lundi 23 janvier 2012

Editorial

Art et religion : le retour du débat

La diffusion il y a quelques mois d’un film représentant  Dieu avait provoqué, on s’en souvient, un émoi parmi toute une frange de la population, qui n’avait pas hésité à descendre dans la rue. Des débordements étaient à craindre, d’autres avaient eu lieu effectivement... Face à un discours qui invoquait la liberté de la création dans le domaine de l’art en général et du septième art en particulier, l’autre camp faisait valoir l’atteinte au sacré de toute une société dont l’attachement à la religion musulmane et ses normes n’est pas une vue de l’esprit. Dans cet échange qui avait toutes les caractéristiques du dialogue de sourds, et où il était clair que l’entente ne pouvait advenir, la solution de la justice pouvait apparaître comme un pis-aller, une manière de déplacer le conflit du champ de la rue à celui des tribunaux. C’était aussi une façon de déjouer la surenchère ! Le revers de la médaille, c’est que pour la première fois dans notre pays, des personnes prenaient l’initiative de porter plainte contre un média audiovisuel parce qu’il avait diffusé une œuvre cinématographique. Ce qui pouvait faire dire à quelques-uns que la société civile se chargeait maintenant de donner une carrière nouvelle à la censure, autrefois monopole de l’Etat. Mauvais précédent ! En outre, déplacer le problème sur le terrain de la justice n’est pas s’en débarrasser, loin s’en faut. Et l’on voit bien de quelle façon cette journée d’aujourd’hui, qui correspond à l’énoncé du verdict, a été précédée d’une certaine remobilisation des deux camps adverses... Toute la pression s’exerce sur le juge qui, selon la décision qu’il prendra, pourra rallumer les feux du mécontentement dans un camp ou dans l’autre. Or on est en droit d’être inquiet car quel est le texte de loi qui est capable de dire avec assez d’autorité que, ici, l’audace constitutive de la création artistique s’est muée en un acte d’atteinte au sacré ou, à l’inverse, que derrière un discours en apparence blasphématoire s’expriment en réalité tout le génie et toute l’inventivité d’une œuvre ? Et si la loi se trouve nécessairement sur un terrain foncièrement mouvant quand il s’agit pour elle de se prononcer sur des affaires de ce type, ne sommes-nous pas exposés au risque de l’arbitraire ?
Il faut en tout cas que ce risque soit nommé pour qu’il soit correctement assumé. La décision de justice qui va être prononcée à l’issue de cette affaire va certainement faire jurisprudence. Et il importe pour tout le monde que cette jurisprudence aille dans le sens d’un effort fait par les uns et les autres : celui des amis de l’art afin de ménager à l’avenir les sensibilités religieuses, et celui des amis de la religion afin de respecter la logique propre de la création artistique, qui évolue dans une certaine forme de transgression des normes... A nous tous de faire que ce fragile équilibre ne soit pas celui de l’affrontement, mais celui de la bonne intelligence de citoyens qui ont compris que cohabiter dans la diversité est un travail difficile, qui ne va pas sans concessions.

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