Pendant des années, des informations économiques ont été administrées au lecteur, qui s’appuyaient sur des chiffres pour le moins biaisés. A vrai dire, on se doutait bien que le régime de l’ancien président ne vouait pas à la véracité des chiffres un grand respect. Ce qui se pratiquait à l’occasion des élections pouvait se pratiquer dans d’autres domaines, dès lors qu’on jugeait que cela pouvait servir la cause du régime et de sa pérennité…
On se doutait bien mais, dans le même temps, on s’accommodait. Pour deux raisons. La première est que, dans ce domaine, il y a un certain contrôle qui s’exerce de la part d’organismes étrangers, comptables et jaloux de leur propre crédibilité et qui, nous disions-nous, ne pouvaient pas se contenter de recueillir les chiffres adoptés par l’Etat tunisien. Ce qui limitait la propension de ce dernier à la fantaisie et réduisait sa marge de manipulation. La deuxième raison tient au fait que, dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, ce jeu douteux avec les chiffres avait certes un intérêt politique pour le régime, mais il en avait un autre, qu’on pouvait en tout cas imaginer, et qui consistait à entretenir, voire à doper une dynamique de construction et de développement, sur le plan psychologique. Bien sûr, cette deuxième raison devait nous être ôtée au fur et à mesure que cette dynamique se révélait cassée, et que chacun se rendait bien compte que sa survie refluait sur le seul terrain de la rhétorique officielle.
La révolution est venue balayer cette rhétorique et exhiber l’étendue d’une démission, en particulier sur le terrain du développement régional. Et puis, dans la suite, sont venus de nouveaux chiffres qui ont produit un effet de choc. On veut parler en particulier des chiffres concernant la pauvreté : ils étaient multipliés par 6 !
On peut émettre des réserves sur ces nouveaux chiffres. Penser même qu’ils sont, à leur façon, biaisés, s’appuyant sur une définition de la pauvreté qui serait aussi large que l’autre devait être étroite et qui, surtout, ne serait pas la plus pertinente, ni la plus juste du point de vue des représentations habituelles. Aujourd’hui, de toute façon, la prudence s’impose. Et la leçon qu’il est possible de tirer de tout cela est que l’on ne peut plus se permettre de répercuter des chiffres dont on n’a pas une idée assez claire sur la façon dont ils ont été confectionnés, ou dont on ne perçoit pas la signification précise. Nous devons avoir à l’égard des chiffres une exigence scrupuleuse de vérité et refuser toute autre considération : y compris et surtout les mieux intentionnées.
La révolution nous fait un devoir de nous abstenir de toute tricherie avec les chiffres, de toute volonté de leur faire dire ce qu’on veut qu’ils disent. Il s’agit désormais de les laisser parler, de les écouter dans ce qu’ils nous disent de précis et, seulement alors, d’envisager les actions les plus appropriées, dans la transparence.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 15-06-2011
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire