vendredi 2 décembre 2011

Figures et concepts

Socrate, ou les merveilles de l’ironie

 L’amour-propre est un faible assez universellement partagé. Et le savoir, comme le prestige politique et la richesse, représente un motif d’amour-propre... Les Athéniens de l’époque de Socrate n’en étaient pas indemnes, en tout cas. Ils avaient même, pour l’alimenter, créé un nouveau corps de métier. Les sophistes, en effet, avaient pour mission de fabriquer des savants, des gens capables de disserter sur toutes sortes de sujets, d'une  façon docte et qui suscitait l’admiration parmi l’entourage. Socrate lui-même est passé pour être l’un de ces sophistes, parce qu’on le voyait discuter avec jeunes et moins jeunes aux coins des rues, se lançant dans des discussions qui n’avaient rien d’ordinaire et où il était question de vertu, de beauté, de piété, de justice... Sa fréquentation était recherchée par la jeunesse, sans doute parce qu’elle permettait de s’imprégner de ses talents de dialecticien. Mais était-il un faiseur de savants, lui ? N’y avait-il pas méprise de la part de ceux qui l’assimilaient trop facilement à la catégorie des sophistes ?
Suivons cette entrée en matière de Socrate dans un échange qui nous est rapporté par Platon : «En vérité, Hippias, quelle félicité n’est-ce pas pour toi d’éprouver le sentiment, à chaque Olympiade, en arrivant au lieu saint, d’avoir, pour ce qui est de l’âme, belle espérance en ton savoir ! Et je m’émerveillerais qu’il y eût, à l’égard du corps, un seul athlète pour, en venant ici concourir, être aussi exempt de crainte, aussi plein de confiance en son corps que toi tu dis l’être en ton esprit!» C’est en ces termes élogieux et pleins de faveurs que, avec Hippias comme avec beaucoup d’autres, débute une conversation qui va évoluer toutefois, assez rapidement, en un travail de désarticulation des éléments du savoir acquis et qui va déboucher, en fin de compte, sur le constat qu’un tel savoir est illusoire. Ce qui, pour certains interlocuteurs, peut d’ailleurs être vécu comme une expérience tellement douloureuse qu’elle suscite en eux un fort ressentiment, de l’animosité même...

Du faux au vrai savoir

A vrai dire, cette stratégie socratique de mise à mort des savoirs illusoires exige une autre condition psychologique pour se déployer: l’aveu de l’ignorance. N’étant spécialiste en rien sinon, dit-il, en cet art qu’il a hérité de sa mère et qui consiste à accoucher – mais il accouche les esprits tandis que sa mère accouche les corps – il est toujours en position de se prévaloir de son ignorance dans les domaines de compétence habituels de ses concitoyens pour s’installer avec eux dans le rôle de celui qui cherche à comprendre.
On est donc en présence d’une politique de feinte qui a pour but de mettre le «savant» dans de bonnes dispositions afin de parler et, surtout, afin de rendre compte des fondements de son savoir. C’est dans ce cadre que se met en place l’ironie socratique : elle a pour mission de maintenir cet équilibre de départ tout au long de l’échange, jusqu’à la délivrance. C’est-à-dire la claire découverte par l’interlocuteur de l’irréalité de son savoir mais, dans le même temps, de ce qu’il est capable de se conduire lui-même à un savoir vrai, quitte à ce que ce savoir soit celui qui établit l’irréalité de son ancien savoir. Car il s’agit bel et bien d’un savoir : un savoir, néanmoins, qui est celui de l’homme en tant qu’il a quitté le terrain du culte de sa propre personne pour aborder celui de l’humilité, laquelle humilité ouvre de son côté au culte de l’être... Car il y a un monde entre celui qui est simplement ignorant et celui qui se sait ignorant : ce dernier porte un savoir qui est de nature à le rendre attentif et sensible au mystère de l’être. Ce n’est pas le cas de l’ignorant qui, n’étant pas au fait du manque dont il souffre, n’éprouve pas davantage le besoin de se tourner vers le monde et de chercher l’émerveillement.
C’est cette ambition ultime qui fait qu’on n’a pas raison de voir en l’ironie de Socrate une simple revanche du logicien sur les détenteurs prétentieux d’un savoir positif. L’ironie de Socrate est assassine sans jamais être malveillante, elle est moqueuse sans jamais être méchante. Car elle vise toujours, en définitive, à mener l’interlocuteur en ce point précis de l’expérience du savoir qui est synonyme d’amitié : amitié dans l’admiration, non plus de sa propre personne et de ces faux savoirs dont elle se gonfle, mais de ce que Platon appelle le beau en soi, et que Socrate préfère sans doute ne pas nommer, et laisser simplement advenir comme un signe des dieux.

Les feintes de l’éloge

La désolation devant le tas de ruine auquel l’échange avec Socrate réduit le glorieux édifice du savoir de l’interlocuteur est toujours synonyme, paradoxalement, d’un bonheur retrouvé, auquel on ne sait pas toujours donner un sens. Mais il est bonheur parce que c’est la joie d’être désormais libéré du piège de sa propre idolâtrie. Il en est ainsi par exemple du personnage de Ion qui, se croyant savant en tout ce qui touche au poète Homère, au point de s’y connaître en art de la guerre au même titre qu’un général d’armée parce qu’il est beaucoup question de combats et de batailles dans l’Iliade, avoue à la fin de l’entretien que son savoir n’est rien d’autre que le reflet d’une «grâce divine», et nullement d’une compétence réelle en un art particulier, au sens où un médecin, explique Socrate, est compétent en l’art de guérir... Toute l’affaire est qu’il est «possédé par Homère». Il venait au début de la rencontre, pourtant, plein de satisfaction et de grande estime au sujet de sa personne. Et Socrate n’avait pas manqué de flatter ses sentiments, n’hésitant pas même à dire un mot sur son apparence physique : «Bien souvent, ma foi, je vous ai, Ion, envié votre art, à vous autres les rhapsodes. En même temps que, en raison de votre art, il vous sied toujours d’avoir paré votre corps et de vous exhiber les plus beaux qu’il se peut...»
Mais Ion le rhapsode n’est pas Protagoras le sophiste : il n’a pas autour de lui toute cette cour d’admirateurs, qui rend l’approche extrêmement plus délicate. C’est face à des adversaires de ce second genre que, bien souvent, Socrate doit montrer tous ses talents en matière d’ironie, et garder par ce moyen une bonne humeur qui est sa meilleure alliée, non seulement pour garder toutes ses ressources dans l’échange mais aussi pour redonner courage et patience à son adversaire, lorsque ce dernier se lasse des questions et s’irrite d’un dialogue qui ne lui permet pas de parler à son avantage ni de faire impression sur les auditeurs.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 02-12-2011

mercredi 30 novembre 2011

Editorial

Le message des commissions

LA formation d’une coalition au sein de l’Assemblée constituante regroupant les trois partis arrivés en tête des dernières élections, soit Ennahdha, le Congrès pour la République et Ettakatol, a fait craindre ici et là, parmi les observateurs de la scène politique, que nous nous acheminions vers un scénario où l’opposition se contenterait de faire de la figuration. Un très mauvais signe, à vrai dire, pour une Constituante qui assume la responsabilité historique de donner le la en matière de vie démocratique en cette période postrévolutionnaire. Le spectre d’une nouvelle dictature s’est même invité dans les esprits: dictature d’une majorité ayant pour elle la légitimité issue des urnes, mais dictature quand même dès lors qu’elle se proposerait de traduire ses positions particulières en lois qui valent pour tous.
La formation il y a quelques jours de deux commissions au sein de l’Assemblée, chargées l’une du règlement intérieur, l’autre de l’organisation provisoire des pouvoirs publics, est en train d’apporter la preuve qu’une telle représentation des choses n’est pas si conforme à la réalité. Nous avons en effet assisté au sein de ces commissions à des votes sur certains points qui laissent apparaître ce qu’on pourrait considérer comme des failles ou des fissures dans la coalition. S’agit-il d’une liberté que se sont octroyés certains membres de ces commissions contre l’avis de la direction de leur parti, d’une forme d’indiscipline donc ? Ou est-ce que cette indiscipline bénéficie secrètement de la bénédiction de leur parti, qui espère à travers elle envoyer un signe à sa base selon lequel l’engagement au sein de la coalition ne vaut pas soumission inconditionnelle ? Il est permis de spéculer à loisir sur le phénomène. Une chose est sûre,  la coalition n’est pas à ce point statique et définitive qu’elle dispense le parti le plus fort d’avoir à s’exposer au débat et à faire preuve de compromis...
Bien entendu, les points sur lesquels les discussions ont achoppé au niveau des commissions seront tranchés en séance plénière par les élus de la Constituante, et il est bien possible que l’équilibre initial des forces se recompose à cette occasion... Mais ce qui s’est passé en commissions est un précédent que rien, dans l’absolu, n’empêche de se reproduire en assemblée plénière. De sorte que si la majorité bénéficie bien, semble-t-il, d’une plateforme d’accord qui lui permet de faire avancer les débats et d’adopter des textes, elle n’est nullement exemptée à l’avenir du besoin de reconstituer sans cesse les bases de la plateforme d’accord ni même d’envisager la possibilité de l’élargir à d’autres acteurs pour la renforcer... Ce qui, bien sûr, ne saurait se faire sans concessions et qui est synonyme de mobilité salutaire des alliances et de vivacité des débats.
On attend donc de voir maintenant comment cette sorte de rupture d’équilibre au sein des commissions va pouvoir modifier la physionomie de l’Assemblée et son équilibre des forces.
Ajouté le : 30-11-2011

mardi 29 novembre 2011





editorial

Médias - société civile : quel partenariat ?


Depuis la révolution du 14 janvier, nous avons assisté à un changement brutal dans la physionomie de la presse nationale. Les langues se sont déliées, les tabous sont tombés et le champ de la liberté d'expression s'est considérablement ouvert. Tant et si bien que l'on a assisté à une sorte de rivalité en matière d'audace, parfois même de culot dans le traitement de sujets qui, dans le passé, exigeaient pour les aborder beaucoup de circonspection et de prudence.
Ce vent de liberté, on s'en est assez vite rendu compte, n'était pas indemne de certains risques de dérapages. C'est un fait qu'une forme de violence peut s'insinuer dans le travail du journaliste, qui peut ensuite se transformer en parti pris systématique en faveur des uns et contre les autres... Du coup, le public en devient perplexe et ne peut plus voir en l'homme de média quelqu'un qui est à son service pour lui apporter une information juste et fiable, ou des analyses réellement éclairantes sur la réalité des événements qui font l'actualité.
A l'approche de la période électorale, des acteurs au sein de la société civile en particulier ont cru utile de mettre en place un dispositif de surveillance, sentant bien que la façon dont les médias tunisiens couvriraient la campagne pourrait comporter des attitudes et des agissements qui seraient en contradiction avec le principe de neutralité et d'équité entre les candidats. Nous avons donc assisté à l'arrivée de ce "monitoring" qui a choisi de s'attarder sur quelques médias en particulier, à titre d'exemples représentatifs, et qui a d'ailleurs produit pas moins de quatre rapports d'évaluation.
De tels rapports sont très certainement précieux en ce qu'ils comportent nombre de remarques sur des écarts dont les médias se sont rendus coupables dans une période critique comme l'est une campagne électorale. Mais force est aussi de constater que ce travail de surveillance a été mené de loin et, d'autre part, que le contenu des rapports eux-mêmes ne saute pas toujours aux yeux par sa pertinence... C'est tellement vrai que l'on pourrait suggérer un travail d'évaluation sur la qualité de ces évaluations.
Mais ce qui est surtout le plus urgent c'est que cet intérêt de la société civile pour le travail des journalistes, qui est une bonne chose, s'exprime dans une logique de plus grande proximité et d'échange, en impliquant des représentants de la profession... Le partenariat est plein de promesses, mais il a besoin de conditions plus appropriées pour traduire tout son potentiel.
Ajouté le 28-11-2011








dimanche 27 novembre 2011


Editorial

Gageure autour d’une destination

L’UN des grands défis qui attendent le prochain gouvernement est la relance de notre tourisme. On a beaucoup épilogué sur les résultats négatifs du secteur depuis le 14 janvier dernier. Il est assez compréhensible que les visiteurs étrangers soient inquiets à l’idée de passer leurs vacances dans un pays qui vient d’accoucher de sa démocratie et qui n’en a pas fini avec les «soubresauts postnataux». Les derniers en date, à Gafsa et Kasserine, n’étant pas les moins sérieux...
Les campagnes de promotion qui ont eu lieu dans les principaux pays qui constituent le gros de notre marché ont sans doute permis d’atténuer la tendance à la désaffection du touriste, mais pas à l’enrayer, loin s’en faut. Il reste donc que la situation est très préoccupante, d’abord parce que l’emploi dans ce secteur a subi un grave revers et, ensuite, parce que c’est tout un équilibre qui est en jeu, tout un réseau d’activités économiques interdépendantes qui se trouve désorganisé, y compris dans le domaine de l’agriculture et des métiers de l’artisanat.
Le tourisme se pensant en grande partie en termes de «destination», et cette destination étant à son tour, en premier lieu, une question d’image, il est impératif qu’un soin particulier soit apporté à ce niveau. Or le défi est double de ce point de vue, puisque nous n’aurons pas seulement à produire une image qui est celle d’un pays qui est désormais en possession de sa sécurité et de sa sérénité, nous aurons également à produire l’image d’un pays qui, tout en ayant la couleur politique qu’il s’est donnée à travers les urnes — celle d’un pays qui a exprimé son attachement à son identité musulmane — n’en est pas moins capable de préserver sa vocation à l’ouverture sur l’autre et à l’accueil de l’étranger... Une gageure qui est autant économique que politique, mais que le pays est condamné à réaliser... pour son grand bien, en définitive !
Bien sûr, cette bataille de l’image n’est pas la seule à devoir être menée. Notre tourisme continue de souffrir de maux chroniques qui s’appellent diversification du produit, niveau de formation du personnel et qualité du service dans les hôtels. La semaine qui vient devrait être marquée d’ailleurs par la présentation de propositions dans ce domaine, à l’initiative du gouvernement sortant qui, ainsi, fait don à celui qui lui succède d’une «feuille de route».
Espérons que ce tournant saura être bien négocié et que la Tunisie retrouvera  toute son attractivité, à laquelle s’ajoutera la lumière de sa liberté.
Ajouté le : 27-11-2011