vendredi 19 août 2011

Figures et concepts / Judas, ou la double trahison


Faut-il le souligner : les évangiles ne représentent pas un texte révélé! Il y a bien révélation dans la religion chrétienne, mais elle n’est pas contenue dans les textes qui, comme chacun sait peut-être, ont été rédigés par des hommes —les «évangélistes»— qui apportent chacun son témoignage : témoignage inspiré, chargé de la vérité révélée, mais témoignage humain!
Le personnage de Judas, qui incarne la trahison dans toutes les cultures qui ont baigné dans le christianisme, figure dans un des quatre évangiles reconnus par l’Eglise, ou «canoniques» : l’évangile de saint Matthieu. Mais on le trouve dans un autre texte, qui n’est pas appelé évangile mais qui a cependant une grande importance dans l’ensemble des textes formant le Nouveau Testament : les Actes des Apôtres. Or, le récit relatif à Judas diffère d’un texte à l’autre. Il ne s’agit pas ici de crier à la contradiction, selon une tradition apologétique quelque peu superficielle qui veut voir dans ce genre d’écarts la preuve d’une autre trahison, celle des textes sacrés. Les différences, en réalité, peuvent aussi avoir parfois un sens positif : elles annoncent que nous sommes en présence d’une allégorie… Où le sens recherché détermine librement la nature du récit, ou du moins ses détails, à l’opposé de toute démarche historienne qui vise à restituer l’exactitude de faits. La différence entre les deux textes porte sur la mort de Judas qui, dans un cas, se pend dans la solitude de son désespoir et, dans l’autre, tombe dans le champ qu’il vient d’acquérir pour le prix de sa trahison, se rompt par le milieu du corps et laisse ses entrailles se répandre au dehors…
Mais qui est Judas, ce personnage dont le nom fait résonner en lui celui du peuple dont est issu le Messie? Il est l’un des douze apôtres. Porteur à ce titre de la parole divine révélée à Jésus, il est appelé à la répandre dans le monde, de la même manière que les douze tribus issues de Jacob, ou Yaacoub, avaient à porter l’Alliance abrahamique à la face du monde, afin de la faire connaître au monde. Cette parole divine, dans le langage chrétien, n’est pas tant affaire d’énonciation que d’incarnation : elle advient et résonne quand les corps ne font plus qu’un. D’où l’importance de l’image du repas pris ensemble dans les évangiles : ce partage de nourriture est toujours acte d’unité sacrée, ou pacte d’unité sacrée, selon une tradition ancienne que l’on retrouve d’ailleurs chez différents peuples.
Judas a partagé la parole divine comme on partage un repas : elle est désormais dans son corps, dans ses… entrailles ! Et cependant, il va trahir : il va livrer à la mort celui dont il a reçu cette parole vivifiante qui unit les corps et les entrailles en un seul, disons, « baiser sacré ». Et c’est justement par un autre baiser —le «baiser de Judas»— qu’il désigne Jésus à ses bourreaux‑: «Celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui ; arrêtez-le.»
Pourquoi fait-il cela? L’évangéliste nous indique qu’il était parmi les apôtres celui qui était chargé du trésor : il est celui qui reçoit le don sur un mode qui n’est pas le partage mais la thésaurisation. Avec le risque que cette thésaurisation, qui peut être temporaire, en attendant des dépenses qui surviennent au profit de la communauté, se transforme en une volonté de garder pour soi.
Il est difficile bien sûr de ne pas faire le rapprochement avec le peuple juif qui, gardien de l’Alliance, est tenté de se la réserver et d’en exclure les autres peuples. Notons à ce propos que c’est pour les mêmes raisons que les Juifs sont pris à partie avec véhémence dans des sourates du Coran comme la sourate d’el baqara (La Génisse) : non pas parce qu’ils sont Juifs, ni pour leur dénier le privilège de la priorité, mais parce qu’ils veulent garder pour eux ce qui est voué au partage. Et, à vrai dire, ce qui est visé, c’est bien plus une attitude qu’un peuple. Plus encore : si cette attitude de thésaurisation du message et de la promesse se retrouve finalement présente aussi en islam à travers une codification outrancière de la vie, on est paradoxalement dans cette situation de confiscation implicite du message où des fidèles s’exposent à la colère d’une religion qu’ils prétendent défendre avec colère. Eux aussi, comme Judas, sont alors dans la trahison: ils ne lisent pas la parole divine selon la vérité de ce qu’elle dit ! Ils sont dans le «tahrif» malgré l’inaltération du texte comme énoncé! Ils ont goûté à la vérité, en ont été pénétrés, mais veulent la faire fructifier pour leur propre compte ou pour leur «tribu» en vertu d’une préférence de soi. Or, faire cela c’est trahir cette vérité et s’exclure de la fête de la vie : le désespoir est leur horizon et leurs entrailles sont à l’air libre, vidées de toute vérité!
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 19-08-2011

jeudi 18 août 2011

Editorial / Le temps de la correction


Il est indéniable que le gouvernement transitoire subit l’une des crises de confiance les plus aigues qu’il ait eu à connaitre depuis son arrivée. Au marasme économique dans de nombreux secteurs et à l’aggravation des chiffres du chômage, en particulier dans les régions intérieures d’où est partie la révolution, sont venus s’ajouter des événements malvenus sur le plan judiciaire qui ont augmenté le malaise… Les marches de protestation qui ont eu lieu dans la capitale et même ailleurs pour réclamer en particulier un assainissement de l’appareil judiciaire et une justice plus rigoureuse dans le traitement des dossiers liés à la corruption des symboles de l’ancien régime, ces marches se sont terminées, comme chacun sait, par des heurts avec la police : ce qui, naturellement, n’a en rien atténué la défiance de toute une frange de la population à l’égard du gouvernement, bien au contraire. Tout cela alors que nous approchons doucement de la date du 23 octobre.
Le Premier ministre, qui s’est fait plutôt discret dans cette tourmente, devrait sortir demain de son silence. Il tentera de recoller les morceaux dans un exercice où il a su montrer dans le passé tout son savoir-faire oratoire, mais où il souffre désormais d’un handicap, d’une certaine érosion de crédibilité. Un obstacle majeur qu’il va devoir surmonter. Il est clair que les discours ne suffisent plus à ce stade. Certains signaux suggèrent qu’il en est tout à fait conscient, si l’on en juge en tout cas par certaines mesures prises, dont la dernière en date est le mandat international émis contre Saïda Agrebi qui, rappelons-le, a pu quitter le territoire malgré de lourdes accusations de corruption. Toute la question sera de savoir apporter les gestes qui apaisent la grogne de la rue sans avoir l’air de céder à ses desiderata.
Hier, il a eu la bonne idée de recevoir les représentants de trois des principales organisations qui étaient à l’initiative des dernières manifestations, à savoir l’Union générale des travailleurs tunisiens, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et le Conseil de l'ordre des avocats. Ces trois organisations, notons-le, avaient lancé la veille un appel commun dans lequel elles soulignaient la nécessité de revenir au calme. Leur rencontre avec le Premier ministre semble avoir porté ses fruits et rappelé l’engagement du gouvernement dans ce qui est sa principale mission : faire réussir la période de transition, arriver dans de bonnes conditions à la date du 23 octobre.
Il est bon, c’est vrai, que les uns et les autres se souviennent des enjeux. Mais il appartient justement au gouvernement de préserver les conditions qui permettent aux citoyens de ne pas les perdre de vue, ces enjeux, par des incidents malencontreux, qu’il s’agisse d’incidents d’ordre judiciaire ou d’ordre policiers, et que l’on ne puisse pas trop aisément s’imaginer que l’actuelle équipe au pouvoir n’est pas ou n’est plus au service de la révolution et de ses idéaux. Cela appelle assurément une correction sérieuse qu’il faut savoir entreprendre avec résolution.
Ajouté le 17-08-2011

lundi 15 août 2011

Editorial / Forces de sécurité et enjeux syndicaux


SI l’ancien régime se caractérisait essentiellement par son système policier, grâce auquel il gouvernait en muselant les libertés, il est tout à fait normal que sa chute entraîne avec lui toute une révolution de l’ensemble des structures propres aux forces de sécurité. Cette révolution est en réalité un long processus auquel nous assistons et qui explique assurément le fait que la situation sécuritaire dans le pays demeure aujourd’hui encore relativement aléatoire.
Parmi les mesures qui ont déjà été prises figure par exemple la suppression des services liés à la police politique. On sait aussi que beaucoup de responsables qui étaient en poste avant la révolution ont été assez rapidement remplacés. Par ailleurs, des stages sont mis en place en vue de permettre aux agents de s’initier à de nouvelles approches qui intègrent de façon plus sérieuse certaines normes de respect des personnes.
D’autres changements sont survenus qui exprimaient plus spécialement une volonté de la profession elle-même. Il s’agit surtout ici, chose qui aurait été proprement inconcevable sous l’ancien régime, de la création de syndicats chargés de défendre les intérêts de tel ou tel corps des forces de sécurité. Il en existe d’ailleurs plus d’un à l’heure actuelle, tant et si bien que, le 6 août dernier, une réunion de ces différents syndicats a eu lieu à Nabeul au terme de laquelle il a été décidé de créer une union des syndicats élus des forces de sécurité. Ce qui, du reste, est désormais chose faite depuis vendredi dernier : cette union existe et devrait conférer une plus grande structuration à ces syndicats qui ont vu le jour dans un certain désordre.
Bien sûr, grâce à cette protection syndicale, on peut s’attendre à ce que des revendications s’expriment et s’ajoutent à celles qui existent déjà. On peut espérer cependant que l’union qui vient d’être créée saura donner à ces revendications l’attribut de la raison et de la modération. Mais ce qu’il faut ajouter à ce propos, c’est que des forces de sécurité qui se sentent protégées dans leurs droits seront d’autant plus disposées, on peut du moins le penser, à prendre en considération le droit des concitoyens et à mener leur mission de maintien de l’ordre et de la paix civile dans le respect des personnes et de leur dignité. Etant entendu que d’autres transformations sont encore à venir qui sont de nature à achever le processus dans le sens d’une société à l’intérieur de laquelle les forces de sécurité sont réellement perçues comme étant au service du citoyen.
Ajouté le : 15-08-2011