mardi 19 février 2013

Marges spirituelles / Choura et démocratie

par Raouf Seddik, samedi 9 février 2013, 14:48 ·
La notion de « choura » est une notion coranique qui a peu d’occurrence dans le texte du Coran mais qui, pour autant, est assez claire dans sa façon de mettre les hommes face à leurs responsabilités dans la gestion des affaires publiques. De sorte qu’il est tout à fait possible à certains de considérer que la théologie qui a cherché à soumettre cette gestion des affaires publiques aux normes et aux prescriptions proprement religieuses est une théologie qui a au moins le tort d’être en contradiction avec l’injonction relative à la « choura ». Et, donc, d’être une théologie qui utilise le texte du Coran contre lui-même. Ce qui, au-delà des apparences, au-delà de ce jeu très démonstratif des allégeances aux prescriptions, revient quand même à le vider de son sens.
Il y a tout lieu de penser d’ailleurs que le retour au texte, ou la crispation autour de certaines de ses indications à caractère juridique, n’est rien d’autre que l’expression du vertige qui s’est saisi des premiers musulmans devant l’étendue des possibles, devant ce qui s’ouvrait à eux en termes de perspectives d’action et d’initiatives. Et cela grâce précisément à ce travail de délibération et de partage équitable du pouvoir entre eux. Ce qui n’a rien de très étonnant : tout passage brutal à l’état de liberté provoque des mouvements inverses, un reflux compulsif du besoin ancien d’obéir et de complaire à une tutelle… Tout passage brutal à l’état de liberté génère ainsi, de la même façon, ce soin qu’on met à fabriquer, au nom même de la révolution et par son invocation fallacieuse, des règles et à poser des interdits là où le devoir de liberté appelait, lui, à l’audace individuelle et collective.
De fait, toute révolution engendre sa contre-révolution, et toute révolution réussie est une révolution qui parvient à vaincre la contre-révolution qu’elle génère. En ce sens, si l’islam peut justement être considéré comme une révolution, on peut bien dire que la lutte qu’il mène contre son mouvement opposé et qui émane de lui, que cette lutte est engagée actuellement dans une partie décisive.
Le retour de l’islam dans le giron du pouvoir sert en effet de test permettant aujourd’hui de discerner ce qui, dans cette révolution-là, relève de la contre-révolution, c’est-à-dire du refus de la liberté, de cette volonté de rétablir l’ordre servile des tabous et des interdits au sein d’une société. Nous sommes dans la situation du chimiste qui soumet une matière donnée à l’effet d’un agent et qui observe et interprète le résultat : la difficulté à entrer dans le jeu du partage du pouvoir politique trahit cette dimension antirévolutionnaire qui, comme nous le disions, ne se réclame de l’islam que pour le vider de son sens et nier son vrai message en l’étouffant sous la masse d’un savoir factice. Et cette difficulté, qui le dénonce, qui le désigne dans sa nature antirévolutionnaire, représente aussi une opportunité afin de le réduire, de clore son règne.
Ce processus est voulu à la fois par le devenir historique de la religion musulmane et par l’épreuve de la modernité. Il n’exige pas de militantisme particulier, mais simplement l’attente qu’on peut avoir devant un fruit qui, une fois mûr, tombe de lui-même.
Mais la question se pose quand même de savoir si la notion de choura recoupe exactement celle de « démocratie », du moins dans le sens moderne du terme. Une des difficultés qui se présente est liée au fait que la choura rassemble des personnes qui sont de même religion, tandis que la démocratie moderne constitue un partage de pouvoir entre personnes qui, si elles ne sont pas de religions différentes, accordent du moins une importance à l’engagement religieux qui n’est pas la même. On passe du partage homogène au partage hétérogène.
Dans le jeu de la démocratie, « l’islamiste » est appelé à une « coupure théologique » : il doit agir sans le soutien du texte, par la seule foi en sa bonne volonté, en sa capacité de servir Dieu indépendamment de toute prescription et par son ambition de « convertir » ses partenaires dans l’exercice du pouvoir à travers le seul exemple de ses actions. Ce qui, précisément, exige de lui qu’il s’abstienne de chercher à les forcer dans un sens ou un autre, d’une quelconque façon.
Il ne s’agit pas de méconnaître l’épreuve qui est exigée actuellement du musulman, au sens de l’islamiste politique, et qui consiste à faire preuve de retenue dans la manifestations de sa foi quand il traite avec ceux qui ne sont pas de son bord sur le plan religieux, donc politique. L’épreuve passée de la marginalité politique et de la persécution a, elle, érigé en obligation le fait de ne pas se départir de ces manifestations de la foi. Voilà cependant qu’il s’agit aujourd’hui de placer toute la vertu dans la discrétion et dans le respect sincère de la différence, même quand cette différence est perçue comme une forme de « jâhiliyya »…
Telle est en tout cas l’épreuve de la démocratie. Elle peut sembler être le chemin qui conduit à enterrer la choura dans un jeu qui la trahit. Et c’est bien ainsi que beaucoup de musulmans la perçoivent. En réalité, elle engage surtout dans une expérience qui est celle de l’humilité dans la foi. Laquelle ne signifie pas moins de foi, mais au contraire plus…
Raouf SEDDIK

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