Commentaire
Justice transitionnelle : le facteur psychologique
Par Raouf SEDDIK
La question de savoir si le processus de justice transitionnelle va enfin être mis en œuvre ou s’il va s’enliser, avant même que de naître, dans le combat idéologico-politique qui s’est emparé du pays, ne doit pas cacher cette autre question, à caractère plus fondamental. Il s’agit de savoir si une société peut envisager son avenir et le construire ensemble tant que le bourreau n’a pas eu à répondre de ses actes et tant que la victime n’a pas été reconnue dans son droit à la réparation.
Le débat qui a eu lieu chez nous, il y a quelques semaines, suite au projet de loi prévoyant des indemnités au profit des anciens prisonniers politiques, illustre, non pas ce que peut être une justice transitionnelle, mais ce qu’elle ne doit pas être.
Non pas du tout, comme se sont empressés de le proclamer ceux dont le grand souci est la bonne santé de notre économie, parce que l’état des finances du pays ne le permettrait pas. Il n’est pas dit que les exigences de la justice doivent passer après les considérations économiques, ou que l’on aurait à obtenir le feu vert des experts en finances publiques avant de la mettre en œuvre. Une telle justice transitionnelle, on n’en voudrait pas... Non pas tellement, non plus, parce que cette annonce aurait supposé une préparation médiatique et que, au lieu de cela, nous avons eu droit à l’écho timide d’un projet de loi qui, de plus, réduisait la réparation à une simple indemnisation financière... De sorte que les victimes ont eu droit, finalement, à une double injure : une première qui laisse entendre que leurs souffrances passées sont purement et simplement monnayables, convertibles en dinars sonnants et trébuchants, et une seconde, qui est celle de l’écho du déni qu’ils ont reçu en pleine figure, de la part de ceux qui font passer la sacralité des équilibres économiques avant la sacralité de la justice humaine.
Mais en fait, la raison pour laquelle cette expérience de justice transitionnelle représente l’exemple à ne pas suivre est tout simplement qu’elle passe à côté d’une condition essentielle, qui est en même temps celle qui en fait un moment de courage et un moment de libération : le face-à-face du bourreau et de la victime. Moment de vérité, moment qui n’a pas de prix. On peut penser que cet aspect relève d’une forme de théâtralisation et qu’elle n’est pas si nécessaire : elle est pourtant bien indispensable à toute réconciliation de la société avec elle-même. Il est vain de croire que nous pourrions obtenir cette paix civile des cœurs tant que nous nous imaginons que nous pouvons faire l’économie de cette confrontation.
Il faut en tout cas espérer que nous ne serons pas privés de ce moment et qu’il ne fera pas l’objet, comme cela a été le cas, d’une tentative de «liquidation», au double sens du terme. Mais si les choses devaient effectivement prendre ce cours souhaité, il faut savoir qu’il s’agit d’un moment qui suppose une préparation psychologique. Non pas seulement pour le bourreau, qui est tenté d’échapper à la justice et qui refuse d’avoir à faire face à ses actes, mais aussi pour la victime, qui s’est bien souvent enfermée dans une attitude de non-reconnaissance de ses propres droits et qui doit apprendre à les réclamer à nouveau... A s’insurger, pour ainsi dire, contre cette complicité cachée qu’elle a développée avec son oppresseur et qui l’enferme dans un état où la résignation se mêle à un ressentiment stérile.
Il y a, dans ce domaine, des stratégies d’évitement qu’il est plus ou moins facile d’identifier. Il est relativement aisé, en ce moment, de repérer les actions de diversion que les anciens bourreaux tentent de mettre en œuvre, en essayant de renforcer leur capital de sympathie auprès du grand public et en essayant également de discréditer de manière insidieuse toute démarche politique qui rend inéluctable la survenue du moment de vérité. Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de déceler les efforts de résistance des victimes qui, bien souvent, restent prisonnières de peurs obscures ou dont le désir de vengeance les aveugle et les fait se retourner contre ceux qui viennent les aider. De tels efforts, qui ne manquent pas de surprendre l’observateur ordinaire, les psychologues les connaissent bien. Or il ne s’agit pas de mettre en œuvre le processus de justice transitionnelle tant que victimes et bourreaux n’ont pas dépassé cette phase réfractaire, cette phase de refus... tant qu’ils ne se sont pas rendus prêts pour assumer leur rôle dans le jeu dramatique par lequel le pays ambitionne de se donner à lui-même un avenir nouveau, un avenir où la justice brille, pour tous, de son plein éclat.
La question de savoir si le processus de justice transitionnelle va enfin être mis en œuvre ou s’il va s’enliser, avant même que de naître, dans le combat idéologico-politique qui s’est emparé du pays, ne doit pas cacher cette autre question, à caractère plus fondamental. Il s’agit de savoir si une société peut envisager son avenir et le construire ensemble tant que le bourreau n’a pas eu à répondre de ses actes et tant que la victime n’a pas été reconnue dans son droit à la réparation.
Le débat qui a eu lieu chez nous, il y a quelques semaines, suite au projet de loi prévoyant des indemnités au profit des anciens prisonniers politiques, illustre, non pas ce que peut être une justice transitionnelle, mais ce qu’elle ne doit pas être.
Non pas du tout, comme se sont empressés de le proclamer ceux dont le grand souci est la bonne santé de notre économie, parce que l’état des finances du pays ne le permettrait pas. Il n’est pas dit que les exigences de la justice doivent passer après les considérations économiques, ou que l’on aurait à obtenir le feu vert des experts en finances publiques avant de la mettre en œuvre. Une telle justice transitionnelle, on n’en voudrait pas... Non pas tellement, non plus, parce que cette annonce aurait supposé une préparation médiatique et que, au lieu de cela, nous avons eu droit à l’écho timide d’un projet de loi qui, de plus, réduisait la réparation à une simple indemnisation financière... De sorte que les victimes ont eu droit, finalement, à une double injure : une première qui laisse entendre que leurs souffrances passées sont purement et simplement monnayables, convertibles en dinars sonnants et trébuchants, et une seconde, qui est celle de l’écho du déni qu’ils ont reçu en pleine figure, de la part de ceux qui font passer la sacralité des équilibres économiques avant la sacralité de la justice humaine.
Mais en fait, la raison pour laquelle cette expérience de justice transitionnelle représente l’exemple à ne pas suivre est tout simplement qu’elle passe à côté d’une condition essentielle, qui est en même temps celle qui en fait un moment de courage et un moment de libération : le face-à-face du bourreau et de la victime. Moment de vérité, moment qui n’a pas de prix. On peut penser que cet aspect relève d’une forme de théâtralisation et qu’elle n’est pas si nécessaire : elle est pourtant bien indispensable à toute réconciliation de la société avec elle-même. Il est vain de croire que nous pourrions obtenir cette paix civile des cœurs tant que nous nous imaginons que nous pouvons faire l’économie de cette confrontation.
Il faut en tout cas espérer que nous ne serons pas privés de ce moment et qu’il ne fera pas l’objet, comme cela a été le cas, d’une tentative de «liquidation», au double sens du terme. Mais si les choses devaient effectivement prendre ce cours souhaité, il faut savoir qu’il s’agit d’un moment qui suppose une préparation psychologique. Non pas seulement pour le bourreau, qui est tenté d’échapper à la justice et qui refuse d’avoir à faire face à ses actes, mais aussi pour la victime, qui s’est bien souvent enfermée dans une attitude de non-reconnaissance de ses propres droits et qui doit apprendre à les réclamer à nouveau... A s’insurger, pour ainsi dire, contre cette complicité cachée qu’elle a développée avec son oppresseur et qui l’enferme dans un état où la résignation se mêle à un ressentiment stérile.
Il y a, dans ce domaine, des stratégies d’évitement qu’il est plus ou moins facile d’identifier. Il est relativement aisé, en ce moment, de repérer les actions de diversion que les anciens bourreaux tentent de mettre en œuvre, en essayant de renforcer leur capital de sympathie auprès du grand public et en essayant également de discréditer de manière insidieuse toute démarche politique qui rend inéluctable la survenue du moment de vérité. Il est beaucoup plus difficile, en revanche, de déceler les efforts de résistance des victimes qui, bien souvent, restent prisonnières de peurs obscures ou dont le désir de vengeance les aveugle et les fait se retourner contre ceux qui viennent les aider. De tels efforts, qui ne manquent pas de surprendre l’observateur ordinaire, les psychologues les connaissent bien. Or il ne s’agit pas de mettre en œuvre le processus de justice transitionnelle tant que victimes et bourreaux n’ont pas dépassé cette phase réfractaire, cette phase de refus... tant qu’ils ne se sont pas rendus prêts pour assumer leur rôle dans le jeu dramatique par lequel le pays ambitionne de se donner à lui-même un avenir nouveau, un avenir où la justice brille, pour tous, de son plein éclat.