C’EST un fait indéniable que le secteur des médias a été particulièrement touché par des cas de compromission avec l’ancien pouvoir. L’héritage est lourd et donne lieu à des règlements de comptes. Des noms sont donnés en pâture à travers des «listes noires». Sans doute que certaines figures, trop pressées de faire oublier leur passé «honteux», trop impatientes de tourner la page en allant occuper les premières loges au sein de cette époque révolutionnaire, excitent-elles les farouches gardiens de la mémoire. Sans doute aussi que la dictature, quels que soient les moyens qui furent les siens — et ils étaient grands, personne ne peut le nier — ne dispense pas d’avoir à poser la question de la justice à rétablir, dès lors que les journalistes compromis ont porté atteinte d’abord à la vérité, ensuite à des personnes, qu’elles ont lésées dans leur honneur et dans leurs intérêts. Car ce n’est pas rendre service au pays que de passer purement et simplement l’éponge sur les injustices des années Ben Ali, même si des circonstances atténuantes peuvent souvent être invoquées...
Mais une question se pose : qui donc est habilité à dresser de telles listes ? Et comment s’empêcher de penser que leur composition n’est pas dictée par des considérations qui relèvent de l’animosité personnelle entre confrères et consœurs ? Ou qu’elles n’obéissent pas à des visées qui trouveraient explication dans le vaste jeu des rivalités au sein de la profession ?
Le Syndicat national des journalistes vient de prendre position à ce sujet dans une volonté de remettre bon ordre dans tout cela. Comment ? En décidant de publier sa propre liste noire. La particularité, c’est qu’il y aura une commission et que cette commission établira des «critères» en fonction desquels tel nom est retenu sur la liste tandis que tel autre ne l’est pas. En outre, et c’est un élément d’importance, une sous-commission sera mise en place qui permettra d’écouter ce que pourraient avoir à dire les journalistes sur qui pèsent des présomptions. On se rapproche ainsi des conditions qui caractérisent toute procédure judiciaire, laquelle ne saurait être digne de ce nom sans un droit de la défense.
Cette initiative du syndicat des journalistes, dont l’objectif, précise un communiqué, «est de rétablir la vérité et non de se placer en justicier», exprime à l’évidence une prise de conscience quant au risque que cette multiplication plus ou moins anarchique des listes noires prenne une tournure néfaste, c’est-à-dire qu’elle donne lieu à une atmosphère de suspicion généralisée dont le secteur ne sortira pas forcément plus fort ni plus apte à affronter les défis du jour en matière d’information.
Il reste cependant à attirer l’attention sur un point : prévoir une «sous-commission d’audience», c’est une bonne chose. Mais, outre que ce rôle de magistrat qu’elle va devoir assumer n’est pas quelque chose qui s’improvise, l’idée même qu’un journaliste ait à défendre la cause de son passé devant des personnes qui sont des journalistes comme lui peut être vécue comme un obstacle psychologique, qui risque ainsi de mettre à mal le droit à la défense, et donc la justice elle-même.
Ajouté le : 14-11-2011
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire