C’EST à une série de dérapages que nous assistons, presque impuissants, en ce moment, et qui jettent le pays dans une situation critique tout à fait imprévue. Les derniers de ces dérapages sont policiers : scènes de violence excessive et pour ainsi dire gratuite, qui ne font qu’attiser la colère de la rue, quel que soit le degré de son bien-fondé au départ. Ce manque de retenue est de triste mémoire : nous ne saurions le passer sous silence, ni manquer l’occasion d’exprimer à son sujet notre indignation.
Mais que ces scènes ne nous cachent pas ce dont elles sont la suite ou l’aboutissement. Un homme, un ancien ministre de l’Intérieur, qui tient des propos à de jeunes journalistes en leur confiant de libres hypothèses tout droit sorties de sa cervelle sans du tout mesurer l’impact que cela peut avoir sur une opinion que cette période d’incertitude que nous traversons rend si fébrile et si perméable à toutes les suspicions… Des journalistes qui, ne faisant pas la part des choses et faisant en revanche fi de leur responsabilité citoyenne, commettent une sorte de glissement sémantique et, dans la foulée, n’hésitent pas à lâcher sur la place publique des propos dont ils pouvaient soupçonner la dangerosité… Une large opinion qui, elle-même, s’empare de ces propos diffusés et, sans plus se donner le temps de la réflexion et de la juste appréciation des choses, et à la faveur d’un glissement interprétatif, prend pour argent comptant ce qui se dit et, surtout, s’en contente pour lancer illico une nouvelle mobilisation réclamant rien moins que la chute du gouvernement.
C’est une situation étrange quand même que l’auteur des propos en question, qui se confond désormais en regrets et qui clame haut et fort le fait que ses déclarations n’étaient rien d’autre que l’expression de libres pensées — des hypothèses qui n’engagent que sa personne ! —, ne puisse plus empêcher les gens de puiser leurs certitudes de ce qui s’est échappé de la barrière de sa bouche. Le voilà comme interdit de rétractation !
Que se passe-t-il donc ? Peut-être faut-il admettre qu’il existe des facteurs qui ont favorisé cette crise de défiance à laquelle on assiste. On ne peut comprendre sans cela le fait que des déclarations d’une personne isolée, quelles que soient sa place et son importance, puissent prendre une telle ampleur. Peut-être, oui, faut-il reconnaître qu’il existe entre le gouvernement et les acteurs de la révolution une crise de génération, qui est aussi une crise de communication. Mais à ceux qui insistent sur cela, nous voudrions rappeler qu’une période de transition est par essence une période surchargée d’inconnues, donc de craintes et d’angoisses. Et que, par conséquent, c’est l’absence de toute explosion qui eût peut-être été étonnante !
Ajouté le : 07-05-2011
vendredi 6 mai 2011
mardi 3 mai 2011
Editorial - La liberté en partage
Une des missions fondamentales de la presse, dans ses formes différentes, est d’être au service de la liberté d’expression du peuple. Non pas certes dans ce qu’elle peut avoir d’excessif, mais bien dans ce qu’elle a d’audacieux, de surprenant même par moments. Une presse qui accompagne et qui favorise la libre parole du citoyen, en tant que citoyen, est sans aucun doute ce par quoi la démocratie se dote d’une immunité durable. C’est en effet grâce à une presse consciente de sa mission et soucieuse de s’en acquitter scrupuleusement que le peuple reste détenteur de son pouvoir de dire sa volonté, de ne pas se la faire subtiliser en douce par la sphère du politique et par tous ceux qui s’arrogent, par démagogie et par ambition électoraliste, le droit de parler au nom du peuple et à la place du peuple.
C’est très précisément dans l’attachement à cette mission — être gardienne de la libre parole du peuple — que la presse donne toute sa profondeur à sa revendication d’être elle-même libre. A l’inverse, une presse qui se détourne de sa mission fondamentale et qui s’égare dans ses chemins de traverse, c’est une presse qui voit se rétrécir sa légitimité à occuper le plein espace de sa liberté… C’est une presse qui, sans le savoir et sans le vouloir, se constitue finalement mais très certainement en proie facile pour tous ceux dont les desseins veulent une presse muselée, à la merci de leur bon vouloir et à la solde de leurs intérêts.
Il est bon de rappeler ce que la presse en Tunisie a eu à subir de la part de la dictature et de ses agents zélés jusqu’au 14 janvier dernier. Il est bon de rappeler les moyens souvent subtils, à peine perceptibles de l’extérieur, à travers lesquels cette même dictature parvenait à empêcher que la parole puisse être donnée au peuple. Et tout ce jeu de simulacre grâce à quoi, même quand le peuple parlait, c’était malgré tout le discours officiel qui récupérait le propos à son profit, réduisant le citoyen à n’être qu’un pantin entre ses mains et sa parole à n’être que l’écho d’un ordre tutélaire toujours triomphant.
Mais il est encore mieux de rappeler, de toujours rappeler que c’est en renonçant à sa mission que la presse fait le lit de toutes les dictatures – idéologiques comme économiques ou politiques. Et que, à l’inverse, aucune dictature, si ancrée soit-elle dans son système sécuritaire et mafieux, ne peut résister à une presse qui, faussant le jeu qu’on lui impose, donne au peuple la parole comme Prométhée donnait le feu aux hommes.
Ajouté le : 03-05-2011
C’est très précisément dans l’attachement à cette mission — être gardienne de la libre parole du peuple — que la presse donne toute sa profondeur à sa revendication d’être elle-même libre. A l’inverse, une presse qui se détourne de sa mission fondamentale et qui s’égare dans ses chemins de traverse, c’est une presse qui voit se rétrécir sa légitimité à occuper le plein espace de sa liberté… C’est une presse qui, sans le savoir et sans le vouloir, se constitue finalement mais très certainement en proie facile pour tous ceux dont les desseins veulent une presse muselée, à la merci de leur bon vouloir et à la solde de leurs intérêts.
Il est bon de rappeler ce que la presse en Tunisie a eu à subir de la part de la dictature et de ses agents zélés jusqu’au 14 janvier dernier. Il est bon de rappeler les moyens souvent subtils, à peine perceptibles de l’extérieur, à travers lesquels cette même dictature parvenait à empêcher que la parole puisse être donnée au peuple. Et tout ce jeu de simulacre grâce à quoi, même quand le peuple parlait, c’était malgré tout le discours officiel qui récupérait le propos à son profit, réduisant le citoyen à n’être qu’un pantin entre ses mains et sa parole à n’être que l’écho d’un ordre tutélaire toujours triomphant.
Mais il est encore mieux de rappeler, de toujours rappeler que c’est en renonçant à sa mission que la presse fait le lit de toutes les dictatures – idéologiques comme économiques ou politiques. Et que, à l’inverse, aucune dictature, si ancrée soit-elle dans son système sécuritaire et mafieux, ne peut résister à une presse qui, faussant le jeu qu’on lui impose, donne au peuple la parole comme Prométhée donnait le feu aux hommes.
Ajouté le : 03-05-2011
dimanche 1 mai 2011
Livres - Ma religion, c’est la liberté, de Mohamed Talbi
Le respect de la différence comme vocation
Le texte qui vient d’être publié de Mohamed Talbi, et dont nous devons la nouvelle version grâce à un travail de traduction signé Mohamed Salah Barbouche, arrive à point nommé pour alimenter un besoin exacerbé, chez les Tunisiens, de réflexion et de débat sur le thème du lien entre l’engagement citoyen et la pratique religieuse ou, tout au moins, l’attachement à l’expérience de la foi musulmane.
Mohamed Talbi, ce n’est pas nouveau, développe une critique du passéisme religieux à partir de l’engagement religieux lui-même, et non à partir d’un relativisme ou d’un athéisme, qu’il soit avoué ou inavoué.
Plus que dans d’autres textes, où la polémique entraîne parfois l’auteur sur des chemins qui font que le lecteur se surprend à éprouver des réticences, il s’agit ici de se confronter aux questions de façon directe, dans un esprit didactique. Comment vivre sa foi sans se sentir obligé de s’en retourner vers le passé et de porter sur le présent un regard de défiance ? C’est le défi de ce que l’auteur appelle la «contemporanéité» et dont le thème sert d’ouverture au livre.
Mais le thème de la femme et de son statut occupe une place essentielle dans l’ouvrage. C’est que l’enjeu est lui-même majeur. «Le problème de la femme est plus délicat, écrit l’auteur dans l’avant-propos. C’est contre la femme que s’acharnent particulièrement les lectures intégristes et répressives de la Chariaâ…» Et, poursuit-il : «Le devenir de l’islam dépend grandement, à notre avis, du sort qui sera réservé à la femme en son sein dans les prochaines décennies».
Il est incontestable que, d’une façon générale, l’islam mondial — pour autant du moins qu’il n’est pas dans la fuite en avant du salafisme — se met à l’école de l’Ijtihad. Or, Mohamed Talbi considère qu’on ne saurait s’en contenter : on ne le saurait si l’acception de l’Ijtihad est celle qui nous vient des siècles passés. Sa «lecture dynamique» du texte se veut rupture avec un Ijtihad englué dans son apathie et qui assurément ne permet plus au fidèle musulman d’assumer sa présence agissante dans le monde contemporain. L’auteur, en ce sens, joue le rôle de «mauvaise conscience» du réformisme musulman de notre époque : il est cette sorte d’aiguillon qui ne laisse pas l’intellectuel réformiste tomber dans une attitude inopportunément auto-complaisante ou auto-satisfaite.
On retiendra dans ce texte de 200 pages un chapitre décisif sur le thème de la liberté religieuse, appréhendée sous l’angle des droits de l’homme, mais aussi et surtout sous celui de la «vocation de l’homme». Car fait valoir l’auteur, s’il y a une juste critique de la notion de tolérance — notion qui laisse poindre une condescendance de la part de celui qui tolère et qui pourrait d’ailleurs cesser de le faire selon son bon vouloir — il y en a aussi de celle de respect, laquelle peut prendre la forme d’une indifférence à l’égard de l’autre, d’un renoncement au souci de l’autre, c’est le grand danger d’une approche de la liberté religieuse qui n’a d’autre référence que celle des droits de l’homme : «Le respect peut n’être qu’une forme perfide et subtile d’escamotage de l’autre par la distanciation, l’exclusion et le désintéressement (sic) total de son sort : je l’ignore, il n’existe plus…» D’où la recherche d’un respect positif, ancré dans la conscience d’un dessein de Dieu. Un respect qui se fait «vocation de l’homme».
––––––––––––––––––
Ma religion, c’est la liberté (L’islam et les défis de la contemporanéité), Editions Nirvana, avril 2011, 200 pages, 12,9 dt.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 01-05-2011
Le texte qui vient d’être publié de Mohamed Talbi, et dont nous devons la nouvelle version grâce à un travail de traduction signé Mohamed Salah Barbouche, arrive à point nommé pour alimenter un besoin exacerbé, chez les Tunisiens, de réflexion et de débat sur le thème du lien entre l’engagement citoyen et la pratique religieuse ou, tout au moins, l’attachement à l’expérience de la foi musulmane.
Mohamed Talbi, ce n’est pas nouveau, développe une critique du passéisme religieux à partir de l’engagement religieux lui-même, et non à partir d’un relativisme ou d’un athéisme, qu’il soit avoué ou inavoué.
Plus que dans d’autres textes, où la polémique entraîne parfois l’auteur sur des chemins qui font que le lecteur se surprend à éprouver des réticences, il s’agit ici de se confronter aux questions de façon directe, dans un esprit didactique. Comment vivre sa foi sans se sentir obligé de s’en retourner vers le passé et de porter sur le présent un regard de défiance ? C’est le défi de ce que l’auteur appelle la «contemporanéité» et dont le thème sert d’ouverture au livre.
Mais le thème de la femme et de son statut occupe une place essentielle dans l’ouvrage. C’est que l’enjeu est lui-même majeur. «Le problème de la femme est plus délicat, écrit l’auteur dans l’avant-propos. C’est contre la femme que s’acharnent particulièrement les lectures intégristes et répressives de la Chariaâ…» Et, poursuit-il : «Le devenir de l’islam dépend grandement, à notre avis, du sort qui sera réservé à la femme en son sein dans les prochaines décennies».
Il est incontestable que, d’une façon générale, l’islam mondial — pour autant du moins qu’il n’est pas dans la fuite en avant du salafisme — se met à l’école de l’Ijtihad. Or, Mohamed Talbi considère qu’on ne saurait s’en contenter : on ne le saurait si l’acception de l’Ijtihad est celle qui nous vient des siècles passés. Sa «lecture dynamique» du texte se veut rupture avec un Ijtihad englué dans son apathie et qui assurément ne permet plus au fidèle musulman d’assumer sa présence agissante dans le monde contemporain. L’auteur, en ce sens, joue le rôle de «mauvaise conscience» du réformisme musulman de notre époque : il est cette sorte d’aiguillon qui ne laisse pas l’intellectuel réformiste tomber dans une attitude inopportunément auto-complaisante ou auto-satisfaite.
On retiendra dans ce texte de 200 pages un chapitre décisif sur le thème de la liberté religieuse, appréhendée sous l’angle des droits de l’homme, mais aussi et surtout sous celui de la «vocation de l’homme». Car fait valoir l’auteur, s’il y a une juste critique de la notion de tolérance — notion qui laisse poindre une condescendance de la part de celui qui tolère et qui pourrait d’ailleurs cesser de le faire selon son bon vouloir — il y en a aussi de celle de respect, laquelle peut prendre la forme d’une indifférence à l’égard de l’autre, d’un renoncement au souci de l’autre, c’est le grand danger d’une approche de la liberté religieuse qui n’a d’autre référence que celle des droits de l’homme : «Le respect peut n’être qu’une forme perfide et subtile d’escamotage de l’autre par la distanciation, l’exclusion et le désintéressement (sic) total de son sort : je l’ignore, il n’existe plus…» D’où la recherche d’un respect positif, ancré dans la conscience d’un dessein de Dieu. Un respect qui se fait «vocation de l’homme».
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Ma religion, c’est la liberté (L’islam et les défis de la contemporanéité), Editions Nirvana, avril 2011, 200 pages, 12,9 dt.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 01-05-2011
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