IL y a de cela six mois, l’ancien président était encore à son poste : le sol vacillait sous ses pieds mais il ignorait sans doute qu’il vivait ses toutes dernières heures au pouvoir. Ainsi en a décidé le destin : pour parler dans le langage d’une certaine sagesse populaire, la poigne de fer par laquelle il réduisait le peuple à la soumission et dont tout le monde attendait qu’elle se relâche, il était écrit que son heure viendrait au milieu de ce mois de janvier de l’année 2011. Depuis, que d’épisodes épiques : la Tunisie s’est mise à l’école de la "transition", c’est-à-dire d’un mode de gouvernement qui, tout en s’inspirant des idéaux qui ont animé le mouvement révolutionnaire, manque d’une légitimité que seul pourrait lui apporter le vote populaire. Beaucoup, et à juste titre sans doute, ont éprouvé et éprouvent encore au quotidien ce que ce mode de gouvernement comporte d’inconfort, puisque personne n’est en mesure d’engager le pays dans un programme d’action global et durable et que la légitimité de toute initiative est sans cesse à reconstituer face à une contestation toujours aux aguets. Alors que des chantiers urgents auraient besoin d’interventions aussi énergiques que profondes, dans des secteurs où pourtant les retombées seraient très appréciables en termes d’emplois surtout, on en est réduit, non pas certes à l’inaction, mais à un certain attentisme.
Néanmoins, cet exercice politique très particulier n’a pas que de mauvais côtés, puisque c’est grâce à lui que, dans la diversité des composantes et des sensibilités politiques de notre peuple, nous avons été amenés à créer du consensus et à forger de l’accord. La préparation des échéances qui devront nous faire passer à l’ère d’une vraie démocratie institutionnalisée est un travail en particulier autour duquel un effort de compromis et de rapprochement des positions a été sans cesse nécessaire. Il a d’ailleurs donné lieu, au sein de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, à un certain nombre d’arrangements qui constituent désormais des points d’appui solides vers l’avenir. Cela n’a pas été, il faut le souligner, sans des frictions, voire des crises. Mais l’importance des enjeux servait assurément de puissant adjuvant.
La rançon de cela est que, au fur et à mesure que les grands accords étaient atteints, l’effet de cet adjuvant baissait. Et, en même temps, surgissait l’argument selon lequel l’Instance en question ne devait pas empiéter sur les prérogatives de l’Assemblée constituante qui serait issue des urnes et qui, elle, jouirait de toute la légitimité pour infléchir notre législation dans tel sens ou dans tel autre. On observe en tout cas, depuis quelques semaines déjà, et sous l’effet d’une logique électoraliste qui se fait plus mordante, un relâchement de l’effort de consensus, marqué par le retrait de certaines parties, mais aussi par le durcissement des positions et l’accentuation des différences… Un relâchement qui, c’est assez clair, a des incidences néfastes sur le climat général de la société et sur le niveau de concorde qui y règne.
Il est bon cependant que les uns et les autres se souviennent que susciter du consensus malgré les différences est un but en soi, indépendamment de tout autre enjeu, et que s’y consacrer ne manque pas d’être inscrit au crédit de toute formation politique, comme gage de son sérieux et de son engagement au service du pays, tout le pays.
Ajouté le : 11-07-2011
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