lundi 24 septembre 2012

Atteinte au sacré et contre-feu…

 Par Raouf SEDDIK
La question de savoir, ou de ne pas savoir, appliquée à n’importe quel thème qui agite l’actualité, détermine notre pouvoir de citoyens à agir dans l’histoire en qualité d’acteurs intelligents ou, au contraire, à subir les événements dans le rôle de ceux qui croient seulement savoir mais qui sont en réalité victimes d’illusions d’optique. Or nous sommes aujourd’hui en une phase très particulière du devenir du pays, où les changements engagés sont complexes et donnent à chaque chose ou presque la possibilité de lectures différentes et souvent complémentaires. Il faut se souvenir, en effet, qu’il ne s’agit pas seulement pour nous de changer de régime mais aussi de société, qu’il ne s’agit pas seulement d’instaurer un Etat de droit dans le cadre d’un pays vivant en paix mais aussi de prendre part à un effort collectif visant à neutraliser des menaces à dimension internationale… C’est peut-être la rançon de cette révolution que, l’ayant initiée et recueillant le mérite face à l’histoire de sa diffusion à travers le monde arabe, nous ayons aussi à nous soucier de son parachèvement dans le respect de ses idéaux et de ses objectifs en dehors de nos frontières. Donc à nous engager dans un type d’action qui nous mette en présence d’adversités, de résistances plus ou moins passives, de contre-offensives plus ou moins organisées et souvent dissimulées... Il est tout à fait naïf de s’imaginer que l’appropriation par les peuples de leur liberté politique est quelque chose à quoi tout le monde applaudit : ce n’est pas vrai. Cette perspective fait grincer des dents. Tout ceux dont la prospérité présuppose que les peuples arabes perpétuent une attitude de docilité et de soumission voient dans le Printemps arabe une faillite totale de leurs projets et ne peuvent qu’en souhaiter l’échec... Et plus ce Printemps arabe poursuit son chemin en faisant sauter les verrous des consciences et de la parole, plus devient virulente et acharnée la réponse de ceux qui voient le danger se rapprocher d’eux et de leurs anciens systèmes de domination… Même si cette réponse se garde bien en même temps d’être visible.
Ce qui signifie que notre pays se trouve, bon gré mal gré, dans une sorte d’état de guerre qui ne dit qu’à moitié son nom. Et, dans cette mesure, existe chez nous une logique de gouvernement qui n’est pas tout à fait une logique de paix. Or cela a des répercussions très ressenties, parfois, sur notre réalité de tous les jours. Prenons l’exemple du thème de l’atteinte au sacré. Des incidents ont eu lieu ces derniers mois, multiples, qui font craindre que le parti majoritaire cherche à instaurer, sans doute de façon insidieuse, une dictature religieuse. Des inquiétudes se sont exprimées et ont perturbé le quotidien de beaucoup de nos concitoyens. La mention, dans le brouillon de la Constitution, d’une «criminalisation de l’atteinte au sacré» a conforté cette crainte. La prudence en ce qui concerne ce point précis est plus que légitime : elle est nécessaire !
Cette saine attitude, cependant, a un sens dans le contexte d’une logique de paix. Elle peut, sans du tout se désavouer soi-même, s’enrichir d’une seconde lecture qui, elle, correspond à ce qu’on qualifiera par commodité de «logique de guerre». De quoi s’agit-il ? La réponse à cette question suppose que l’on quitte l’argumentation éthico-juridique de ce qui est légitime et de ce qui ne l’est pas et qu’on raisonne en stratège : en stratège qui, face à un ennemi présent ou qui peut surgir d’un moment à l’autre, a le souci de faire en sorte que ce dernier ne puisse pas disposer du terrain favorable ni de la possibilité de rallier à lui des recrues.
En l’occurrence, il s’agit de veiller à ce que personne ne puisse s’emparer du terrain sensible de l’atteinte au sacré pour allumer un incendie dans le pays. Ce qui laisse entendre que ce thème soit déjà occupé préventivement par des groupes, plus ou moins proches du pouvoir, ou parfois même nettement éloignés, mais dont on est sûrs en tout cas qu’ils ne représentent pas une menace réelle sur le processus révolutionnaire, quel que soit le caractère rebutant et même carrément violent de leurs comportements... Les forestiers qui ont à lutter contre les incendies parlent de la technique du contre-feu : face aux flammes qui arrivent, on crée un incendie artificiel, maîtrisable celui-là, qui a pour effet que, lorsque l’incendie réel arrive, il trouve devant lui une terre déjà brûlée qui stoppe son avance !
Utiliser le thème de l’atteinte au sacré comme contre-feu, c’est un fait, n’ira pas sans certains gestes qui ressemblent à s’y méprendre à ceux du pyromane : alors qu’il s’agit justement de lutter contre le feu. Maintenant, sachons reconnaître à cette image ses limites : le forestier qui lutte contre le brasier, s’il manque d’expérience ou si sommeille au fond de son âme un pyromane, risque de transformer son contre-feu en nouveau foyer d’incendie, aussi incontrôlable et dévastateur que l’autre.
Que l’on ne se méprenne pas sur le propos : à travers cette nuance, la vigilance des démocrates n’est pas invitée à baisser. Au contraire, il s’agit pour elle d’acquérir une compréhension plus large des dangers qui menacent.
Auteur : R.S.
Ajouté le : 21-09-2012

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