mardi 19 février 2013

Indépendance de la presse : on la construit ou on la perd !

par Raouf Seddik, mardi 25 septembre 2012, 12:42 ·

La question de savoir si le journalisme en Tunisie peut se passer de cette triple exigence – maturité, objectivité et crédibilité – ou s’il lui suffit pour s’affirmer de ressembler à ce qui se pratique ailleurs, cette question est cruciale. D’elle dépend non pas seulement le visage de toute une profession dans l’avenir, mais aussi celui de la société tout entière, dans la mesure où la presse constitue, à notre époque, le miroir dans lequel toute communauté humaine se perçoit, aussi bien dans ses traits hérités que dans ses projets, dans ses mines de faiblesse que dans ses airs de bravoure, dans ses contradictions que dans la persévérance dont elle fait preuve pour réaliser les défis qu’elle s’est assignés. Et il n’est pas du tout indifférent que le miroir en question soit de bonne ou de mauvaise qualité, qu’il fasse ressortir courageusement la réalité crue ou qu’il la voile pudiquement, craintivement, voire mensongèrement...La même question ne doit pas manquer de se poser lorsque ce journalisme se mobilise autour de la question de sa liberté dans une attitude de défense, comme c’est le cas aujourd’hui. Car une chose est de défendre le territoire de sa liberté, une autre est de se donner le moyen d’en faire bon usage et de donner à cette liberté tout le sens qui est le sien face à nos concitoyens.Nous avons besoin, en réalité, d’un journalisme qui donne les preuves de sa maturité. Qui ne se contente pas de donner la leçon aux responsables politiques en profitant d’une situation avantageuse à partir de laquelle toute réponse à ses critiques serait assimilée à une atteinte au principe de la liberté d’expression. Une telle protestation a un sens si on a pris soin d’ajuster sa critique sans y ajouter l’acharnement et sans s’être dispensé soi-même de l’obligation d’être juste dans son jugement. Du reste, être dans une certaine retenue ne signifie pas du tout être dans l’indulgence au moment de décocher sa flèche. En revanche, c’est montrer la conscience du privilège dont on dispose et de la responsabilité que cela engage. Or cela relève de la maturité.Nous avons besoin aussi d’un journalisme de l’objectivité, qui ne prend pas ses aises avec la vérité en fonction de ses préférences subjectives. La déontologie du métier nous en fait un devoir mais la pratique nous en éloigne parfois. Pourtant, c’est dans le respect de cette règle que le journaliste préserve son statut en tant qu’il est celui qui éclaire le citoyen et le met en possession des éléments dont il a besoin pour se faire une idée juste et souveraine de la réalité politique. Il s’agit d’une position importante que nous perdons si nous avons la prétention d’imposer au public notre opinion propre, même si nous le faisons «pour son bien»... N’oublions pas que les tyrans agissent aussi «pour notre bien».Enfin, nous avons besoin d’un journalisme crédible, qui a à cœur de renforcer la relation de confiance qui le lie au public et qui ne bascule pas dans une logique intéressée ou partisane. Le fait que des pratiques existent dans des pays « avancés » autorisant un journalisme qui se met au service de tel ou tel parti politique n’est pas suffisant pour considérer que c’est bien pour nous ou qu’il s’agit d’une norme à laquelle nous devrions nous soumettre... Passer directement d’un journalisme de la soumission sous le règne de la dictature à un journalisme qui fait le jeu de l’une ou l’autre des formations politiques, c’est en effet creuser la tombe d’un journalisme dont on est en droit de rêver : un journalisme indépendant, puisant dans la rigueur de ses pratiques sa propre autorité et jouant sur la scène du jeu démocratique le rôle d’arbitre vigilant et impartial, à travers les transformations du paysage et les alternances au pouvoir... Que serait un journalisme qui serait demain indulgent avec un pouvoir parce qu’il est celui d’un parti qui a recueilli aujourd’hui sa sympathie, ou qui s’abstiendrait de la critique parce que cela reviendrait à aller dans le sens d’un autre parti qui, lui, n’a pas ses faveurs? Une telle posture, qui ne sait pas accorder à l’indépendance de la presse le respect qu’elle mérite, a tout l’air de rappeler de ses vœux d’anciennes tutelles, d’anciennes allégeances... Comme si, par-delà certaines fureurs, elle ne parvenait pas à se libérer de certains plis.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 25-09-2012

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire