mardi 19 février 2013

Marges spirituelles/Les nouvelles théologies

par Raouf Seddik, vendredi 18 janvier 2013, 16:22 ·

Le conflit entre intégrisme et modernisme au sein de la pensée théologique musulmane est engagé depuis le XIXe siècle, mais il connaît actuellement une phase critique. Sans doute parce que la position intégriste, de plus en plus en rupture avec le sens de l’histoire, n’a plus d’autre ressource que ce que l’on appelle l’argument d’autorité et que, face au refus de se soumettre de l’adversaire moderniste, la tentation est souvent de « faire parler » la colère divine… Le problème est que l’intégriste ne dispose pas de la colère divine comme d’une arme dont il pourrait faire usage à sa guise, et que celle-ci peut lui faire défaut, le trahir. D’où une seconde tentation, désespérée mais en même temps quasi fatale, qui est de la « provoquer », ou de la… mimer. Telle est la logique « terroriste ».
Cette querelle interne parmi les représentants d’une religion, l’islam, donne lieu à des actions qui débordent les limites du monde musulman. On ne peut se réclamer de la « colère divine », et a fortiori la soumettre à sa propre volonté, sans éprouver le besoin de lui conférer les attributs d’un très large écho ! Sans quoi l’aberration formidable d’un tel acte d’impiété – décider pour Dieu de ce qui provoque sa colère et contre qui il entend la diriger - demeurerait trop visible… Il s’agit donc de surenchérir dans l’aberration, dans un souci de rendre crédible ce qui est mensonger… D’où la mutation géopolitique de la réponse. Et, donc, l’internationalisation du problème, dont nous sommes tous témoins.
Mais cela ne doit pourtant pas nous faire oublier que, à la base, le conflit est d’ordre essentiellement théologique, et qu’il appelle sans doute une solution du même ordre, entre musulmans.
Notons que ce problème théologique ne débouche pas nécessairement sur un rejet de la tradition, mais bien plutôt sur sa reformulation : ce que d’aucuns ont appelé la « tradition active ». Or il n’est pas le lot de la seule religion musulmane. Ce problème a des équivalents au sein du christianisme et du judaïsme. Et le fait nouveau, de ce point de vue, c’est qu’il existe une secrète collaboration entre les modernistes des trois religions monothéistes… Ainsi l’algérien Soheib Bencheikh, ancien mufti de Marseille, avoue-t-il, par exemple, des contacts avec l’un des chantres du modernisme chrétien, l’allemand Hans Küng. A vrai dire, l’échange va de la simple curiosité aux rencontres assidues, en passant par les lectures.
Dans chacune des religions, et par-delà l’apparence d’une homogénéité doctrinale, il y a des tensions et des oppositions. Elles ne sont pas sans violence, parfois.
S’il est peu probable que les traditionnalistes dans chacune des trois religions s’intéressent à ce que font leurs « collègues » d’à côté, car ils sont peu enclins à ce type d’attention en direction de l’autre, en revanche, les modernistes peuvent difficilement s’empêcher de le faire avec leurs propres homologues à eux. Ni, peut-être, d’éprouver certaines sympathies, plus ou moins discrètes, plus ou moins avouées. Car il existe une amitié secrète entre modernistes, par delà les frontières interconfessionnelles. Tous ont à faire face à l’inertie d’un traditionalisme qui s’arcboute sur le sacré pour justifier son refus de tout changement qu’il assimile à une trahison. Tous, surtout, ont à engager une démarche à travers laquelle il s’agit, non pas de tourner le dos à une tradition, mais d’aller chercher en elle ce qui est le plus vivant et le plus à même de constituer une réponse aux défis de la modernité. Tous se voient dans la situation de celui qui risque de bouleverser un ancien édifice et qui, dans le même temps, doit faire extrêmement attention à le préserver, en sondant ses fondations les plus saines… C’est le paradoxe d’une tradition qui devient ainsi matière à exploration et à redécouverte, et dont les théologiens modernistes partagent ensemble l’expérience dangereuse, dans un contexte d’adversité avec une partie de leurs propres coreligionnaires. Cela crée des liens, si invisibles soient-ils !
Mais ces gens ont en réalité une raison très sérieuse qui les oblige même à ne pas se désintéresser de ce qui est fait par leurs collègues dans la maison voisine. Et cela non pas du tout pour opérer des rapprochements hasardeux dans un élan de syncrétisme. Au contraire, c’est pour les prévenir. C’est pour veiller à ce que les réaménagements engagés, à ce que les actions de décloisonnement interne ne conduisent pas à des empiètements entre voisins. Etant entendu que la bonne entente et le dialogue entre voisins supposent, ou requièrent, que chacun garde une vision claire de son propre territoire, loin de toute fraternisation excessive, de toute atteinte intempestive aux frontières.
Plus les limites sont claires, plus les perspectives de l’échange sont larges qui permettent de dégager ce qui est commun !
Raouf SEDDIK

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