mercredi 25 janvier 2012

Editorial

Hypothèses autour d’un verset

AU-DELA de l’émotion qu’ont suscitée les propos du député Sadok Chourou, et à propos desquels l’unanimité est faite qu’il s’agit, dans le meilleur des cas, d’une bourde monumentale et, dans le pire, d’un appel à la violence hautement condamnable, la question demeure : comment de tels propos ont-ils pu s’inviter dans l’enceinte de l’Assemblée constituante ? Certes, le député nahdhaoui invoquait un verset du Coran. Ses propos, dans leur littéralité, bénéficiaient de l’immunité qui appartient au texte sacré.  Dans leur littéralité, mais pas dans leur esprit. Et, à ce titre, le propos n’échappe pas à l’appréciation critique. Autrement dit, l’immunité du propos s’applique au verset lui-même, pas à l’usage qu’on veut en faire : usage qui, lui, renvoie à l’homme Chourou.
On se souvient pourtant que, il n’y a pas si longtemps, la position qui se faisait entendre ici ou là au sein de la majorité au pouvoir, c’était que l’on ne pouvait pas en vouloir à des gens d’exercer un droit — celui de revendiquer leur part de dignité — dont ils avaient été privés pendant si longtemps. La compréhension semblait donc de rigueur, même si des allusions à la nécessité du respect de la loi commençaient à se faire entendre. Qu’est-ce qui a fait que, tout d’un coup, l’on assiste dans les rangs du parti majoritaire à un discours qui, même sous la forme d’un dérapage rhétorique, désigne les grévistes, à la fois à la colère de Dieu et à une justice humaine qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne fait pas dans la nuance? Peut-on dire que des propos comme ceux qu’on a entendus trahissent une situation d’embarras et que le fait de se tourner vers les paroles divines correspond, en quelque sorte, à un aveu d’impuissance ? L’hypothèse est en tout cas très sérieuse. Mais il en existe une autre, plus audacieuse, et qu’on ne saurait écarter. Elle consiste à dire que l’on assiste là à une tentative de mobiliser l’aile dure du mouvement islamiste et de proposer une nouvelle cible à son activisme. Ce qui suppose précisément de parler son langage. On ne doit pas oublier que la façon dont cette aile dure concentre ses attaques contre les défenseurs des libertés met le parti d’Ennahdha dans une position de plus en plus délicate... S’il était possible de détourner le cours de la mobilisation et des invectives en la déplaçant du champ des libertés à celui des grèves, Ennahdha gagnerait sur deux plans : elle aurait un répit face à ceux qui, à gauche, l’accusent de passivité contre les ennemis des libertés et, d’un autre côté, elle se donnerait un allié précieux face aux sit-inneurs qui mettent en échec sa politique de relance économique... Si cette hypothèse avait toutefois quelque crédit, il resterait à faire remarquer que le «bon usage» de ses ailes dures ne dispense pas du travail de leur pacification. Or on n’en est pas là !

mardi 24 janvier 2012

Affaire Nessma TV

Quand l’accusé change de visage

Quand l’accusé change de visage
 Le procès de la chaîne Nessma dans l’affaire de la diffusion du film Persepolis a donc été reporté hier au 19 avril prochain. La vive tension politique qui perdure autour du procès n’est sans doute pas étrangère à cette décision. Tout se passe comme si la justice elle-même cherchait à gagner du temps. Et tout se passe aussi comme si le gouvernement dans son ensemble n’était pas fâché que les choses prennent cette tournure : on n’est pas pressé de mettre un terme à l’affaire et de clore le dossier. Cela suppose un acte qui tranche, et l’on juge sans doute que l’heure n’est pas encore venue de trancher, que les conditions ne s’y prêtent pas : l’ambiance demeure trop électrique... Bref, la stratégie de la temporisation est à l’œuvre. Elle est à l’œuvre en cette affaire comme en d’autres du même genre, d’ailleurs, chaque fois que le thème du choix de société et de la place de la religion se trouvent directement impliqués...
Mais, hier, il semble bien que l’accusation se soit déplacée. Doublement même. Elle s’est déplacée du plan judiciaire au plan politique et elle s’est déplacée aussi en ce sens que l’accusé n’est plus tant la chaîne de télévision mentionnée ci-dessus que cette politique de temporisation qui prend la forme d’une non-politique. Car la temporisation a elle-même ses règles, par quoi elle se distingue de toute forme de passivité.
Pourquoi parlons-nous de passivité ? Parce que ce qui s’est passé hier devant le Palais de Justice de Tunis, lorsque des individus qui se présentaient comme les champions des intérêts de l’Islam se sont livrés à des actes de violence caractérisés sans rencontrer d’obstacle dans leurs agissements, cela ne relève pas de la temporisation, cela relève d’une façon de livrer la rue à un groupe de personnes et de lui permettre d’exercer sa domination par la violence verbale et physique sur d’autres personnes. Ceux qui se sont fait insulter, qui ont reçu les crachats au visage, qui ont reçu des coups dont ils portent les stigmates visibles sur le corps, ceux dont on peut même penser que, sans le secours salutaire de quelques bonnes âmes providentielles, auraient fait l’objet d’un lynchage en bonne et due forme, ces personnes-là, cela pouvait être n’importe qui d’entre nous. Il n’est pas nécessaire de penser que nous partageons leurs idées pour considérer que ce qui leur est arrivé nous touche au premier degré... Ce qui s’est passé hier, c’est que des citoyens tunisiens se sont trouvés livrés à une violence qui se fait de plus en plus téméraire, et que l’Etat n’était pas là pour leur servir de rempart... Les témoignages recueillis auprès des victimes sont sans appel : les agresseurs se comportaient en maîtres de la rue. Ils se sont acharnés sur une personne déjà à terre dans un cas et, dans l’autre, ont poursuivi un confrère et son compagnon sur des dizaines de mètres sans que les agressions ne cessent de pleuvoir et ne cessant finalement que lorsque les deux victimes ont pu trouver refuge à l’intérieur d’un poste de police situé heureusement non loin du tribunal. La description des faits par les intéressés est éloquente : «J’étais de l’autre côté de la rue lorsque l’un des salafistes m’a pointé du doigt en me désignant par mon nom, rapporte Abdelhalim Messaoudi. Puis ce sont 70 personnes qui se sont dirigées vers moi, poursuit le journaliste qui parle de coups de pied reçus et qui se poursuivaient alors qu’il était au sol...» Zyed Krichen, un autre confrère, rapporte pour sa part qu’il a été accueilli à son arrivée au tribunal par des invectives : «traître», «mécréant»... Mais à la sortie, «j’ai subi les crachats et les coups de pied sur toute la distance entre le tribunal et le poste de police...» Marchant à ses côtés, l’universitaire Hamadi Redissi, une autre victime, raconte quant à lui : «J’ai reçu un coup de tête au moment où je me suis retourné parce que Zyed venait de recevoir un coup de poing à la tête... Je souffre actuellement d’un traumatisme crânien».
Autant on peut comprendre le souci d’attendre que des conditions plus favorables se présentent afin de laisser la justice prendre position sur une affaire éminemment politique et qui risque de creuser une certaine fracture existant au sein de la société tunisienne, autant le fait de laisser certaines personnes prendre possession de la rue, faire la loi et exercer leur violence sur d’autres concitoyens, cela non seulement n’a rien à voir avec la temporisation, mais contribue en réalité à envenimer la situation et à empêcher que le temps joue son rôle d’apaisement.
L’absence de la force policière en un lieu où il était clair que le risque de dérapage était fort et où, de plus, l’un des deux camps qui était en présence avait eu largement l’occasion de faire connaître ses dispositions à la violence, cela se comprend difficilement. Si cette absence correspond à un choix délibéré des autorités, nous disons que c’est indéfendable, car cela revient à donner à certains citoyens le droit de s’approprier la rue au détriment d’autres citoyens par l’usage de la force. Et dans la mesure où ces citoyens qui se trouvent ainsi chassés sont ceux-là mêmes qui défendent les libertés, on aura de la sorte nourri les méfiances et les inquiétudes. Ce dont le pays se passerait bien, à l’heure où l’on cherche à reconstituer l’unité nationale autour des grands objectifs socioéconomiques... Mais si cette absence policière correspond à une simple omission, cela est à peine moins grave, car alors on est en droit de s’interroger sur la capacité de l’Etat à prévoir et à prévenir, à faire la différence entre temporiser et démissionner et, enfin, à se montrer capable d’assumer ses responsabilités face à ceux qui piétinent l’exigence de paix publique : paix sans laquelle rien n’est possible dans une société politique.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 24-01-2012

lundi 23 janvier 2012

Editorial

Art et religion : le retour du débat

La diffusion il y a quelques mois d’un film représentant  Dieu avait provoqué, on s’en souvient, un émoi parmi toute une frange de la population, qui n’avait pas hésité à descendre dans la rue. Des débordements étaient à craindre, d’autres avaient eu lieu effectivement... Face à un discours qui invoquait la liberté de la création dans le domaine de l’art en général et du septième art en particulier, l’autre camp faisait valoir l’atteinte au sacré de toute une société dont l’attachement à la religion musulmane et ses normes n’est pas une vue de l’esprit. Dans cet échange qui avait toutes les caractéristiques du dialogue de sourds, et où il était clair que l’entente ne pouvait advenir, la solution de la justice pouvait apparaître comme un pis-aller, une manière de déplacer le conflit du champ de la rue à celui des tribunaux. C’était aussi une façon de déjouer la surenchère ! Le revers de la médaille, c’est que pour la première fois dans notre pays, des personnes prenaient l’initiative de porter plainte contre un média audiovisuel parce qu’il avait diffusé une œuvre cinématographique. Ce qui pouvait faire dire à quelques-uns que la société civile se chargeait maintenant de donner une carrière nouvelle à la censure, autrefois monopole de l’Etat. Mauvais précédent ! En outre, déplacer le problème sur le terrain de la justice n’est pas s’en débarrasser, loin s’en faut. Et l’on voit bien de quelle façon cette journée d’aujourd’hui, qui correspond à l’énoncé du verdict, a été précédée d’une certaine remobilisation des deux camps adverses... Toute la pression s’exerce sur le juge qui, selon la décision qu’il prendra, pourra rallumer les feux du mécontentement dans un camp ou dans l’autre. Or on est en droit d’être inquiet car quel est le texte de loi qui est capable de dire avec assez d’autorité que, ici, l’audace constitutive de la création artistique s’est muée en un acte d’atteinte au sacré ou, à l’inverse, que derrière un discours en apparence blasphématoire s’expriment en réalité tout le génie et toute l’inventivité d’une œuvre ? Et si la loi se trouve nécessairement sur un terrain foncièrement mouvant quand il s’agit pour elle de se prononcer sur des affaires de ce type, ne sommes-nous pas exposés au risque de l’arbitraire ?
Il faut en tout cas que ce risque soit nommé pour qu’il soit correctement assumé. La décision de justice qui va être prononcée à l’issue de cette affaire va certainement faire jurisprudence. Et il importe pour tout le monde que cette jurisprudence aille dans le sens d’un effort fait par les uns et les autres : celui des amis de l’art afin de ménager à l’avenir les sensibilités religieuses, et celui des amis de la religion afin de respecter la logique propre de la création artistique, qui évolue dans une certaine forme de transgression des normes... A nous tous de faire que ce fragile équilibre ne soit pas celui de l’affrontement, mais celui de la bonne intelligence de citoyens qui ont compris que cohabiter dans la diversité est un travail difficile, qui ne va pas sans concessions.