’elles sont prévues par les organisations internationales au titre de l’encouragement aux énergies propres ? Ainsi que les possibilités de coopération qui sont nombreuses ? Mesurons-nous, à l’inverse, l’impact négatif d’une approche, non pas seulement sur le plan environnemental, mais aussi sur le plan politique, quand le peuple est installé malgré lui dans le rôle du consommateur passif, dont ni le savoir-faire ni la participation ne sont sollicités ?
C’est en gérant nous-mêmes les ressources de la maison Tunisie que nous saurons le faire dans le souci du bien de ses habitants. L’Etat ne doit pas, au nom de ses urgences, se détourner d’un impératif si essentiel : il doit au contraire aider à ce que le peuple le prenne à son compte.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 05-09-2012


Marges spirituelles

Face aux «religions africaines»

 L’année 2001, qui reste connue pour être l’année au cours de laquelle a eu lieu l’attentat du World Trade Center, est aussi l’année qui avait été déclarée par l’ONU « année internationale du dialogue entre les civilisations »... Tragique ironie du sort. Le dialogue en question, qui est une nécessité de l’histoire, s’est poursuivi depuis, mais de façon plus discrète et plus prudente. Comme si, pour aller plus avant sur ce chemin, il fallait d’abord s’assurer que la thèse soutenue quelques années auparavant par un certain Huntington — le choc des civilisations — n’était pas la vraie clé qui expliquait l’ordre mondial.
A vrai dire, le dialogue avait déjà à cette époque quelques jalons à son actif. L’Eglise catholique, dirigée alors par le pape précédent, Jean Paul II, avait organisé dans la ville d’Assise un rassemblement de représentants des différentes religions du monde. La réunion, qui s’est tenue en octobre 1986, demeure aujourd’hui comme une sorte de point de référence dans la réflexion engagée par l’Eglise de Rome sur ses relations avec la communauté mondiale des religions.
Chose remarquable : parmi les invités à cette réunion figuraient des représentants, en petit nombre certes, des «religions africaines». Et cette simple présence, rapportée au monde entier par les journalistes et les chroniqueurs qui assistaient à l’événement, suffisait pour rappeler aux uns et aux autres qu’il existe une sagesse spirituelle proprement africaine, qui a sa place dans le patrimoine mondial des religions : c’est-à-dire dans cette vaste galerie où, à travers sa diversité, l’homme exprime son génie à recueillir le sacré et à y répondre dans sa vie quotidienne et au fil des saisons.
La réhabilitation des religions animistes en général, et des anciennes religions africaines en particulier, est surtout le fait de certains anthropologues hardis et aventureux qui ont accepté d’aller s’installer dans les villages et d’observer patiemment les habitants, tout comme l’auraient fait des entomologues passionnés... Beaucoup en repartaient avec la certitude d’avoir découvert une façon déroutante qu’ont les hommes de nouer des liens avec l’invisible. Et que ces religions, si étranges qu’elles puissent apparaître pour le regard de nos habitants des «mondes civilisés», ont bien des choses à nous apprendre et ne méritent pas, en tout cas, le regard méprisant qu’elles ont dû endurer.
Bien qu’éloignée dans le temps, cette image des représentants des «religions africaines» présents à la réunion d’Assise ne manque pas de garder une signification forte. Pour la puissance invitante, l’Eglise catholique, cela voulait dire qu’elle acceptait désormais de reconnaître ces religions comme ayant part à la vérité. Mais cela voulait dire aussi qu’elle reconnaissait, de façon peut-être implicite, que l’évangélisation des populations africaines dès le début du XIXe siècle comportait au moins une part de violence et d’injustice. La question est à vrai dire difficile car la religion chrétienne est naturellement portée à l’expansion. Elle se conçoit comme dépositaire d’une «bonne nouvelle» (evangelos) : bonne nouvelle qu’elle a en charge de partager... Pas avec les Chrétiens bien sûr, car ceux-là l’ont déjà reçue : avec les non-Chrétiens ! Comment revenir sur un passé d’évangélisation et y voir une injustice et une faute ? Le débat n’est sans doute pas près de s’achever au sein de l’Eglise, qui balance entre la satisfaction et le remords.
Ce débat n’est guère présent chez nous, mais il pourrait. Car l’islam a mené aussi en Afrique une action missionnaire de conversions qui n’était pas moins brutale à l’égard de cette multitude d’expériences religieuses dont chacun se rend compte aujourd’hui à quel point il est injuste de les réduire à des pratiques sauvages et impies. Il est vrai que la religion musulmane est une religion qui est née sous le signe du rejet du polythéisme régnant au VIIe siècle en Arabie : polythéisme assimilé par elle à l’ignorance (jâhiliyya)... La question est cependant de savoir ce qui constitue précisément la «jâhiliyya» dans ces religions anciennes : le fait qu’elles soient polythéistes ou le fait que leur polythéisme instaure l’ordre d’un monde morcelé d’où la présence et la puissance d’un Dieu universel qui le gouverne se trouve niées ? Il y a un polythéisme qui porte en lui, en filigrane, le message monothéiste et il y a un monothéisme qui ramène vers l’ordre du monde morcelé de la jâhiliyya... Le jour où l’on comprendra cela, on comprendra aussi que la question épineuse qui agite les consciences chrétiennes depuis la réunion d’Assise est une question qui nous concerne aussi.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 05-09-2012


Commentaire

Contre les impostures de l’histoire

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si l’intellectuel doit rester en retrait ou s’il doit au contraire se rendre plus présent, à l’heure où le débat se résume souvent soit à une foire d’empoigne soit à un défilé de beaux parleurs, est une question qui est à la fois difficile à trancher et chargée d’enjeux.
Difficile de passer, presque du jour au lendemain, d’une vie monotone sous l’aile protectrice d’une dictature à une vie où l’on se trouve dans l’œil du cyclone de l’histoire. Comment se lever d’un bond et assumer son rôle d’acteur du récit quand on a les membres encore ankylosés de tant d’années de silence imposé ? Quand on s’aperçoit en plus que des forces venues d’ailleurs sont déjà là, à l’œuvre, qui essaient de l’écrire pour nous, ce récit ? Que quelques paragraphes sont déjà rédigés. Qu’une main invisible cherche à nous glisser la feuille sous la plume pour nous faire croire que nous en sommes l’auteur.
C’est vrai, on ne peut empêcher un mouvement de recul. C’est affaire d’honnêteté, après tout. Mais quoi, faut-il être naïf ? Oui, qui peut aujourd’hui ignorer que le monde entier avait intérêt à ce que cette révolution ait lieu et que, au moment où elle se déclarerait, il serait là pour accompagner, faciliter, déblayer le chemin... mais aussi, parce qu’on ne fait rien pour rien ici-bas : orienter, canaliser vers un scénario souhaité. Que cherchait donc le monde à travers cette révolution ?... Ou, si on veut, certains acteurs du monde ? A placer leurs pions pour s’assurer le contrôle de la région et de ses ressources ? Peut-être. Avouons cependant que c’est une curieuse façon de s’y prendre que, pour dépecer un pays de ses richesses, de faire en sorte que son peuple soit libéré de l’ancienne dictature qui muselait sa parole, de lui donner la possibilité de choisir ses gouvernants par les urnes. Puis, une fois que ces derniers seraient au pouvoir, de permettre à tous de les critiquer et de leur demander des comptes comme nous le faisons au quotidien.
Avant d’en arriver à ces hypothèses qui, même si elles ne sont pas dénuées de tout fondement, sont plus faites pour entretenir une certaine paranoïa que pour attiser la vivacité de l’intelligence, il serait bon d’envisager certaines évidences. A savoir que le monde ne peut plus aujourd’hui se payer le luxe d’un Islam qui resterait marginalisé, maintenu à l’écart de la responsabilité politique, repoussé dans le maquis d’où il n’aurait plus qu’à alimenter une délinquance armée dont les capacités de nuire sont redoutées non pas seulement par quelques-uns, mais par tous... Y compris par nous-mêmes. Et doublement : premièrement, parce que nous ne sommes pas à l’abri de la nuisance en question et, deuxièmement, parce que c’est la religion de nos pères et nos mères qui risque d’être durablement réquisitionnée et transformée en instrument de terreur et de mort. Et qu’il s’agit-là d’une perte de contenu que nous ne devrions pas accepter, ni vis-à-vis de nous-mêmes, ni vis-à-vis des générations: celles qui nous précèdent comme celles qui nous suivent... Car ce n’est pas en continuant d’expulser l’Islam du processus de notre devenir historique, en le bêtifiant et en le folklorisant, qu’on parviendra à le soustraire à ses prédateurs : c’est au contraire en en faisant un partenaire dans la construction de la modernité qu’on y arrivera. Que certains compatriotes, vivant sur le territoire ou à l’étranger, soient prisonniers de leurs représentations et ne soient pas capables de concevoir cela : c’est compréhensible. Mais les dés sont jetés, le pari est engagé. Le fait qu’un parti qui se réclame de l’héritage musulman ait pris part à l’aventure démocratique et que, quels que soient les écarts qu’on peut lui imputer, il n’ait pas renié ses engagements fondamentaux, veut bien dire que la donne a changé.
Le rôle de l’intellectuel n’est pas de se dérober indéfiniment ! Passé le mouvement de recul, il doit reconsidérer la situation, fourbir ses armes et s’avancer sur la scène publique. Non pas pour combattre de telle sorte qu’il se mettrait contre le mouvement de l’histoire, ni pour s’installer peut-être dans le rôle facile de l’insatisfait chronique. Il doit devenir celui à travers qui le pays s’approprie son initiative et la pense, dans ce vaste changement qui survient et pour que ce changement demeure salutaire. Ce n’est pas seulement pour faire justice au courage et au sang de ceux qui sont tombés face à la répression du dictateur, pas uniquement pour répercuter l’écho de ceux qui ont crié «Plus jamais peur», c’est aussi et surtout pour ne pas laisser le champ libre à tous ceux qui cherchent à faire commerce de l’inquiétude des gens afin de s’ériger, par la séduction, en idoles des foules et en dictateurs des consciences... Pour ne pas laisser le champ libre à ceux qui, esprits bouffons et narcissiques ou sophistes assoiffés de domination, veulent confisquer l’histoire à leur profit.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 04-09-2012

Commentaire

Journalistes : une discorde inattendue

La question de savoir si les journalistes  devaient se mobiliser pour défendre Sami Fehri est en principe une question qui n’aurait même pas à être posée. Comment ne pas voir qu’il existe un lien entre l’émission satirique que l’intéressé programme sur sa chaîne de télévision et le mandat de dépôt qui a été émis contre lui et qui fait référence à une affaire dont les principaux accusés sont aujourd’hui en liberté ? Sans même que Sami Fehri ait besoin de donner des détails qui corroborent cette thèse, comme il l’a fait sur une station de radio, il faut être bien diminué de la vue pour ne pas faire le lien. D’autant que, l’instant d’avant, l’on a vu le gouvernement procéder à des nominations dans le secteur des médias publics : des nominations dont plus d’un a pu dire, en raison de leur nature, qu’elles correspondaient à une volonté de s’assurer un contrôle sur le secteur de l’information.
Du côté du gouvernement, on a invoqué l’indépendance de la justice... L’argument est court, avouons-le ! Insuffisant, en tout cas, pour ramener au calme des journalistes qui considèrent, pour leur part, que le cas mérite amplement une réponse forte. Et ce, pour les raisons qu’ils estiment les suivantes : premièrement, on est en présence d’une entreprise qui vise à faire taire une émission à caractère politique parce qu’elle déplaît ; deuxièmement, le recours à des procédures judiciaires détournées pour parvenir à ses fins constitue une atteinte à l’indépendance de la justice et une façon de manipuler cette dernière afin de la tourner contre la liberté d’expression – pratique de triste mémoire, par ailleurs ; troisièmement, la justice transitionnelle est une affaire bien trop importante dans le contexte de notre transition démocratique pour qu’elle soit mise au service de règlements de comptes particuliers à travers des actions très sélectives...
Comment se fait-il que, dans ce contexte, des réticences se soient manifestées au sein de la profession des journalistes ? Au point que l’on parle de scissions ! Qu’y a-t-il dans ce dossier-là qui puisse susciter la moindre réserve quant à l’obligation de s’engager ? On pourrait liquider cette question d’un revers de la main en expliquant que les réfractaires sont victimes de leurs parti pris politiques. Ou qu’ils tombent dans l’amalgame qui consiste à considérer que, dès lors que l’affaire met en cause une figure de l’ancien régime et de ses réseaux maffieux, toutes les atteintes sont permises... Or, justement, il s’agit de bien faire la part des choses : le passé de Sami Fehri peut être aussi noir que possible, il ne doit pas servir de prétexte à des agissements qui nous ramènent en arrière...
On pourrait donc liquider ! Le problème est que cette affaire prend une tournure médiatico-politique qui a des prolongements dont la gestion n’est pas si facile... Le bureau du Syndicat des journalistes, qui a adopté une position solidaire à l’égard de Sami Fehri, fait aujourd’hui face à la critique suivante, ou plutôt à l’insinuation selon laquelle il réserverait sa mobilisation aux symboles de l’ancien régime et de l’argent sale. Et que, sous couvert de défense de la liberté d’expression, il se serait mis en réalité au service des forces contre-révolutionnaires qui usent de tous leurs moyens pour ramener l’ordre inique du passé dans le pays... Or il ne suffit pas ici de penser que de telles insinuations sentent l’excès et la mauvaise foi à plusieurs kilomètres : cela n’ôte pas le risque que l’image de la profession en sorte salie dans l’opinion la plus large de nos concitoyens. Il ne s’agit pas d’être convaincu soi-même, en interne: il s’agit de convaincre le peuple. Donc de répondre de façon qui soit assez pertinente et surtout assez sonore. Ce qui suppose, pour cela, que l’on exploite le relais des partis politiques et de la société civile... Est-ce que cette affaire en particulier est précisément celle autour de laquelle il était possible de compter sur un large soutien ? Est-ce qu’il n’est pas clair que ni le profil de Sami Fehri ni même la nature de l’émission qu’il produisait ne sont des cartes idéales qui permettent aux alliés possibles de s’engager aux côtés des journalistes en ayant l’assurance, en tête qu’ils auront l’air de défendre à la face de tous la cause de la démocratie et des objectifs sacrés de la révolution ? Ce qu’on observe est que les prises de position sont rares, embarrassées et prudentes. Car Sami Fehri incarne moins l’information au service du peuple qu’un sens des affaires qui ne recule pas devant des procédés pour le moins douteux. Et son émission incarne moins le triomphe de la vérité politique par l’humour que le triomphe du divertissement et de l’audimat par la satire politique...
Les raisons de s’engager sur une affaire peuvent être très valables : elles ne dispensent pas de faire preuve de pondération et de sens de l’anticipation. Pour l’avoir oublié, on n’a pas seulement gaspillé de précieuses munitions au profit de la défense de la liberté d’expression, on a aussi suscité des mécontents au sein même de la profession.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 30-08-2012