mardi 19 février 2013

Marges spirituelles / Les dits du temple

par Raouf Seddik, vendredi 11 janvier 2013, 10:37 ·

 C’est du latin que nous vient le mot «temple». Et, chose étrange, il ne fait pas référence à un quelconque édifice. Le «templum», en effet, est cet espace délimité dans le ciel à l’intérieur duquel les devins observaient et interprétaient le vol des oiseaux. Selon que l’oiseau faisait irruption dans cet espace de la droite vers la gauche, ou l’inverse, de la gauche vers la droite, on décidait, par exemple, que telle expédition guerrière aurait lieu, ou au contraire, qu’elle serait reportée ou annulée... D’où la fameuse expression : oiseau de mauvais augure.
Le lien avec l’édifice provient sans doute du fait que, dans les cultures anciennes, les lieux où l’on rendait un culte aux divinités étaient en même temps, et de façon non moins essentielle, ceux où les prêtres avaient en charge de recueillir, selon une technique donnée, la volonté de la divinité. C’était, pour ainsi dire, le livre à l’intérieur duquel se donnaient à déchiffrer les décrets célestes relevant de tel dieu ou de telle déesse. Ce qui signifie que, dans la pensée de ces lointains ancêtres, l’activité de cette lecture sacrée ne pouvait être menée dans un espace quelconque.
Dans la tradition monothéiste, on parle de mosquées, d’églises et de synagogues, mais pas de temple, si ce n’est par une sorte d’abus de langage, chez les chrétiens protestants surtout. Est-ce une simple question linguistique, ou sommes-nous, avec le monothéisme, en présence d’une sphère religieuse qui exclut la présence d’un «espace de lecture», au sens où nous avons vu que tout temple est un tel espace dans les anciennes religions ? En fait, cette différence de mots n’est pas fortuite : elle renvoie bien à une différence dans la relation au divin. Dans le monothéisme, Dieu parle et sa parole engage l’homme dans une vie de foi et d’œuvres. Toute tentative en vue de recueillir de lui une parole qui serait autre que celle qu’il a déjà révélée correspond à une mésintelligence et à une forme d’hérésie. Par conséquent, le besoin de disposer d’un temple pour y décrypter ses volontés n’a tout simplement pas de sens. Le travail d’interprétation de la parole divine est certes présent, mais il vise essentiellement à restituer la vérité d’une seule et unique parole, d’une parole proférée de toute éternité et dont il s’agit de retrouver l’écho vivant.
La question, cependant, n’est pas si simple. Dans l’histoire de la religion juive, il arrive un moment où l’on éprouve le besoin de bâtir un temple. Cela correspond à l’époque de la royauté de David. On sait néanmoins que c’est seulement Salomon, fils de David, qui entreprendra la construction du temple. Or le temple prendra par la suite une telle importance que, à chaque fois qu’il sera détruit, cela équivaudra à une dispersion du peuple juif. Comme si ce temple était devenu le centre de gravité et le point de ralliement de la communauté tout entière.
Dans la conception chrétienne, le temple ne cesse pas d’exister et d’occuper cette place centrale, mais il perd son caractère géographique. Il est, dans le langage de la théologie chrétienne, le «corps du Christ», tel qu’il constitue par l’eucharistie le lien d’unité entre tous les fidèles, en référence aux paroles de Jésus lors de son dernier repas avec les apôtres : «Prenez et mangez. Ceci est mon corps, qui sera livré pour vous». En ce sens, les églises sont les représentations visibles de ce temple invisible qu’est le «corps du Christ», et l’on voit bien que le travail architectural tentera, au fil des siècles, de s’accorder à cette conception, notamment à travers l’adoption de la structure cruciforme de la base... Le corps «livré pour vous» est en effet le corps crucifié !
Les premières mosquées, qui ont largement mis à contribution des architectes et des artisans habitués à construire des églises à l’époque byzantine, se sont éloignées rapidement de ce modèle. Mais la question se pose à leur sujet de savoir si elles sont aussi la représentation d’un temple. Et, même, s’il existe en islam quelque chose comme un temple. Or, poser cette question ne peut que nous amener à porter le regard en direction de cet édifice qu’est la Kaaba. N’est-il pas le lieu vers lequel les croyants se tournent, où qu’ils soient à travers le vaste monde, chaque fois qu’ils se mettent en situation de prière ? La Kaaba est bien ce point central de la communauté des croyants et, de plus, c’est à l’occasion du pèlerinage un point de ralliement... Point de ralliement au même titre que l’est le temple de Salomon pour les Juifs, malgré les épisodes de ses destructions et de ses reconstructions. Mais, à la différence du temple de Salomon, la Kaaba porte en elle plus que la mémoire d’une appartenance réciproque entre Dieu et un peuple : elle est le lieu qui symbolise le passage d’un peuple d’un ancien culte polythéiste à l’adoration du Dieu unique. C’est la raison pour laquelle le «temple» des musulmans est, paradoxalement, le temple d’une ancienne religion païenne... C’est en portant témoignage de ce qui a précédé que ce temple porte également la mémoire du passage, de la conversion ! Et c’est aussi la raison pour laquelle, malgré certaines formes usitées, la mosquée n’admet pas d’autre contrainte architecturale que celle-ci : tirer l’ancien, ce qui existe déjà dans telle ou telle contrée, vers une vocation nouvelle, quitte parfois à en préserver les structures... Tout au plus y ajoutera-t-on cette forme élancée vers le ciel, le minaret, d’où l’appel se fait vers le lointain : lointain des espaces à l’intérieur d’une ville ou d’un village, mais aussi lointain de cette « jâhiliyya » que nous portons dans nos profondeurs, et à laquelle il s’agit de s’arracher dans un mouvement vers le lieu que nous indique la flèche du minaret : le ciel et son universalité.

Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 11-01-2013

Marges spirituelles / Cette lumière du grand seuil

par Raouf Seddik, vendredi 4 janvier 2013, 14:13 ·

 Les hommes de religion, quelle que soit leur confession, commettent souvent ce péché qui consiste à vouloir lever le voile sur le mystère de la mort. Ils prétendent pouvoir nous dire ce qui arrive en cet instant fatidique où l’âme humaine se retire définitivement de ce monde... Nous n’avons pourtant, à ce sujet, que des métaphores. Des métaphores en lesquelles palpite la voix d’une espérance... Toute autre façon de nous parler de la mort relève d’une autorité qui blesse la raison, qui la mutile et qui cherche à instaurer l’ordre d’une croyance aveugle et servile.
Depuis la formule de Socrate qui, s’apprêtant à boire la ciguë et voyant ses amis sombrer dans la tristesse, a parlé de « belle espérance », la philosophie n’a guère avancé sur ce point, pour sa part. En revanche, ce sur quoi il est possible de réaliser un progrès de la connaissance, c’est la question de savoir pourquoi telle personne va pouvoir attendre de l’événement de sa propre mort autre chose qu’une perdition ou un simple anéantissement de soi, tandis qu’une autre demeurera impuissante à le faire.
Cette question n’a rien à voir, encore une fois, avec la crédulité docile de celui qui pose l’existence d’une vie après la mort. A la naïveté de celui qui se laisse aller à une telle croyance en dehors de tout élan poétique, de toute volupté visionnaire, de tout sursaut de surabondance, s’oppose une autre naïveté. Il s’agit de la naïveté intellectuelle de celui qui, à trop vouloir traquer la crédulité dans les moindres de nos coutumes de pensée, et qui veut se faire dans ce domaine un champion, finit par confondre la faiblesse de la croyance avec les audaces de l’espérance... L’espérance n’affirme rien, même quand elle sent le souffle de ce qui vient: elle attend ! Elle attend dans un silence assourdissant !
Mais, précisément, il n’est pas donné à tout le monde d’attendre. Socrate le suggérait à sa manière : philosopher, c’est apprendre à mourir ! C’est-à-dire à accueillir la mort sans y voir un sujet de peur... Ce qui, notons-le, en dit long sur le sens du mot «philosopher» dans sa bouche. Un sens qui nous éloigne assez, il faut bien le dire, des constructions métaphysiques auxquelles nous assisterons dans la suite et qui nous rapproche, en revanche, d’une sorte de gymnastique de la pensée... Il s’agit, pour celui qui s’adonne à l’art du philosopher, de devenir un athlète. Non pas cependant pour accomplir des prouesses mais pour se donner au cours de la vie cette amplitude de l’âme, ou cette dilatation de l’œil de l’âme par quoi la perspective de la mort cesse d’être perçue comme une perspective funeste.
Le mythe platonicien de la caverne peut ici nous instruire sur les raisons de la différence qui existe entre celui qui est capable d’attendre et celui qui ne l’est pas. On sait en effet que le philosophe est cet homme qui, animé par le désir d’aller vers la lumière, finit par sortir de la caverne et par se laisser inonder par les rayons du soleil dans ce qui s’apparente à un ravissement. C’est ce même soleil qui va cependant être éprouvé par le non philosophe, par l’homme de la caverne, comme la cause d’une brûlure des yeux, comme une épreuve insoutenable : épreuve qui, loin d’être synonyme de bonheur, est bien plutôt synonyme d’aveuglement et de souffrance... La différence ne réside donc pas dans la source de la lumière, qui est la même, mais dans la capacité de s’y ouvrir et de la laisser pénétrer son univers intime.
L’expérience de la lumière au moment de la mort est donc présente lors de ce moment inaugural de la pensée philosophique. C’est en tout cas un enseignement qu’on peut tirer de ce mythe qui joue un rôle central dans la pensée de Platon. Toutefois, cette expérience est loin d’être le privilège de ce moment.
La tradition de l’islam évoque un épisode de la vie d’Abraham au cours duquel ce dernier est livré au feu par ses ennemis idolâtres. De quel feu s’agit-il ? Est-ce du feu qu’on allume de main d’homme ou, au contraire, de ce feu solaire qui, comme dans le mythe de Platon, brûle les uns et réjouit les autres. Toujours est-il que, selon le Coran, Abraham traverse l’épreuve sans être brûlé... On s’interrogera ici sur le sens de cette immunité de la part de celui qui, par sa fidélité à un Dieu qui fait alliance, ouvre l’ère monothéiste et, surtout, s’initie à cette dilatation de l’âme... dilatation grâce à laquelle l’immensité de Dieu ne détruit plus, mais embrasse.

Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 04-01-2013

Marges spirituelles / Les horizons de la liberté religieuse

par Raouf Seddik, vendredi 28 décembre 2012, 15:07 ·

 Chaque année, le Département d’Etat américain publie un rapport qui ne manque pas de susciter des protestations de la part de certains pays. Il s’agit du Rapport sur la liberté religieuse dans le monde. Ce document, dans son principe, s’appuie sur l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, article qui stipule, in extenso, que «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites». Les Etats-Unis ont ajouté à cette référence du droit international une référence nationale, puisqu’en 1998 ils ont adopté une loi baptisée «International Religious Freedom Act».
L’été dernier, lors de la publication de ce rapport, et comme c’est désormais la coutume, des pays ont été épinglés pour leurs manquements aux exigences de respect de la liberté religieuse. C’est le cas notamment de l’Iran, de l’Arabie Saoudite, de la Birmanie, mais aussi de la Chine ! Ces appréciations sont généralement considérées par les pays mis en cause comme une forme d’ingérence dans leurs affaires intérieures. Dans la réponse que la Chine a opposée à ce rapport, y compris par voie de presse, elle ajoute à l’argument de l’ingérence celui de collusion plus ou moins directe avec des groupes ayant des projets séparatistes et séditieux au nom de la religion. On pense bien sûr ici au bouddhisme tibétain, qui vaut depuis quelques années des critiques insistantes au gouvernement chinois en raison de la politique répressive qu’il a adoptée à l’égard des adeptes de cette religion. Mais le rapport signale que les musulmans Ouïgours et les chrétiens sont également la cible d’une politique de surveillance serrée, qui empêche la «libre manifestation».
Il est clair que le thème de la défense de la liberté religieuse dans le monde est devenu un élément majeur de la politique étrangère de l’administration américaine, grâce auquel elle met en difficulté certains Etats qui lui sont parfois hostiles. Toutefois, on peut y reconnaître une option philosophique importante, qui lui sert de présupposé et qu’il s’agit de considérer : la paix parmi les nations ne se fera pas en dehors du monde des croyances, par l’exclusion des traditions religieuses, mais au contraire par l’implication de leurs représentants... Construire la paix à travers les seuls représentants des Etats ne permet de parvenir à aucun résultat concluant, car cela n’engage pas les peuples. C’est un présupposé qui a d’ailleurs pu se forger au fil des initiatives d’intermédiation autour de la question du conflit israélo-palestinien, chaque fois que se révélait l’extrême fragilité de tout accord possible... De tout accord qui laissait à la marge les acteurs de la vie religieuse au sein des deux communautés.
La question qui se pose est la suivante : pousser les représentants des religions sur la scène politique en tant qu’acteurs de paix suppose la présence d’une instance arbitrale, d’une instance capable d’intervenir dans l’hypothèse où, contre toute prévision, les représentants en question se mettaient à agir au service du seul prestige de leur religion particulière et de ses tentations de domination vis-à-vis des autres religions et vis-à-vis des non-croyants... D’où une telle instance tirera-t-elle sa légitimité et son autorité ? Du droit international ? Difficilement ! Des soubassements éthico-religieux de ce droit ? Plus probablement!
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 28-12-2012

Marges spirituelles / Amour et colère

par Raouf Seddik, vendredi 21 décembre 2012, 13:47 ·

 Il n’y a guère que les philosophes, ceux dont parle Pascal en tout cas, pour concevoir un Dieu qui soit à l’égard de l’homme dans une relation d’indifférence, dans une relation dont l’amour est absent. C’est le Dieu cause de soi, premier moteur du monde, selon la terminologie aristotélicienne... le Dieu architecte de l’univers et mathématicien des mondes «compossibles», tel que l’évoque un penseur comme Leibniz... Et encore, même chez ce dernier, le choix par Dieu du «meilleur des mondes possibles» exprime une bonté constitutive...
Il est clair en tout cas que, partout ailleurs, l’expérience du divin renvoie à celle d’une bienveillance primordiale. Et il n’est pas vrai que le thème de l’amour divin soit un privilège des religions monothéistes. Il suffit de connaître de plus près les traditions des peuples à travers les différentes latitudes pour s’apercevoir que la sagesse consiste en elles, bien souvent, à savoir comment recueillir le miel de cet amour: sagesse d’apiculteur !En revanche, ce qui semble bien devoir être mis sur le compte des religions monothéistes, c’est la colère. Ce qui s’explique aisément, en un sens, dans la mesure où les religions monothéistes reposent sur le principe de «l’alliance». Donc d’un engagement réciproque. La tradition biblique est pleine d’exemples où Dieu répond par la colère aux hommes qui se détournent de l’alliance... L’adoration d’autres divinités n’est pas seulement ni peut-être même essentiellement un crime en ce que l’homme se détourne de Dieu : elle est un crime parce qu’elle trahit une union scellée.
Alors, oui, cette colère comporte une dimension de «jalousie». Le Dieu d’Abraham est un Dieu jaloux, assurément. Mais elle n’est pas que cela. Car celui qui renie l’union scellée, qui la bafoue dans son existence quotidienne, celui-là ne sort pas indemne de pareil acte. Du seul fait de son geste, il profane cette partie de lui-même qui est la plus sainte. Et, pour cette raison, il déchoit, se dégrade en son être profond... La colère divine, de ce point de vue, est réponse à cette dégradation: elle est protestation, à ceci près que la protestation a quelque chose de trop humain dans son impuissance... Il y a dans la colère quelque chose de plus que la simple protestation : de la violence ! Mais une violence qui n’est pas destructrice : elle ne s’abat sur sa victime que pour que sa charge puisse être utilisée en retour : utilisée par la victime comme recours contre elle-même, afin de se relever. C’est une violence convertible, qui est à l’opposé de la violence sauvage. Le choc subi est tel qu’il peut être retourné contre cette instance en nous-même qui organise et maintient la déchéance.
Mais, pour être « convertible », cette colère se doit de ne pas ménager : c’est le prix. Trop timide, elle ne produit pas ce retournement hardi qui est seul libérateur. Raison pour laquelle, face au spectacle de désolation qu’offre de lui-même l’homme déchu, la colère, loin de marquer le pas au gré d’une pitié intempestive, assène au contraire ses coups comme autant de charges puissantes qui pourront être récupérées ensuite en guise d’armes face à la dictature intérieure... Bref, la colère offre à l’homme déchu les moyens de son insurrection salutaire contre lui-même, contre ce qui le coupe de sa dignité supérieure.
L’erreur serait donc de croire que cette colère est, en son fond, vindicative, ou qu’elle vise à répudier. Si elle l’était, elle ne saurait être salutaire. Ceux qui tombent dans cette erreur finissent par vider la religion monothéiste de son élément fondamental, qui est bel et bien l’amour de Dieu.Car s’il est vrai que les religions monothéistes n’ont pas le monopole de l’amour divin, elles ont bien celui de l’amour qui reste vivant et ardent dans les moments de colère les plus terribles. Puisque même dans cette colère, il y a don : don d’un secours face au mal invisible qui nous fait déchoir... L’union scellée le veut ainsi : c’est un pacte qui prévoit que, même dans son égarement, surtout dans son égarement, l’homme n’est jamais abandonné.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 21-12-2012

Marges spirituelles/Les nouvelles théologies

par Raouf Seddik, vendredi 18 janvier 2013, 16:22 ·

Le conflit entre intégrisme et modernisme au sein de la pensée théologique musulmane est engagé depuis le XIXe siècle, mais il connaît actuellement une phase critique. Sans doute parce que la position intégriste, de plus en plus en rupture avec le sens de l’histoire, n’a plus d’autre ressource que ce que l’on appelle l’argument d’autorité et que, face au refus de se soumettre de l’adversaire moderniste, la tentation est souvent de « faire parler » la colère divine… Le problème est que l’intégriste ne dispose pas de la colère divine comme d’une arme dont il pourrait faire usage à sa guise, et que celle-ci peut lui faire défaut, le trahir. D’où une seconde tentation, désespérée mais en même temps quasi fatale, qui est de la « provoquer », ou de la… mimer. Telle est la logique « terroriste ».
Cette querelle interne parmi les représentants d’une religion, l’islam, donne lieu à des actions qui débordent les limites du monde musulman. On ne peut se réclamer de la « colère divine », et a fortiori la soumettre à sa propre volonté, sans éprouver le besoin de lui conférer les attributs d’un très large écho ! Sans quoi l’aberration formidable d’un tel acte d’impiété – décider pour Dieu de ce qui provoque sa colère et contre qui il entend la diriger - demeurerait trop visible… Il s’agit donc de surenchérir dans l’aberration, dans un souci de rendre crédible ce qui est mensonger… D’où la mutation géopolitique de la réponse. Et, donc, l’internationalisation du problème, dont nous sommes tous témoins.
Mais cela ne doit pourtant pas nous faire oublier que, à la base, le conflit est d’ordre essentiellement théologique, et qu’il appelle sans doute une solution du même ordre, entre musulmans.
Notons que ce problème théologique ne débouche pas nécessairement sur un rejet de la tradition, mais bien plutôt sur sa reformulation : ce que d’aucuns ont appelé la « tradition active ». Or il n’est pas le lot de la seule religion musulmane. Ce problème a des équivalents au sein du christianisme et du judaïsme. Et le fait nouveau, de ce point de vue, c’est qu’il existe une secrète collaboration entre les modernistes des trois religions monothéistes… Ainsi l’algérien Soheib Bencheikh, ancien mufti de Marseille, avoue-t-il, par exemple, des contacts avec l’un des chantres du modernisme chrétien, l’allemand Hans Küng. A vrai dire, l’échange va de la simple curiosité aux rencontres assidues, en passant par les lectures.
Dans chacune des religions, et par-delà l’apparence d’une homogénéité doctrinale, il y a des tensions et des oppositions. Elles ne sont pas sans violence, parfois.
S’il est peu probable que les traditionnalistes dans chacune des trois religions s’intéressent à ce que font leurs « collègues » d’à côté, car ils sont peu enclins à ce type d’attention en direction de l’autre, en revanche, les modernistes peuvent difficilement s’empêcher de le faire avec leurs propres homologues à eux. Ni, peut-être, d’éprouver certaines sympathies, plus ou moins discrètes, plus ou moins avouées. Car il existe une amitié secrète entre modernistes, par delà les frontières interconfessionnelles. Tous ont à faire face à l’inertie d’un traditionalisme qui s’arcboute sur le sacré pour justifier son refus de tout changement qu’il assimile à une trahison. Tous, surtout, ont à engager une démarche à travers laquelle il s’agit, non pas de tourner le dos à une tradition, mais d’aller chercher en elle ce qui est le plus vivant et le plus à même de constituer une réponse aux défis de la modernité. Tous se voient dans la situation de celui qui risque de bouleverser un ancien édifice et qui, dans le même temps, doit faire extrêmement attention à le préserver, en sondant ses fondations les plus saines… C’est le paradoxe d’une tradition qui devient ainsi matière à exploration et à redécouverte, et dont les théologiens modernistes partagent ensemble l’expérience dangereuse, dans un contexte d’adversité avec une partie de leurs propres coreligionnaires. Cela crée des liens, si invisibles soient-ils !
Mais ces gens ont en réalité une raison très sérieuse qui les oblige même à ne pas se désintéresser de ce qui est fait par leurs collègues dans la maison voisine. Et cela non pas du tout pour opérer des rapprochements hasardeux dans un élan de syncrétisme. Au contraire, c’est pour les prévenir. C’est pour veiller à ce que les réaménagements engagés, à ce que les actions de décloisonnement interne ne conduisent pas à des empiètements entre voisins. Etant entendu que la bonne entente et le dialogue entre voisins supposent, ou requièrent, que chacun garde une vision claire de son propre territoire, loin de toute fraternisation excessive, de toute atteinte intempestive aux frontières.
Plus les limites sont claires, plus les perspectives de l’échange sont larges qui permettent de dégager ce qui est commun !
Raouf SEDDIK

Editorial /Instant critique

par Raouf Seddik, vendredi 18 janvier 2013, 20:33 ·

La guerre n'est pas tout à fait à nos portes, mais elle n'est pas loin. Le Mali se situe en effet au sud de l'Algérie, précisément en cette zone saharienne qui est particulièrement difficile à contrôler et où les frontières deviennent parfois des notions abstraites. D'où une certaine crispation chez nous, visible d'ailleurs à travers la mobilisation des forces de sécurité.Récemment, nous avons assisté à une sorte de ballet diplomatique au niveau maghrébin auquel les dirigeants tunisiens ont été naturellement associés. Une rencontre entre chefs de gouvernement a eu lieu la semaine dernière en Libye, dans la ville de Ghedames, au cours de laquelle des discussions ont été tenues entre les chefs des gouvernements algérien, libyen et tunisien. Au menu des discussions : la sécurisation des zones frontalières.Notons que ces préparatifs intervenaient dans la foulée des premières frappes aériennes engagées par la France contre les positions des islamistes d'Al Qaïda. Cette réactivité s'explique sans doute par le fait que l'option de la solution armée s'est affirmée assez tôt, sinon comme inéluctable, du moins comme hautement probable. Les groupes jihadistes, jusque là installés dans les localités du nord, ont fait mouvement en direction du sud, vers la capitale malienne Bamako. C'est ce qui a, pour ainsi dire, donné le signal de cette nouvelle phase.En fait, la guerre est bel et bien à nos portes, et cela non pas tellement pour des raisons géographiques, mais pour des raisons idéologiques. Les Jihadistes d'Al Qaïda savent qu'ils peuvent trouver au sein de notre population des sympathies, des relais de solidarité grâce auxquels ils espèrent élargir la zone du conflit et disposer de bases d'attaque en dehors du lieu de leur implantation. Certaines mouvances islamistes, chez nous, demeurent proches de ces représentants d'un islam radical et guerrier. Nous savons d'ailleurs qu'au delà des sympathies, il y a des cellules qui cherchent effectivement à s'implanter... Les incidents récents dans le gouvernorat de Kasserine et ailleurs en sont une illustration.Cette situation représente, à vrai dire, un test important sur le plan politique. Pour les islamistes au pouvoir, bien sûr, qui auront en cette occasion à réaffirmer l'option démocratique et moderniste de leur projet face à un islam rétrograde prétendant incarner la fidélité au message du Prophète. Et cela, non pas seulement à travers leurs élites, mais aussi à travers leurs bases, dans les villages et les campagnes... Et pour les autres aussi, progressistes de tous bords, qui auront à montrer leur capacité à prendre en considération l'enjeu sécuritaire du pays et à ne rien entreprendre sur la scène politique qui puisse aider, d'une façon même indirecte, les courants extrémistes à augmenter leur emprise et à accroître l'état de porosité idéologique dont nous souffrons. Chacun va devoir montrer comment il est en mesure d'apporter sa contribution à l'exigence d'immunité de notre pays par rapport au danger jihadiste, en cet instant particulièrement critique...

Marges spirituelles / Parole divine, langues humaines

par Raouf Seddik, samedi 16 février 2013, 13:43 ·
 Il existe une relation de solidarité nécessaire entre le principe d’unicité de Dieu et le fait que ce Dieu unique parle aux hommes, qu’il soit donc la source d’une « révélation ». D’abord parce que la multiplicité des dieux nous entraîne dans une configuration des choses par rapport à laquelle la parole divine peut se cantonner à l’intérieur de la sphère du divin, en tant qu’espace de colloque. Les dieux parlent entre eux et ne le font avec les hommes que de façon secondaire et accidentelle. Dans les religions polythéistes, il ne s’agit pas tant de recueillir une parole à soi adressée que de deviner des volontés, ou des décrets, en pénétrant un espace sacré comme on déchiffre un langage étranger.
A l’inverse, le Dieu unique est un Dieu solitaire qui, lorsqu’il s’adresse à l’homme, se tourne entièrement vers lui, en lui livrant un propos essentiel. Et, parce qu’il en est ainsi, Dieu parle aux hommes dans leur propre langue. Non pas seulement pour s’assurer d’être compris d’eux, mais pour les toucher au cœur. Ce qui signifie que, pour résonner dans l’oreille de l’homme, la parole divine investit l’espace des langues particulières.
C’est la raison pour laquelle la tradition monothéiste s’ouvre par l’expérience d’une parole qui ne requiert nulle traduction pour celui qui la reçoit.
Cette dimension est affirmée fortement dans le texte coranique au point que la théologie musulmane s’est crue autorisée à établir un lien indissociable entre la révélation coranique et la langue arabe. Ce qui, dans son esprit, signifie que la révélation ne résonne véritablement comme telle que lorsqu’elle est appréhendée dans la langue particulière qui lui a servi d’élément d’accueil. Et le Coran traduit dans une langue étrangère, quelle que soit la qualité de la traduction, n’est donc pas, à proprement parler, le Coran.
Une telle position se justifie sans doute par le fait que toute traduction occulte cette dimension de l’irruption initiale, de la rencontre miraculeuse entre l’espace infini de la parole divine et celui, plus charnel, de la langue humaine et de ses sonorités particulières : bref, elle efface l’écho singulier et inouï que la rencontre provoque dans l’instant de la révélation !
Mais cette position théologique va ensuite se heurter à une difficulté. Cela arrive quand il s’agit de faire admettre le message coranique à des populations non arabes, à des populations qui ont leur propre langue : langue en laquelle elles sont en droit de revendiquer que Dieu fasse parvenir le son de sa parole, comme il l’a fait pour les Arabes. Et que, au-delà du sens traduisible, elles éprouvent à leur tour la même grâce d’une « visite » qui secoue les arches de leur propre langue, de leur langue maternelle.
Il n’est pas certain que, dans le passé, la réflexion autour de cette difficulté ait pu être menée aussi loin qu’elle le mérite. D’une part, parce que la constitution d’une entité politique – le califat - a précipité au début de la période islamique une entreprise d’arabisation des populations conquises dans un souci politico-stratégique. Or que cette arabisation rendait tout simplement impossible l’expérience d’une migration de la « rencontre », ou de la « visite », de l’espace d’une langue à celui d’une autre. Et, d’autre part, parce que l’affirmation du statut de la langue arabe comme langue « élue » et, conjointement, du droit de chaque langue humaine d’être à son tour, et chacune pour ce qui la concerne, le lieu possible d’une révélation divine, cette affirmation comporte une difficulté pour la pensée face à laquelle la jeune théologie musulmane, encore mal assurée, a répondu par une crainte : crainte que le partage soit dispersion, dissémination. Et cette crainte a entraîné un repli dans une attitude de conservation... Repli lourd de conséquences, cependant, car il revenait à nier pour les autres ce qu’on revendiquait pour soi. Ce qui transformait la signification de cette revendication elle-même, en l’amputant de sa dimension de partage, ou de générosité dans le partage.
La «descente» de la parole de Dieu ne survient pas au niveau d’un peuple pour se refuser aux autres peuples. Au contraire, elle survient au niveau d’un peuple pour que ce dernier se fasse lui-même l’écho de cette irruption à l’adresse des autres peuples et pour que ces derniers s’éveillent au moins à la possibilité que cette même irruption survienne au sein de leur langue.
Le partage ne doit donc pas s’accomplir à travers la négation des autres langues, mais au contraire à travers l’élément de leur diversité... Et la mission inhérente à la révélation demeure inachevée, en un sens, tant que ne s’est pas accomplie la possibilité d’un tel partage.
Répondre, comme l’ont fait certains théologiens du passé, qu’il appartient à Dieu seul de décider dans quelle langue il lui plaît de faire résonner sa parole, c’est adopter la même position que celle des Juifs de Yathreb lorsque le Prophète, au moment de l’Hégire, se tourna vers eux dans un désir d’alliance et qu’ils lui opposèrent une réponse altière et dédaigneuse : celle de la barrière de leur propre «élection».
Nier la différence des langues dans leur droit égal à recueillir la révélation, c’est nier le partage, et c’est faillir à la mission.

Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 15-02-2013

Editorial / Pour des compétences éclairées

par Raouf Seddik, mercredi 13 février 2013, 11:32 ·
JUSQUE-LA assez discret au sujet de l’initiative du chef du gouvernement, le parti Ettakatol a mis clairement son poids dans la balance hier, avec la conférence de presse qu’a donnée le président de l’Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaâfar, par ailleurs secrétaire général dudit parti. Cette irruption achève d’isoler les tenants d’un gouvernement politisé, alors que du côté de l’opposition, les voix se mettent à l’unisson en faveur de Hamadi Jebali.
Quel que soit le poids réel du parti Ettakatol, dont chacun sait qu’il a souffert dans ses rangs de sa participation au pouvoir, il n’en demeure pas moins que, sur le plan de la symbolique, le coup est fort. En effet, on compte désormais, dans l’édifice de l’Etat, deux présidents — contre un seul — qui sont favorables à l’option d’un gouvernement de compétences nationales.
Cette entrée en scène a un impact d’autant plus important que le chef du gouvernement continue d’élargir l’assise en faveur de son initiative: poursuite des consultations avec les représentants des pays amis, formation d’un conseil de 16 sages qui lui sert, pour ainsi dire, de garde rapprochée... de garde morale rapprochée !
Du côté d’Ennahdha et du Congrès pour la République, ou encore du parti Wafa, l’opposition de principe à l’initiative de Jebali s’est transformée globalement en opposition mesurée et en volonté de trouver un compromis. D’où l’idée défendue maintenant d’un panachage entre technocrates et politiques au sein du prochain gouvernement...
Il importe cependant que la dynamique créée par l’inititive de Jebali ne soit pas rompue et que la logique des reports, chassée par la porte, ne puisse plus faire son retour par la fenêtre : le moral des Tunisiens, largement entamé, ne le supporterait pas ! Tout report n’est désormais justifié que parce qu’il s’inscrit dans la construction d’un large consensus, qui répare déjà le tissu politique en rapprochant les uns et les autres autour d’une option partagée, qui débouche sur une feuille de route viable sans casser le rythme imposé.
En ce sens, il faut saluer la position de Jebali, qui continue de maintenir la pression autour de l’échéance qu’il a fixée et l’enjoindre à ne pas céder à ceux qui réclament, pour la énième fois, un délai supplémentaire.
Toutefois, est-ce que cette fermeté nécessite que certaines objections formulées par les adversaires de l’initiative soient ignorées? Des objections existent en effet qui insistent sur le risque que représente un gouvernement de technocrates du point de vue du danger que pourraient faire peser sur la révolution certaines forces occultes. Les technocrates, fait-on valoir, sont efficaces pour traiter des dossiers mais ils n’ont pas le machiavélisme requis pour voir venir les manœuvres hostiles... Soit. Mais qui a dit que compétence rime avec candeur, ou que l’une va nécessairement avec l’autre ? Idée reçue ! La vraie compétence, même si elle n’est pas politiquement engagée, est politiquement éclairée.
Ajouté le : 13-02-2013

Editorial / Faibles arguments

par Raouf Seddik, dimanche 10 février 2013, 19:01 ·
Si l'on excepte la raison, peu avouable, qui consiste à vouloir garder sa place au gouvernement quoi qu'il arrive dans le pays, quitte à ce que ce dernier soit livré à la tourmente plus encore qu'il ne l'est maintenant, alors la seule raison qui justifie que l'on s'oppose à la solution d'un gouvernement de compétences est la suivante : recréer une forme d'entente entre les différents partis autour d'un gouvernement de consensus. Et c'est bien autour de cette ambition très louable et très « affichée » que les adversaires de Hamadi Jebali, ou de sa proposition, continuent le combat.
Cependant, il s'agit de comprendre certaines choses. Tout d'abord, un gouvernement de consensus n'a d'intérêt que s'il regroupe un large spectre du paysage politique.
La crise de légitimité du pouvoir actuel ne cesse de s'aggraver en ce moment, à la fois parce que l'on a dépassé de loin le délai imparti à la première période de transition post 23 octobre 2001, et parce que les résultats de cette même période sont loin d'être reluisants au vu des objectifs de la révolution. Les gens qui nous gouvernent ne contestent pas eux-mêmes que la situation économique et sociale est très préoccupante et ne favorise pas le retour de la croissance. Or l'on ne saurait dépasser cette crise de légitimité en s'adonnant à une opération de rafistolage, à une opération qui consisterait à ramener dans le giron du pouvoir quelques rares petits partis, quelques indépendants glânés ici ou là... Non, un gouvernement de consensus ne serait une vraie solution que s'il n'exclut personne. Et nous savons que c'est sur ce but que toutes les tentatives ont échoué depuis quelque sept mois...
Aussi louable que puisse être une pareille ambition, la question qui se pose à son sujet est celle-ci : non pas « Pourquoi elle ne marche pas ? », mais « Pourquoi devrait-elle marcher ? » Soyons raisonnables. Tous les obstacles sont là : une opposition qui ne veut pas se mouiller et porter plus tard la responsabilité d'un bilan médiocre, un délai qui nous sépare des prochaines élections trop court et qui ne permettrait pas d'infléchir la situation du pays et, surtout, un degré de tension politique - tel qu'il a été attisé par la violence et le crime - qui rend la réconciliation entre les grandes familles politiques extrêmement difficile, pour ne pas dire inenvisageable...
Ces seules considérations devraient amener ceux qui continuent d'invoquer la solution du gouvernement de consensus à un peu plus de retenue. Et l'on est tenté de leur dire : « Ne craignez-vous pas le ridicule, à la fin ? N'est-il pas évident que la seule solution qui vaille est celle qui permettrait de ramener le calme et d'assurer tout simplement que la course pour les prochaines élections puisse se dérouler dans des conditions à peu près normales ? »
En attendant, et malgré la douleur encore vive du deuil, la violence politique n'a pas cessé : elle nous apporte chaque jour son lot d'initiatives funestes.

Marges spirituelles / Choura et démocratie

par Raouf Seddik, samedi 9 février 2013, 14:48 ·
La notion de « choura » est une notion coranique qui a peu d’occurrence dans le texte du Coran mais qui, pour autant, est assez claire dans sa façon de mettre les hommes face à leurs responsabilités dans la gestion des affaires publiques. De sorte qu’il est tout à fait possible à certains de considérer que la théologie qui a cherché à soumettre cette gestion des affaires publiques aux normes et aux prescriptions proprement religieuses est une théologie qui a au moins le tort d’être en contradiction avec l’injonction relative à la « choura ». Et, donc, d’être une théologie qui utilise le texte du Coran contre lui-même. Ce qui, au-delà des apparences, au-delà de ce jeu très démonstratif des allégeances aux prescriptions, revient quand même à le vider de son sens.
Il y a tout lieu de penser d’ailleurs que le retour au texte, ou la crispation autour de certaines de ses indications à caractère juridique, n’est rien d’autre que l’expression du vertige qui s’est saisi des premiers musulmans devant l’étendue des possibles, devant ce qui s’ouvrait à eux en termes de perspectives d’action et d’initiatives. Et cela grâce précisément à ce travail de délibération et de partage équitable du pouvoir entre eux. Ce qui n’a rien de très étonnant : tout passage brutal à l’état de liberté provoque des mouvements inverses, un reflux compulsif du besoin ancien d’obéir et de complaire à une tutelle… Tout passage brutal à l’état de liberté génère ainsi, de la même façon, ce soin qu’on met à fabriquer, au nom même de la révolution et par son invocation fallacieuse, des règles et à poser des interdits là où le devoir de liberté appelait, lui, à l’audace individuelle et collective.
De fait, toute révolution engendre sa contre-révolution, et toute révolution réussie est une révolution qui parvient à vaincre la contre-révolution qu’elle génère. En ce sens, si l’islam peut justement être considéré comme une révolution, on peut bien dire que la lutte qu’il mène contre son mouvement opposé et qui émane de lui, que cette lutte est engagée actuellement dans une partie décisive.
Le retour de l’islam dans le giron du pouvoir sert en effet de test permettant aujourd’hui de discerner ce qui, dans cette révolution-là, relève de la contre-révolution, c’est-à-dire du refus de la liberté, de cette volonté de rétablir l’ordre servile des tabous et des interdits au sein d’une société. Nous sommes dans la situation du chimiste qui soumet une matière donnée à l’effet d’un agent et qui observe et interprète le résultat : la difficulté à entrer dans le jeu du partage du pouvoir politique trahit cette dimension antirévolutionnaire qui, comme nous le disions, ne se réclame de l’islam que pour le vider de son sens et nier son vrai message en l’étouffant sous la masse d’un savoir factice. Et cette difficulté, qui le dénonce, qui le désigne dans sa nature antirévolutionnaire, représente aussi une opportunité afin de le réduire, de clore son règne.
Ce processus est voulu à la fois par le devenir historique de la religion musulmane et par l’épreuve de la modernité. Il n’exige pas de militantisme particulier, mais simplement l’attente qu’on peut avoir devant un fruit qui, une fois mûr, tombe de lui-même.
Mais la question se pose quand même de savoir si la notion de choura recoupe exactement celle de « démocratie », du moins dans le sens moderne du terme. Une des difficultés qui se présente est liée au fait que la choura rassemble des personnes qui sont de même religion, tandis que la démocratie moderne constitue un partage de pouvoir entre personnes qui, si elles ne sont pas de religions différentes, accordent du moins une importance à l’engagement religieux qui n’est pas la même. On passe du partage homogène au partage hétérogène.
Dans le jeu de la démocratie, « l’islamiste » est appelé à une « coupure théologique » : il doit agir sans le soutien du texte, par la seule foi en sa bonne volonté, en sa capacité de servir Dieu indépendamment de toute prescription et par son ambition de « convertir » ses partenaires dans l’exercice du pouvoir à travers le seul exemple de ses actions. Ce qui, précisément, exige de lui qu’il s’abstienne de chercher à les forcer dans un sens ou un autre, d’une quelconque façon.
Il ne s’agit pas de méconnaître l’épreuve qui est exigée actuellement du musulman, au sens de l’islamiste politique, et qui consiste à faire preuve de retenue dans la manifestations de sa foi quand il traite avec ceux qui ne sont pas de son bord sur le plan religieux, donc politique. L’épreuve passée de la marginalité politique et de la persécution a, elle, érigé en obligation le fait de ne pas se départir de ces manifestations de la foi. Voilà cependant qu’il s’agit aujourd’hui de placer toute la vertu dans la discrétion et dans le respect sincère de la différence, même quand cette différence est perçue comme une forme de « jâhiliyya »…
Telle est en tout cas l’épreuve de la démocratie. Elle peut sembler être le chemin qui conduit à enterrer la choura dans un jeu qui la trahit. Et c’est bien ainsi que beaucoup de musulmans la perçoivent. En réalité, elle engage surtout dans une expérience qui est celle de l’humilité dans la foi. Laquelle ne signifie pas moins de foi, mais au contraire plus…
Raouf SEDDIK

Editorial / Naufrage d’une Troïka

par Raouf Seddik, lundi 4 février 2013, 12:04 ·
LES événements se précipitent : nous attendions un remaniement, nous aurons très probablement un enterrement. Avec, dans le rôle du défunt, la Troïka. Les plus optimistes des analystes sont, en effet, incapables de lui prédire un avenir au-delà de ces derniers souffles, de ces derniers soupirs qu’un mourant produit sur son lit de mort. Déjà, les annonces de démission pleuvent parmi les conseillers au sein du pouvoir : il s’agit de quitter le navire avant de se retrouver dans cette situation très indélicate de celui qui habite une maison dont les murs sont en train de tomber l’un après l’autre.La Troïka avait la possibilité de faire une sortie en s’accordant à elle-même les honneurs, et cela en laissant s’installer aux commandes du pays une équipe dont le cahier des charges aurait été de préparer les prochaines élections tout en mobilisant les énergies au service des objectifs de la révolution. Cette opportunité, elle l’a malheureusement ratée et risque donc le naufrage pur et simple.Au-delà des analyses qui cherchent à incriminer l’un ou l’autre, pour mieux laver les fautes des uns ou des autres, disons que la Troïka est une combinaison politique qui a mal assuré ses assises au départ et qui, dans la suite, n’a pas fait grand-chose pour susciter dans ses propres rangs une réelle dynamique qui lui aurait conféré une légitimité révolutionnaire. A l’inverse, les germes de la dissension ont eu maintes occasions de croître en importance, sans que les actions de réparation ne soient jamais envisagées avec le sérieux requis. Il en va ici exactement comme ce qui s’est passé avec la question de la violence politique, qui a empoisonné l’atmosphère du pays sans que des mesures convaincantes n’aient été envisagées contre les parties qui se tiennent derrière elle : au lieu de l’action, l’inaction, au lieu du sursaut pour sauver ce qui doit l’être – la dignité de tous – l’indolence et les faux-fuyants, au lieu d’une sévérité qui va crescendo, une indulgence qui échappe de moins en moins à l’accusation de complicité...Le moment se prête assurément aux sarcasmes, face à ceux qui ont cru pouvoir se délecter du pouvoir et de ses prérogatives au nom de la légitimité électorale, et qui se retrouvent aujourd’hui faisant l’objet d’un spectacle pathétique. Mais on aurait tort de perdre de vue la dimension critique de ce moment. Ni d’ignorer la responsabilité collective qu’il engage. Avec l’impasse avérée dans laquelle la Troïka s’est mise et a mis le pays avec elle, il nous incombe à nous tous de venir en renfort et de veiller à ce que les fruits de la révolution ne nous filent pas entre les doigts.La balle est désormais dans le camp du peuple et de ses représentants. Il faut rapidement que l’Assemblée constituante se saisisse du problème et qu’elle trouve les réponses afin que la gestion de l’Etat soit assurée. De deux choses l’une : soit une majorité nouvelle émerge et prend les affaires en main sur la base d’une plateforme d’action – ce qui paraît peu probable —, soit un gouvernement de technocrates assume la poursuite de l’administration des affaires, en attendant les prochaines élections.
Ajouté le : 04-02-2013
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ntretien avec Mabrouka Mbarek, députée CPR primée par OpenGov.TN Il faut que le citoyen devienne un garde-fou

par Raouf Seddik, jeudi 31 janvier 2013, 20:19 ·
Samedi dernier a eu lieu à Tunis une cérémonie organisée par le groupe OpenGov.TN. Il s'agissait de récompenser un certain nombre de personnes et d'institutions qui se sont distinguées dans le domaine de la transparence et de la défense du droit d'accès du citoyen aux informations publiques. Mabrouka Mbarek, jeune députée du parti CPR, a été primée dans la catégorie des "personnages publics". Signalons que, dans les autres catégories, les récompenses sont allées à l'Agence tunisienne d'Internet (organismes publics), la ville de Sayada (municipalités), Nawaat (médias), Al Bawsala (associations) et Chemseddine Ben Jemaa (société civile)...
La députée s'exprime sur ce combat autour de la transparence, mais aussi sur son engagement politique au sein du CPR.


- L’ONG OpenGov.TN vous a décerné une récompense dans le domaine de la transparence. Quelles sont les actions précises qui vous ont permis de bénéficier des faveurs du jury ?

- Tout d’abord, ce n’est pas une ONG mais un mouvement citoyen. Moi-même, je suis membre fondateur. Après avoir été élue, j’ai appelé des amis pour voir avec eux comment on pouvait faire. Il y avait eu des tentatives similaires après la révolution mais elles avaient échoué… Notre idée a été que le mouvement devait être organique : il fallait qu’il vienne des Tunisiens mais que, dans le même temps, il implique les politiques. L’idée était de répéter le processus organique de la révolution… D’autres députés se sont engagés, comme Nadia Chaabane, Zied Laadhari, Karima Souid, Haythem Belgacem… Il y a également des ministres, comme Maatar et Ladgham. Mustapha Ben Jaafar lui-même est avec nous !
Le but du groupe, c’est de faire des campagnes. Pour répondre à votre question, j’ai participé à toutes les campagnes. Je suis très impliquée. J’ai fait la promotion de l’expérience de la municipalité de Sayada ; j’ai poussé afin qu’on aille parler de notre expérience tunisienne de la transparence à Brasilia, en avril dernier… Nous avons fait entendre notre voix, qui consiste à souligner qu’il n’y a pas de modèle prêt à l’emploi, que la bonne démarche n’est pas d’imposer la transparence par le haut (top down), mais d’associer les citoyens. Il faut que les citoyens s’invitent dans l’administration pour demander l’accès à l’information publique. Si Hamadi Jebali pratique l’Open Data, c’est aussi parce qu’il y a eu beaucoup de pression. On fait également pression pour que l’expérience de la ville de Sayada soit répliquée… Je suis donc très active dans ce domaine… J’ai publié tous les PV de la commission du Préambule : ce qui m’a d’ailleurs valu des problèmes avec certains de mes collègues !

- Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager sur ce terrain de la transparence ?

- Quand on a toute l’information, on fait le bon choix. A l’inverse, quand on n’a pas l’information, se créent les conditions du mensonge et des opportunités pour la corruption. Un des grands mensonges qui a été raconté aux Tunisiens, c’est celui qui concerne les ressources naturelles. C’est faux de dire que nous n’avons pas de ressources naturelles en Tunisie : nous en avons beaucoup !
Il faut que le citoyen devienne un garde-fou. On peut avoir la meilleure constitution : si les citoyens et la société civile ne sont pas capables de jouer leur rôle de garde-fou, tout cela ne servira à rien. Or il faut permettre au citoyen d’accéder à l’information publique, de savoir comment est dépensé l’argent. Il faut lui donner les outils.
Dans certains pays, comme les pays scandinaves, le citoyen a conscience qu’il fait partie du service public : il se perçoit comme travaillant pour la communauté. La transparence budgétaire et la justice fiscale jouent un rôle… Il y a un lien, par exemple, entre environnement et fiscalité : le citoyen qui sait comment est dépensé son argent fera plus attention, il ne salira pas l’espace public. Ce n’est pas une question de mentalité : c’est une question de volonté politique. Les comportements respectueux de l’environnement n’ont pas toujours existé dans des pays comme la France : ils ont changé grâce à une volonté politique !

- Quelles sont les priorités, à votre avis, au niveau de la Constitution, et à ce stade de son élaboration ?

- Il y a une proposition qui consiste à constitutionnaliser un institut de la bonne gouvernance. Mais cela ne suffit pas. J’ai vécu au Yémen et il y avait là un grand bâtiment sur lequel était inscrit en grand « Lutte contre la corruption… » Or le régime était un régime corrompu. Cette administration était dépourvue de prérogatives ! Actuellement, au niveau du brouillon de la constitution, c’est trop vague : il faut clarifier les prérogatives. Mais cela devra se faire au niveau de la loi : on ne peut pas rentrer dans les détails dans le texte de la constitution… Il faudra faire très attention au moment d’élaborer la loi : préciser comment on élit les gens, comment on garantit leur indépendance, quelles sont leurs prérogatives, quels seront les recours en cas de conflit avec l’administration…
En même temps, il est nécessaire d’ancrer les pratiques. Si les ministères de Hamadi Jebali ou de Sihem Badi pratiquent l’Open Data, c’est parce qu’il y a des personnes qui poussent dans ce sens. Mais il faudrait que tous les ministères passent à ce système… Je refuse qu’on me dise que les Tunisiens ne sont pas prêts. Il faut arrêter cette façon de les infantiliser.
Donc constitutionnaliser l’instance de la bonne gouvernance, préparer dès maintenant la loi et pratiquer la transparence : ne pas se contenter de l’engagement !

- Vous êtes élue du CPR à l’ANC. Comment vivez-vous la situation actuelle d’instabilité ? Et, aussi, votre avenir au sein de votre parti ?
- On est en instabilité depuis le début. Moi, je me concentre sur des dossiers. Comme celui de la dette. J’ai déposé une demande d’audit en ce qui concerne les dettes de l’époque de Ben Ali. Il ne s’agit pas d’annuler ces dettes mais de les réviser. La Norvège est déjà disposée à le faire… Un autre dossier est celui des ressources naturelles. Béji Caïd Essebsi a pris des décisions dans ce domaine qui engagent la Tunisie sur une période de 25 à 30 ans, alors qu’il était à la tête d’un gouvernement provisoire. Et Jebali lui emboîte le pas dans ce domaine. Ce n’est pas acceptable. Il y a également la question de la Caisse de compensation, qui est à réformer.
Je défends ces dossiers avec la coalition. Il y a des partis à vision séculière et il y a des partis à vision religieuse : on doit tous être autour de la table. Mais les choses sont en train de changer. On voulait affirmer l’identité arabo-musulmane de cette révolution : c’est fait ! Cela a été difficile, douloureux, mais c’est ainsi. Maintenant, il est temps de passer à d’autres objectifs, d’ordre économique.
Le programme économique du CPR est fondamentalement différent de ceux d’Ettakatol et d’Ennahdha. Par exemple, nous accordons une grande importance à l’autosuffisance alimentaire et énergétique. En outre, et mis à part quelques uns dans le parti, nous sommes tous opposés au partenariat privilégié avec l’Europe. Les Européens veulent qu’on augmente les prix et qu’on cesse les subventions : qu’on libéralise. Mais libéraliser avec des marchés qui sont plus forts que nous peut causer des ravages, comme au Kosovo !
La prochaine alliance devra se faire autour de ces objectifs économiques…

Editorial / Nouvelle configuration

par Raouf Seddik, lundi 28 janvier 2013, 14:41 ·
Avec la fin des négociations autour d’un hypothétique remaniement ministériel, on enterre donc l’espoir d’un gouvernement d’union nationale, qui se serait attelé à répondre aux urgences du pays tout en préparant les prochaines élections. Dans les jours qui viennent, selon les déclarations du président de l’actuel gouvernement, une nouvelle composition sera proposée à l’Assemblée constituante. A défaut d’un large consensus, on se contentera d’une majorité, et une courte majorité suffira. Le parti Ennahdha va certainement tenter de former une nouvelle coalition, avec ce double souci: intégrer de nouvelles formations, même modestes, ainsi que des indépendants, en affichant de la sorte sa bonne volonté en matière d’ouverture et, d’autre part, s’assurer une nouvelle assise face à une Troïka qui se révèle depuis quelque temps de plus en plus fragile... Le risque, évoqué hier par Béji Caïd Essebsi, d’une chute du gouvernement dans l’hypothèse où l’ANC rejetait la proposition du chef du gouvernement, ce risque n’est pas nul. Mais il y a lieu de penser qu’Ennahdha a assuré ses arrières et qu’elle dispose d’une combinaison lui permettant de recueillir une majorité, le moment venu.
Il faut bien saisir la singularité du contexte politique présent : les partis autres que ceux de la Troïka, même s’ils peuvent regretter de leur côté l’échec de l’initiative d’un gouvernement d’union nationale, ne sont pas non plus fâchés de demeurer dans l’opposition. Et ce, pour des raisons de calcul électoral assez évidentes, vu que les conditions sont difficiles pour accomplir des avancées, en un court laps de temps, sur le plan du développement, de l’emploi et de la lutte contre la pauvreté. On ne s’attendra donc pas à des manœuvres importantes pour faire chuter un gouvernement qu’on est plutôt content de laisser aux commandes en cette phase de transition.
Mais que la chute du gouvernement représente une probabilité relativement faible, cela ne signifie pas que les semaines et les mois qui viennent vont perpétuer la même configuration politique au niveau du pouvoir. Non seulement parce qu’Ennahdha tient à marquer un nouveau départ, mais aussi parce qu’un de ses partenaires, Ettakatol, semble de moins en moins d’accord pour continuer à jouer le même rôle. On n’oublie pas que ce parti a fait miroiter la possibilité de se retirer de la Troïka dans le cas où celle-ci échouerait à s’ouvrir aux autres partis politiques : va-t-il opérer un énième repli stratégique pour se maintenir dans un groupe qui lui a déjà tant coûté sur le plan de son assise, ou va-t-il au contraire jouer la carte d’une rupture plus ou moins spectaculaire, dont il escomptera quelques dividendes ? Nous aurons bientôt la réponse à cette question mais, d’ores et déjà, on peut dire que la Troïka est l’ombre d’elle-même.
Ajouté le : 28-01-2013

Marges spirituelles / Rencontre avec la parole

par Raouf Seddik, vendredi 25 janvier 2013, 12:26 ·
L’expérience religieuse est essentiellement l’expérience d’une parole. A travers la diversité des traditions, on retrouve cet élément commun d’une parole reçue, qui suscite en l’homme un écho. Et c’est sans doute sur ce point précis qu’achoppe l’athéisme : il peut attaquer ceux qui affirment l’existence de Dieu, ceux qui la tiennent pour acquise. Il ne peut pas contester le fait que l’homme expérimente une parole comme n’étant pas sa pure production, une parole par rapport à laquelle la parole humaine est dans la position seconde de la réponse...
Il parle ! «Il parle» comme on dirait : «Il pleut» ! Et le poète est sans doute celui qui est capable de s’approprier cette parole du monde et de la traduire en chant. Parce qu’il sait se laisser irradier par elle. Mais le poète n’est pas celui qui sait prendre acte de la survenue de cette parole, ou de s’étonner qu’elle résonne dans le silence de son existence. A moins d’être religieux, comme Rilke était religieux.
A la fougue intérieure de la poésie s’oppose l’écoute méditative de la piété religieuse qui, elle, sait amplifier l’événement : Il parle ! Cette écoute attentive, dans sa retenue, est déjà réponse. Et réponse éprouvée comme nécessaire, c’est-à-dire comme voulue impérieusement par la parole recueillie... Parole «convocante» !
C’est pourquoi l’écoute est déjà cheminement. Départ, donc. Ainsi, Abraham est un homme qui quitte un pays, un chez soi habituel : il ne sait où il va, mais ses pas le mènent à la rencontre d’une parole qui l’a réquisitionné avant même qu’il n’ait pu l’entendre. Non que son écoute ait précédé l’écho : c’est plutôt cette parole qui, dans le silence, est à elle-même son propre messager. Elle frappe à notre porte avant même que l’oreille en ait saisi le son. Mais parce qu’Abraham, sans savoir ce qui parle en lui, se met malgré tout en chemin, c’est à lui que s’ouvre l’espace céleste de cette parole et qu’échoit la promesse... Promesse d’horizons élargis, par-delà la mort.
Car la parole reçue, en même temps qu’elle nous enjoint de partir à sa rencontre, est don surabondant. Face à elle, le malheur de la finitude s’efface, emporté par la joie d’une union qui nous précède, nous dépasse et qui, dans le même temps, nous révèle dans la profondeur de notre identité.
Dans le poids du don, il y a l’épreuve d’une vérité : celle de mon propre visage, face à Celui de qui me vient le don !
Qu’avait donc à « lire » le Prophète de l’islam lorsque résonna en lui cette parole initiale qui lui enjoignait de lire ? Nul texte écrit ou parlé. Mais cette parole elle-même, le fait qu’elle descende sur lui, qu’elle inonde son âme et qu’elle le mette sous l’épreuve d’une présence qui est essentiellement sans limite. Lire cette parole, c’était s’avancer devant celui qui la proférait comme cette créature consentante qui accepte de la recevoir en son cœur et en sa vie. Instant critique, lourd d’implications en termes d’arrachement à des coutumes qui sont la marque naturelle d’une appartenance culturelle et ethnique. Instant critique aussi car il signifiait que lui, l’arabe qoreïshite, il n’était pas en dehors de la famille des hommes qui ont reçu cette parole comme on reçoit un anneau de fiançailles.
Lire, c’était donc recevoir l’annonce d’une appartenance autre : non pas certes d’une appartenance qui fait renoncer à ses parents par le sang et, plus largement, par la communauté de la langue, mais d’une appartenance plus large, plus primordiale, qui le rattachait aux «gens du Livre».  Mais qui sont ces gens du Livre et qu’est-ce qu’un Livre ? Est-ce cet objet que l’on tient entre les mains, qui comporte deux couvertures et dont on peut feuilleter les pages ? Ou n’est-ce pas plutôt cet espace céleste qui s’ouvre à quiconque, ayant reçu le message avant-coureur de la parole, se met en chemin vers elle ? Dès lors, c’est le monde lui-même qui devient livre, champ de signes et forêt de résonnances d’où jaillit le sens ... Oui, n’y a-t-il pas folie à vouloir enfermer cette parole dans un livre ? N’est-ce pas précisément en cette action «séquestratrice» que réside le fond de toute «falsification» ? Assurément. Mais le Livre, c’est aussi le lieu d’un Pacte. C’est la mémoire des paroles dont l’écho a scellé une union, a entériné un engagement en faveur de cette écoute consentante par quoi advient la transfiguration du monde. Il n’est pas LA parole, il est cette parole particulière par la mémoire de laquelle on se souvient que l’on est dépositaire d’un accord sacré qui, lui, nous voue à la parole et à son écoute.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 25-01-2013

Editorial / Le défi de l’impunité

par Raouf Seddik, jeudi 24 janvier 2013, 14:53 ·
LES wahabites improvisés persistent et signent. A la veille du Mouled, ils se sont de nouveau attaqués à un mausolée, qu’ils ont incendié. Cela s’est passé hier dans la ville d’Akouda. Nous assistons donc à une campagne orchestrée de la part de ces extrémistes qui veulent effacer de notre paysage toute trace de certaines pratiques religieuses ancestrales, au motif qu’elles sont en contradiction avec leur conception de l’orthodoxie.Sur le plan de la doctrine, il faut rappeler que le culte des saints, même s’il donne lieu à des croyances parfois étrangères à l’esprit de l’Islam, représente une tradition qui consiste à conserver la mémoire de femmes et d’hommes pieux qui ont marqué leur époque. Beaucoup de ces personnages, du reste, sont à redécouvrir à travers l’audace de leur pensée et la grandeur de leurs actions. Et nous devons à certains travaux universitaires d’avoir souligné cette dimension de façon convaincante... Ce constat devrait d’ailleurs nous inciter à engager un travail de réhabilitation qui dégage le culte des saints de toute cette dérive folklorisante, qui flirte avec la pensée magique, afin de renouer avec la partie la plus noble qui lui est inhérente, malgré son côté populaire. Il s’agit d’un devoir culturel.Mais, quelle que soit la position que les uns et les autres peuvent avoir à l’égard de ce phénomène, rien ne justifie ces opérations de destruction, qui relèvent d’une volonté, non de réparation ou de correction, mais d’amputation, de mutilation de notre patrimoine.Survenant après les multiples actions qui ont ciblé les mausolées de Saïda Manoubia et, tout récemment, de Sidi Bou Saïd, parmi plusieurs autres, et malgré la grande émotion que ces actions ont suscitée auprès de la population, cette énième opération s’apparente à une provocation délibérée. Les auteurs, inspirés par des courants venus d’Orient et fanatisés, n’ont pas d’autre réponse à apporter à ceux qui leur rappellent l’intégrité de nos propres traditions sinon celle de persister dans les destructions par le feu. Il s’agit de rien moins que d’un viol délibéré, qui s’installe clairement dans une logique méprisante de récidive et d’impunité.L’Etat, bien entendu, ne saurait se dérober à ses responsabilités face à cette forme de violence aiguë, pas plus que la société civile, qui doit voir dans ces attaques l’occasion d’organiser sa capacité défensive. Le modelage de notre système immunitaire, en tant que société post-révolutionnaire, se joue actuellement devant ce type d’agressions. Un travail de surveillance et même d’investigation n’a rien de contraire au devoir de tout un chacun. Etant entendu qu’il doit bénéficier du soutien de tous et que toute complaisance à l’égard de ces extrémistes, quelles que soient ses motivations, doit désormais être dénoncée comme une forme de trahison du pays.
Ajouté le : 24-01-2013

Editorial / Un reportage navrant

par Raouf Seddik, samedi 19 janvier 2013, 12:31 ·
On ne jettera pas la pierre à la chaîne France 2 qui nous a gratifiés avant-hier d’un reportage bien sombre sur notre pays. Ces manières rappelleraient un peu trop d’anciennes coutumes, celles d’une époque révolue où la Tunisie voulait à tout prix imposer d’elle-même l’image d’une contrée respirant le jasmin et la joie de vivre. On s’en souvient : pendant que la misère accomplissait son œuvre de mort dans les régions reculées et certains quartiers populaires, il fallait présenter le reflet d’un pays toujours souriant. Et à ceux qui étaient tentés de faire une entorse à la règle, de promener leurs regards indiscrets du côté des zones glauques, on faisait des remontrances en expliquant que le tourisme était pour nous une ressource vitale... Il fallait donc, pour ainsi dire, mentir utile. Mais si nous cachions la misère de l’arrière-pays, nous cachions mal la misère de nos médias, qui ne disaient que ce qu’on leur commandait de dire... Et c’était sans doute une grande misère.
Aujourd’hui, nous ne nous privons pas de dénoncer ce qui ne va pas sur les colonnes des journaux, sur les ondes des radios comme sur les écrans de télévision. Au risque même de susciter l’embarras et la colère de nos gouvernants, qui aimeraient sans doute que nous soyons plus positifs. Et pourtant, nous avons peine à comprendre... Comment une chaîne de télévision publique, qui peut à juste titre se prévaloir d’un haut degré de professionnalisme, peut-elle se laisser aller à une vision de la réalité si biaisée ? Où est la société civile qui, face aux dérives évoquées et à d’autres, se mobilise et donne de la voix ? Où est la liberté d’expression et le débat franc qui, depuis la révolution, ont transformé partout le paysage de notre réalité quotidienne et font de nous des hommes debout ? Où est l’espoir d’un pays vivant désormais dans un climat de pluralisme politique et qui attend de pied ferme sa nouvelle Constitution et ses prochaines élections ? Au nom de quelle règle de journalisme cela doit-il être gommé, biffé, occulté ? N’y a t-il pas un contrat de vérité qui lie le journaliste à son public, et qui l’oblige à ne pas donner de la réalité une représentation trompeuse, que ce soit par action ou par omission ?
Parce que nous vivons dans ce pays et que nous le connaissons, nous savons à quel point le reportage qui a été servi aux téléspectateurs français est pour le moins d’une piètre qualité journalistique. Et il est regrettable de le dire: ce travail ne respecte ni la vérité complexe d’un pays ni le public auquel il est destiné, et qui mérite beaucoup mieux que cette image grossièrement apprêtée, imposée par un a priori facile...
Nous le savons bien : il existe chez le public français une certaine propension à cultiver des préjugés concernant nos pays du Sud. C’est dommage. Mais ce qui l’est plus encore, c’est qu’une chaîne publique se fasse un point d’honneur d’abonder dans ce sens et de flatter de tels préjugés... Ce n’est en tout cas pas l’idée que nous nous faisons, ni du journalisme en général et de la noblesse de ce métier, ni du service public et de ses exigences. Mais bon vent quand même !
Ajouté le : 19-01-2013

Question de savoir / Suffit-il de parler?

par Raouf Seddik, vendredi 12 octobre 2012, 13:34 ·

La question de savoir si la levée de boucliers à laquelle on a assisté, à l’annonce des ennuis judiciaires auxquels a eu à faire face la jeune fille violée par deux policiers, est un réflexe sain de la part de la société civile ne se pose même pas. La réponse est évidemment oui. Mais cette question ne devrait pas nous en cacher une autre, qui est la suivante et qui n’est pas de moindre importance : suffit-il de se mobiliser de la sorte pour créer les conditions qui permettent aux victimes de ne plus se taire à l’avenir ? Une question qui a d’autant plus de sens que la victime d’un viol est souvent tentée par le silence, non pas seulement parce qu’elle est terrorisée en raison de ce qui vient de lui arriver ou parce qu’elle redoute le regard d’autrui une fois qu’elle aurait parlé, mais aussi parce que le viol représente pour la victime une lésion durable et profonde de l’image de soi, aussi bien sur le plan social que sur le plan intime. C’est pour cette raison qu’un accompagnement psychologique est souvent prévu afin de l’aider à surmonter la blessure morale, à se débarrasser du sentiment d’impureté...
Il n’est donc pas vrai que la peur du violeur soit la seule raison qui pousse au silence : il y a aussi le pressentiment d’une situation tout à fait ingérable face à quoi la réaction la plus immédiate est de tout enfouir dans l’oubli. Ce qui, bien entendu, n’est qu’une solution en apparence : en réalité, c’est bien plutôt le début du mal, car un traumatisme refoulé, non reconnu, produira des dommages d’autant plus graves sur l’équilibre psychologique de la victime que toute possibilité de dépassement est ôtée de cette manière... Seul le mal regardé en face peut en effet être dompté.
Mais la tentation du silence n’a rien d’irrationnel : elle indique, d’un certain point de vue, une connaissance obscure, mais certaine, sur le fait qu’il ne suffit pas de parler pour se tirer d’affaire. C’est pour cela que pousser une victime à raconter sa mésaventure alors qu’elle n’y est pas disposée, ou pas prête, ou qu’elle ne se rend pas bien compte des conséquences de sa «surexposition», peut constituer un second viol... Les médias, assoiffés de sensationnel, devraient s’en souvenir et savoir ne pas se rendre, par leur zèle, complices parfois d’une violence qu’ils prétendent dénoncer.
Plus que le scandale fait aux violeurs et à ceux qui se croient bien inspirés de chercher à les couvrir, ce qui peut favoriser les victimes à briser le silence, c’est l’assurance que les chances de la réparation de soi sont réelles, et la pensée que le fait de parler n’est qu’un premier pas sur cette voie, dont les pas suivants ne seront pas entravés, jusqu’à la guérison totale... C’est le fait de savoir que la culture de notre société ne lâche pas les personnes au-delà du moment de l’émotion et de l’indignation qui fait suite à la révélation, mais qu’elle a à cœur qu’elles soient réhabilitées dans leur être profond.
Sommes-nous capables d’offrir cela ? La prudence et la modestie dictent ici de répondre par le doute. L’accompagnement des victimes, pas seulement de viol mais de toute forme de violence, est un savoir-faire qui ne s’improvise pas : il s’acquiert. Et l’un des enseignements de cet épisode dont nous sommes partis dans cette «Question de savoir» — et qui commence à être supplanté par d’autres sujets à la Une des journaux – c’est que la question de l’accompagnement psychologique doit faire désormais partie de nos préoccupations... Si du moins nous tenons à ce que les manifestations de solidarité à l’égard de ceux de nos concitoyens qui sont lésés ne soient pas des manifestations marquées du sceau de la superficialité et de l’inconsistance.

Auteur : R.S.
Ajouté le : 09-10-2012

Indépendance de la presse : on la construit ou on la perd !

par Raouf Seddik, mardi 25 septembre 2012, 12:42 ·

La question de savoir si le journalisme en Tunisie peut se passer de cette triple exigence – maturité, objectivité et crédibilité – ou s’il lui suffit pour s’affirmer de ressembler à ce qui se pratique ailleurs, cette question est cruciale. D’elle dépend non pas seulement le visage de toute une profession dans l’avenir, mais aussi celui de la société tout entière, dans la mesure où la presse constitue, à notre époque, le miroir dans lequel toute communauté humaine se perçoit, aussi bien dans ses traits hérités que dans ses projets, dans ses mines de faiblesse que dans ses airs de bravoure, dans ses contradictions que dans la persévérance dont elle fait preuve pour réaliser les défis qu’elle s’est assignés. Et il n’est pas du tout indifférent que le miroir en question soit de bonne ou de mauvaise qualité, qu’il fasse ressortir courageusement la réalité crue ou qu’il la voile pudiquement, craintivement, voire mensongèrement...La même question ne doit pas manquer de se poser lorsque ce journalisme se mobilise autour de la question de sa liberté dans une attitude de défense, comme c’est le cas aujourd’hui. Car une chose est de défendre le territoire de sa liberté, une autre est de se donner le moyen d’en faire bon usage et de donner à cette liberté tout le sens qui est le sien face à nos concitoyens.Nous avons besoin, en réalité, d’un journalisme qui donne les preuves de sa maturité. Qui ne se contente pas de donner la leçon aux responsables politiques en profitant d’une situation avantageuse à partir de laquelle toute réponse à ses critiques serait assimilée à une atteinte au principe de la liberté d’expression. Une telle protestation a un sens si on a pris soin d’ajuster sa critique sans y ajouter l’acharnement et sans s’être dispensé soi-même de l’obligation d’être juste dans son jugement. Du reste, être dans une certaine retenue ne signifie pas du tout être dans l’indulgence au moment de décocher sa flèche. En revanche, c’est montrer la conscience du privilège dont on dispose et de la responsabilité que cela engage. Or cela relève de la maturité.Nous avons besoin aussi d’un journalisme de l’objectivité, qui ne prend pas ses aises avec la vérité en fonction de ses préférences subjectives. La déontologie du métier nous en fait un devoir mais la pratique nous en éloigne parfois. Pourtant, c’est dans le respect de cette règle que le journaliste préserve son statut en tant qu’il est celui qui éclaire le citoyen et le met en possession des éléments dont il a besoin pour se faire une idée juste et souveraine de la réalité politique. Il s’agit d’une position importante que nous perdons si nous avons la prétention d’imposer au public notre opinion propre, même si nous le faisons «pour son bien»... N’oublions pas que les tyrans agissent aussi «pour notre bien».Enfin, nous avons besoin d’un journalisme crédible, qui a à cœur de renforcer la relation de confiance qui le lie au public et qui ne bascule pas dans une logique intéressée ou partisane. Le fait que des pratiques existent dans des pays « avancés » autorisant un journalisme qui se met au service de tel ou tel parti politique n’est pas suffisant pour considérer que c’est bien pour nous ou qu’il s’agit d’une norme à laquelle nous devrions nous soumettre... Passer directement d’un journalisme de la soumission sous le règne de la dictature à un journalisme qui fait le jeu de l’une ou l’autre des formations politiques, c’est en effet creuser la tombe d’un journalisme dont on est en droit de rêver : un journalisme indépendant, puisant dans la rigueur de ses pratiques sa propre autorité et jouant sur la scène du jeu démocratique le rôle d’arbitre vigilant et impartial, à travers les transformations du paysage et les alternances au pouvoir... Que serait un journalisme qui serait demain indulgent avec un pouvoir parce qu’il est celui d’un parti qui a recueilli aujourd’hui sa sympathie, ou qui s’abstiendrait de la critique parce que cela reviendrait à aller dans le sens d’un autre parti qui, lui, n’a pas ses faveurs? Une telle posture, qui ne sait pas accorder à l’indépendance de la presse le respect qu’elle mérite, a tout l’air de rappeler de ses vœux d’anciennes tutelles, d’anciennes allégeances... Comme si, par-delà certaines fureurs, elle ne parvenait pas à se libérer de certains plis.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 25-09-2012