mardi 11 septembre 2012


Commentaire

Journalistes : une discorde inattendue

La question de savoir si les journalistes  devaient se mobiliser pour défendre Sami Fehri est en principe une question qui n’aurait même pas à être posée. Comment ne pas voir qu’il existe un lien entre l’émission satirique que l’intéressé programme sur sa chaîne de télévision et le mandat de dépôt qui a été émis contre lui et qui fait référence à une affaire dont les principaux accusés sont aujourd’hui en liberté ? Sans même que Sami Fehri ait besoin de donner des détails qui corroborent cette thèse, comme il l’a fait sur une station de radio, il faut être bien diminué de la vue pour ne pas faire le lien. D’autant que, l’instant d’avant, l’on a vu le gouvernement procéder à des nominations dans le secteur des médias publics : des nominations dont plus d’un a pu dire, en raison de leur nature, qu’elles correspondaient à une volonté de s’assurer un contrôle sur le secteur de l’information.
Du côté du gouvernement, on a invoqué l’indépendance de la justice... L’argument est court, avouons-le ! Insuffisant, en tout cas, pour ramener au calme des journalistes qui considèrent, pour leur part, que le cas mérite amplement une réponse forte. Et ce, pour les raisons qu’ils estiment les suivantes : premièrement, on est en présence d’une entreprise qui vise à faire taire une émission à caractère politique parce qu’elle déplaît ; deuxièmement, le recours à des procédures judiciaires détournées pour parvenir à ses fins constitue une atteinte à l’indépendance de la justice et une façon de manipuler cette dernière afin de la tourner contre la liberté d’expression – pratique de triste mémoire, par ailleurs ; troisièmement, la justice transitionnelle est une affaire bien trop importante dans le contexte de notre transition démocratique pour qu’elle soit mise au service de règlements de comptes particuliers à travers des actions très sélectives...
Comment se fait-il que, dans ce contexte, des réticences se soient manifestées au sein de la profession des journalistes ? Au point que l’on parle de scissions ! Qu’y a-t-il dans ce dossier-là qui puisse susciter la moindre réserve quant à l’obligation de s’engager ? On pourrait liquider cette question d’un revers de la main en expliquant que les réfractaires sont victimes de leurs parti pris politiques. Ou qu’ils tombent dans l’amalgame qui consiste à considérer que, dès lors que l’affaire met en cause une figure de l’ancien régime et de ses réseaux maffieux, toutes les atteintes sont permises... Or, justement, il s’agit de bien faire la part des choses : le passé de Sami Fehri peut être aussi noir que possible, il ne doit pas servir de prétexte à des agissements qui nous ramènent en arrière...
On pourrait donc liquider ! Le problème est que cette affaire prend une tournure médiatico-politique qui a des prolongements dont la gestion n’est pas si facile... Le bureau du Syndicat des journalistes, qui a adopté une position solidaire à l’égard de Sami Fehri, fait aujourd’hui face à la critique suivante, ou plutôt à l’insinuation selon laquelle il réserverait sa mobilisation aux symboles de l’ancien régime et de l’argent sale. Et que, sous couvert de défense de la liberté d’expression, il se serait mis en réalité au service des forces contre-révolutionnaires qui usent de tous leurs moyens pour ramener l’ordre inique du passé dans le pays... Or il ne suffit pas ici de penser que de telles insinuations sentent l’excès et la mauvaise foi à plusieurs kilomètres : cela n’ôte pas le risque que l’image de la profession en sorte salie dans l’opinion la plus large de nos concitoyens. Il ne s’agit pas d’être convaincu soi-même, en interne: il s’agit de convaincre le peuple. Donc de répondre de façon qui soit assez pertinente et surtout assez sonore. Ce qui suppose, pour cela, que l’on exploite le relais des partis politiques et de la société civile... Est-ce que cette affaire en particulier est précisément celle autour de laquelle il était possible de compter sur un large soutien ? Est-ce qu’il n’est pas clair que ni le profil de Sami Fehri ni même la nature de l’émission qu’il produisait ne sont des cartes idéales qui permettent aux alliés possibles de s’engager aux côtés des journalistes en ayant l’assurance, en tête qu’ils auront l’air de défendre à la face de tous la cause de la démocratie et des objectifs sacrés de la révolution ? Ce qu’on observe est que les prises de position sont rares, embarrassées et prudentes. Car Sami Fehri incarne moins l’information au service du peuple qu’un sens des affaires qui ne recule pas devant des procédés pour le moins douteux. Et son émission incarne moins le triomphe de la vérité politique par l’humour que le triomphe du divertissement et de l’audimat par la satire politique...
Les raisons de s’engager sur une affaire peuvent être très valables : elles ne dispensent pas de faire preuve de pondération et de sens de l’anticipation. Pour l’avoir oublié, on n’a pas seulement gaspillé de précieuses munitions au profit de la défense de la liberté d’expression, on a aussi suscité des mécontents au sein même de la profession.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 30-08-2012







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