lundi 9 janvier 2012

Editorial / Le sens d’une protestation


Le secteur des médias représente un des nerfs de la transition démocratique. Les pressions qui se sont exercées sur lui à l’époque de la dictature, par toutes sortes de moyens, qu’ils soient insidieusement incitatifs ou violemment dissuasifs, sont sans doute de celles qui ont été les plus élevées dans le pays. Ce qui n’a pas manqué de laisser des traces, parfois plus profondes qu’on n’imagine, dans les esprits des gens du métier comme dans les habitudes. Aujourd’hui, et depuis la révolution, nous sommes appelés, nous journalistes, à instaurer des coutumes nouvelles dans notre façon d’exercer notre travail et, en particulier, d’asseoir notre responsabilité d’intellectuels en charge d’informer et d’éclairer le public, et cela, bien sûr, sans nous placer sous l’ombre de telle ou telle tutelle, de quelque nature qu’elle soit.
Par-delà le passif, qui peut être attaché aux uns et aux autres en termes de concessions ou de complicités avec l’ancien régime, par-delà la bravoure aussi dont certains peuvent se prévaloir et qui n’est pas toujours de l’ordre du spectaculaire, il s’agit pour le journaliste d’apporter, aujourd’hui, sa contribution à la mise en place durable de l’ordre nouveau, de ce contrat de confiance qui le lie au peuple et dont la vocation est de renforcer en chaque citoyen sa capacité à juger en conscience et en connaissance de cause.
Le rôle du journaliste, en effet, n’est pas de forcer le citoyen à penser comme lui-même pense, mais à lui offrir les conditions d’un jugement libre et souverain, donc éclairé et fondé, sur la situation politique et ses développements. Telle est la base, même si une presse partisane a pu s’exprimer aussi dans les pays de vieille tradition démocratique, qui tente d’influencer plutôt que d’informer... Mais, à vrai dire, influencer, elle le fait sans jamais remettre totalement en cause le principe fondamental qui gouverne la relation entre le journaliste et le citoyen: principe sans le respect duquel le journaliste risque de donner raison à ceux qui l’accusent de manipuler le réel au lieu de le donner à voir dans sa vérité. Ce qui est une accusation grave, puisque la manipulation du réel revient à tromper le citoyen et à entraver son effort en vue de s’acquitter correctement de son rôle de gardien de sa propre liberté et de son droit à choisir.
La mission n’a rien de facile et, dans notre cas tunisien, elle l’est d’autant moins que l’héritage de la dictature, encore vivace, ne nous offre que des réflexes à ne pas suivre. Or, de la même manière que la société est en droit d’attendre du journaliste qu’il se montre digne de son métier et de la mission politico-pédagogique dont elle est porteuse, le journaliste lui-même est en droit d’attendre de la société et de ses représentants qu’ils n’entravent pas son effort par des mesures inopportunes, mais au contraire qu’ils l’aident par des dispositions qui supposent et consacrent sa responsabilité, à la fois professionnelle et citoyenne. C’est sans doute cela aussi le message des journalistes qui se sont déplacés  devant le palais du gouvernement pour protester contre le mode de désignation de certains responsables de médias publics : un désaveu à l’égard d’une mesure qui est un déni implicite de leur effort vers un rôle nouveau, dans le cadre d’un contrat nouveau !
Ajouté le : 10-01-2012

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