samedi 15 octobre 2011

Medias - Citoyens : L’artiste et la société / De la cécité du débat à la lumière du vrai

La diffusion du film Persépolis sur les écrans de la chaîne Nessma TV, avec les remous plus ou moins prévisibles qu'elle a suscités, a remis au-devant de la scène, et dans le débat public, la question suivante : l'artiste, le cinéaste en l'occurrence, a-t-il le droit de tout dire et de tout faire ? Ou, prise dans un autre sens : peut-on mettre des limites au jeu de sa libre création en invoquant des considérations qui ont trait à la croyance commune des habitants, aux usages, aux valeurs admises ? On a vu, comme dans le passé déjà, se préciser la ligne de partage qui sépare deux camps. Le premier camp n'est pas tant contre la liberté de la création que partisan d'une certaine régulation de cette liberté : il estime que cette liberté ne signifie pas forcément, ni essentiellement, la possibilité de tout faire, au mépris de ce que le public cible est en mesure de recevoir. Autrement dit, il y a bien une responsabilité de l'artiste, qui ne doit pas ignorer certaines limites qui sont celles que le public oppose de façon naturelle et qui, si elles étaient dépassées, transformeraient l'acte de création en un acte de provocation. Le second camp conteste, lui, que l'artiste ait à gérer ce genre de contraintes. Il y a là, pense-t-on, motif à inhibition de son imagination, laquelle s'exprime fondamentalement dans l'élément d'une certaine folie débridée... L'art, soutient-on encore, consiste précisément à laisser s'exprimer une réalité intérieure qui est rebelle à toute loi et dont l'expression équivaut justement à une forme d'apprivoisement. Certains disent de sublimation. Vu sous cet angle, l'art exige donc justement que l'artiste mène son travail de création dans une occultation positive de tout frein moral et, pour ainsi dire, dans un état de transe qui le place «au-delà du bien et du mal» !
Il semble à première vue bien difficile de concilier des vues aussi opposées. D'autant plus difficile que les approches de lecture semblent interdire toute possibilité de rapprochement. En effet, on est dans le premier cas dans une approche qui fait de l'art un discours qui a à s'accorder à un public cible, non pas d'ailleurs pour lui complaire mais, en tout cas, pour susciter en lui une réaction qui ne soit pas le rejet et qui peut très bien viser l'ébranlement des perceptions. C'est donc une approche objective, dans le sens où elle accorde une importance centrale à l'objet : le public visé ! Dans l'autre cas, l'approche est subjective et met l'accent sur le besoin pour le sujet, et indépendamment de toute considération de l'objet (le public), d'exprimer une réalité profonde, nocturne et insubordonnée à toute règle sociale, dans un besoin pour l'artiste de reconquérir l'intégralité de sa dimension humaine, qui ne se résume pas à la face éclairée de son être.
Entre ces deux approches, la possibilité de se rencontrer est aussi probable que celle qui consiste à faire se rencontrer deux ascenseurs.
On a assisté ces derniers jours à une sorte de durcissement des positions, chacun abondant éperdument dans son point de vue, et portant à son maximum le degré de cécité dès qu'il s'agit de la légitimité du point de vue adverse. Résultat : se trouve comme occultée la possibilité de faire ce geste de recul salutaire par quoi l'on peut désormais envisager la jonction entre l'objectif et le subjectif... Un tel travail de rapprochement, qu'il appartient essentiellement à la philosophie de l'art d'accomplir, ce n'est pas ici le lieu de le développer. On peut seulement espérer que la figure du philosophe puisse un jour être sollicitée dans nos débats, loin de tout esprit partisan, afin de renouer à travers son regard avec des perspectives à la fois plus simples et plus proches de ce qui fait la vérité de l'art dans l'expérience que chacun d'entre nous peut en éprouver.
Mais ce qui est perdu, surtout, c'est autre chose : c'est cette prudence qui nous interdit de livrer la définition de l'art à des lectures elles-mêmes dictées par des querelles et leurs surenchères...
Il ne faut pas prétendre être un défenseur de l'art et, dans le même temps, s'autoriser d'abord à l'amputer de l'une ou l'autre de ses dimensions, ensuite à le réduire à une arme de guerre pour terrasser l'autre. Car il n'est pas vrai que tout artiste est un artiste fou, qui ne se soucie pas de la réponse que son œuvre peut susciter en touchant le public, et cela alors même que l'on peut très bien admettre, et que l'on doit même admettre que tout artiste porte en lui nécessairement une part de folie. Un artiste n'est pas tout à fait artiste s'il n'a pas l'ambition, non de choquer, mais de bouleverser : et il ne bouleversera pas s'il se contente de choquer...
Tout comme il n'est pas vrai que, au moment même où il garde un œil sur son public, l'artiste ne puisse pas prendre le large dans ses propres profondeurs et y conquérir de nouveaux territoires contre la partie sombre de son être. Les deux mouvements sont si peu contradictoires qu'ils se complètent en réalité.
Et ce sont même ces artistes-là précisément dont nous avons besoin : ni ces échevelés qui n'ont rien d'autre à offrir que leur singularité exacerbée qu'ils crachent comme un volcan et où le feu se mêle à la boue, ni ces castrés qui ne savent que marcher docilement dans le sillage des aînés pour produire de l'art, sans jamais mener le combat vivifiant avec les démons du dedans, mais ceux de la jonction incandescente entre l'objectif et le subjectif. Et, sachons-le, la bonne santé de notre société en dépend! Ils méritent mieux, en tout cas, qu'une querelle de coqs pour savoir quelle place il convient de leur accorder, quelle fonction politique il s'agit de leur réserver dans une société ouverte comme celle que nous inaugurons.
Auteur : Raouf SEDDIK
Ajouté le : 15-10-2011

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire